BULLETIN
du MUSÉUM NATIONAL
d’HISTOIRE NATURELLE
PUBLICATION BIMESTRIELLE
zoologie
N° 324 SEPTEMBRE-OCTOBRE 1975
BULLETIN
du
MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
57, rue Cuvier, 75005 Paris
Directeur : Pr M. Vachon.
Comité directeur : Prs Y. Le Grand, C. Lévi, J. Dorst.
Rédacteur général : Dr M.-L. Bauchot.
Secrétaire de rédaction : M me P. Dupérier.
Conseiller pour l’illustration : Dr N. Halle.
Le Bulletin du Muséum national d’Histoire naturelle, revue bimestrielle, paraît depuis
1895 et publie des travaux originaux relatifs aux diverses branches de la Science.
Les tomes 1 à 34 (1895-1928), constituant la l re série, et les tomes 35 à 42 (1929-1970),
constituant la 2 e série, étaient formés de fascicules regroupant des articles divers.
A partir de 1971, le Bulletin 3 e série est divisé en six sections (Zoologie — Botanique —
Sciences de la Terre — Sciences de l’Homme —- Sciences physico-chimiques — Écologie
générale) et les articles paraissent, en principe, par fascicules séparés.
S’adresser :
— pour les échanges, à la Bibliothèque centrale du Muséum national d’His-
toire naturelle, 38, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris (C.C.P.,
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36, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris (C.C.P., Paris 17591-12 —
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Zoologie : France, 340 F ; Étranger, 374 F.
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International Standard Serial Number (ISSN) : 0027-4070.
BULLETIN DU MUSÉUM NATIONAL D'HISTOIRE NATURELLE
3 e série, n° 324, septembre-octobre 1975, Zoologie 231
Un nouveau sous-genre ( Paa )
et trois nouvelles espèces du genre Rana.
Remarques sur la phylogénie des Ranidés
(Amphibiens, Anoures)
par Alain Dubois *
Résumé. — Le sous-genre nouveau Paa (espèce-type Rana liebigii Günther) regroupe 19
espèces de Rana de la région himalayenne. Il se distingue des autres sous-genres de Rana s. 1. par
diverses particularités morphologiques et écologiques, dont les plus notables sont les caractères
sexuels secondaires mâles très importants et la grande taille des œufs.
Quelques mises au point sont effectuées sur la systématique des Paa, et les diagnoses de trois
espèces nouvelles de Paa (Rana minica, Rana arnoldi et Rana paraspinosa) sont données.
D’un point de vue phylogénétique, les œufs de taille moyenne ou grande, en nombre moyen,
et donnant naissance à des larves aquatiques, comme on en rencontre chez les Paa, doivent vrai¬
semblablement être considérés comme primitifs. Deux types principaux de spécialisation sont
possibles à partir de ce stade : soit un accroissement de la taille des œufs, avec diminution de leur
nombre, menant au développement direct ou à l’ovoviviparité ; soit une diminution de la taille
des œufs, avec augmentation de leur nombre, menant aux pontes aquatiques très abondantes du
type Rana s. str. ou Bufo.
Deux sous-ensembles homogènes se dégagent de l’examen de la taille et du nombre des œufs
dans l’ensemble du genre Rana s. 1. et des genres voisins : l’un, qui comprend les « Dicroglossus »
du groupe grunniens, les Platymantis s. 1. et autres genres proches, se caractérise par des œufs
en général moyens ou gros, en nombre assez réduit (avec développement direct chez certaines
espèces), et par des nasaux larges, une ceinture scapulaire arcizone et un omosternum bifurqué
à la base ; l’autre, composé de Rana s. str., d’ Ilylarana et des genres voisins, comprend des espèces
à œufs petits et nombreux, pondus dans l’eau, à nasaux petits, à ceinture scapulaire laxizone et
à omosternum simple. Il semble que ces deux sous-ensembles correspondent à deux voies évolu¬
tives différentes.
Enfin, l’attention est attirée sur la priorité d’ Euphlyctis Fitzinger, 1843, sur Dicroglossus
Günther, 1860.
Abstract. — A new subgenus (Paa) and three new species of the genus Rana. Remarks
on the phylogeny of tbe Ranidae (Amphibia, Anura). — The new subgenus Paa (type-species
Rana liebigii Günther) groups together 19 species of Rana which live in the himalayan région.
It is distinguished from the other subgenera of Rana s. 1. by several morpbological and ecological
characteristics, the most noteworthy of which are the very important male secondarv sexual
characters, and the large size of the eggs.
A few observations are made concerning the systematics of the Paa, and the diagnoses of
three new species of Paa (Rana minica, Rana arnoldi and Rana paraspinosa) are given.
From a phylogenetic point of view, large or medium-sized eggs in small numbers and giving
birth to aquatic larvae, such as are found in the Paa, must probably be eonsidered as being pri-
* Laboratoire de Zoologie, École Normale Supérieure, 46, rue d’Ulm, 75230 Paris-Cédex 05.
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ALAIN DUBOIS
mitive. Two main types of specialization are possible frorn this point : either an increase in the
size of the eggs, in connection with a dccrease in their number, which leads to direct or ovovivipa-
rous development ; or a decrease in the size of the eggs, in connection with an increase in their
number, which leads to the very plentiful aquatic spawns of the Ranci s. str. or of the Bufo type.
Two homogeneous sub-groups emerge from the study of the size and of the number of the
eggs in the whole genus Rana s. 1. and in the closely related généra : the first one, which includes
the grunniens group of “ Dicroglossus ”, the Platymantis s. 1. and other closely related généra,
is characterized by large or medium-sized eggs in rather small numbers (with direct development
in certain species) on one hand, and, on the other hand, by large nasals, an arcizone scapular girdle
and an omosternum forked at its base ; the other sub-group, which includes Rana s. str., Hylarana
and the allied généra, comprises species with many small eggs laid in water, and with small nasals,
a laxizone scapular girdle and a simple omosternum. The two sub-groups apparently represent
two different evolutionary trends.
Lastly attention is drawn to the priority of Euphlyctis Fitzinger, 1843, over Dicroglossus
Günther, 1860.
Au sein du genre Rana, l’individualité du groupe d’espèces proches de Rana liebigii
Günther a été soulignée pour la première fois par Annandale (1917), et reconnue ensuite
par la plupart des auteurs ayant travaillé sur les Rana de F Himalaya et des régions avoisi¬
nantes (Boulenger, 19186, 1920 ; Liu, 1935, 1950 ; Bourret, 1942 : Inger, 1970 ; Dubois,
19746).
Ayant récolté, au cours de quaire séjours au Népal (1970-1973), plusieurs centaines
d’exemplaires appartenant à huit espèces differentes de ce groupe, nous avons été amené
à entreprendre une révision de l’ensemble de celui-ci. Les espèces de ce groupe très homogène
dérivent très vraisemblablement d’un même stock, et ont en commun un certain nombre
de particularités qui les séparent des Rana s, str. (sensu Deckert, 1938) et des sous-genres
voisins « Dicroglossus » (sensu Deckert, 1938) et Hylarana (sensu Boulenger, 1918 b).
C’est pourquoi nous proposons l’établissement pour ces espèces d’un nouveau sous-genre
de Rana s. 1. (sensu Boulenger, 1918 6), le sous-genre Paa, dont nous donnons ci-après
la définition.
PAA sbgn. nov.
Espèce-type. — Rana liebigii Günther, 1860.
Définition
Ceinture scapulaire firmisterne laxizone, zone antécoracoïde du cartilage épicoracoïde
modérément développée, omosternum non fourchu à la base, métasternum modérément
allongé (fig. 1 et 2) ; nasaux importants ou très importants, en contact (ou légèrement
séparés) l’un avec l’autre et avec les fronto-pariétaux (fig. 3 et 4) ; dents vomériennes pré¬
sentes ; extrémités des doigts et des orteils en général modérément dilatées (mais dépourvues
de sillon terminal), le squelette de la dernière phalange étant alors élargi à son extrémité
en forme de T ; palmure des orteils large, atteignant la base des dilatations terminales
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RANA
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Fig. 1. — Rana liebigii Günther, LIE 010 (collection de l’auteur), mâle adulte, Sarmathang, Centre-Népal :
ceinture scapulaire, complexe ventral, face ventrale.
Fig. 2. — Rana spinosa David, MNHN 1923.20, mâle adulte, Cliiki, près de Sihsien, Anliwei, Chine :
ceinture scapulaire, complexe ventral, face ventrale.
et plus ou moins incurvée entre celles-ci ; métatarsiens externes séparés jusqu’à leur base,
ou presque ; esquisse d,e palmure à la base des doigts, atteignant parfois le premier tuber¬
cule sous-articulairc ; doigts ! I et III en général bordés d’une frange de palmure, du côté
interne au moins ; langue large, modérément échancrée en arrière ; tympan indistinct,
peu distinct ou, rarement, distinct ; iris en général doré, barré par deux zones foncées
médianes, l’une dans le plan horizontal, l’autre dans le plan vertical, dessinant dans l’œil
une « croix » (parfois peu nette) ; replis latéro-dorsaux rarement complets, parfois tout
à fait absents, peau dorsale et latérale fréquemment couverte de pustules arrondies ou
allongées, et souvent aussi de petites granulosités pourvues d’une extrémité cornée ; pré¬
sence chez certaines espèces d’un vestige d’ocelle pinéal entre les paupières supérieures
et en avant de celles-ci h
Lors de la période reproductive, le mâle présente des caractères sexuels secondaires
caractéristiques : soit une zone de spinules cornées autour de l’anus ( Rana sikimensis, sans
doute aussi R. delacouri ) ; soit (chez les autres espèces) des épines cornées noires au moins
1. Un tel vestige a déjà été signalé, au sein des Ranidés, chez des Hylarana (Perret, I960). Nous
l’avons retrouvé aussi chez des espèces appartenant aux sous-genres Rana s. str. et « Dicro gloss us » (groupes
hexadactyla, tigerina, grunniens et kuhlii).
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ALAIN DUBOIS
Fig. 3. — Hana liebigii (îiinther, LIE 010, mâle adulte : crâne, face dorsale.
Fig. 4. — Rana spinosa David, MNHN 1923.20, mâle adulte : crâne, face dorsale.
sur les deux premiers doigts de la main et le tubercule métacarpien qui est hypertrophié,
et de plus, chez la plupart des espèces, sur la poitrine, parfois aussi sur les avant-bras
et les bras, parfois aussi sur le ventre et la gorge ; chez les espèces ayant des épines sur la
poitrine, l’avant-bras est très épaissi, et il existe une hypertrophie corrélative des crêtes
de l’humérus, notamment la crista medialis (11g. 5 et 6). Sacs vocaux internes présents
ou absents. Testicule de grande taille, allongé, granuleux, blanc brillant.
Les femelles matures portent un nombre assez faible (habituellement 70 à 200, rarement
quelques centaines) d’ovocytes de grande taille, présentant généralement un pôle animal
foncé et un pôle végétatif clair, parfois entièrement clairs.
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RANA
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Fig. 5. - - Baria liebigii Güntlior, LIE 010, mâle adulte : humérus gauche, face latérale interne.
Fig. 6. — liana spinosa David, MNIIN 1923.20, mâle adulte : humérus gauche, face latérale interne.
Têtard à bouche large, garnie de papilles sur les côtés, en arrière et à la commissure
des lèvres, et portant 3 rangées de denticules cornés à la lèvre inférieure, 4 à 9 (habituelle¬
ment 5 à 7) à la lèvre supérieure ; queue longue, musclée, à nageoire plus ou moins dévelop¬
pée et ne se prolongeant en général pas sur le dos.
Paa est le nom sous lequel les Tamangs désignent, dans le Centre-Népal, Ranci lie-
bigii et les espèces proches.
Espèces incluses
Rana annandalii Boulenger ; R. arnoldi sp. nov. ; R. blanfordii Boulenger ; R. bou-
lengeri Günther ; R. delacouri Angel ; R. ercepeae Dubois ; R. fasciculispina Inger ; R. feue
Boulenger ; R. liebigii Günther ; R. minica sp. nov. ; R. paraspinosa sp. nov. ; R. phrynoides
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Boulenger ; B. polunini Smil.li ; B. roslaridi Dubois ; B. sikirnensis Jerdon ; B. spinosa
David ; B. sternosignata Murray ; ? B. picina Stoliczka ; ? B. yunnanensis Anderson.
La liste ci-dessus comporte seulement 19 noms, dont 3 nouveaux, alors que la littéra¬
ture en fournit 29 pour les espèces de cet ensemble. Nous estimons en effet qu’un bon nombre
des espèces décrites entrent en synonymie. Nous fournirons ailleurs, dans un travail de
révision du sous-genre Pcia actuellement en cours, plus de détails sur ce point, mais nous
indiquons dès maintenant les synonymies (pie nous avons été amené à établir : Rana gain in ii
Anderson et R. assamensis Sclater (fide descriptions originales) sont synonymes de R
.sikirnensis Jerdon (Dubois, 1974 b) 1 ; B. microlineata üourret est synonyme de R. delacouri
Angel ; R. tibetana Boulenger est synonyme de R. boulengeri Giinther ; Megalophrys gigas
Blytli (non Rana gigas Spix) est synonyme de R. liebigii Giinther : R. latrans David, R.
duboisreymondi Vogt, R. courtoisi Angel et R. chekiensis Angel et Guibé sont synonymes
de R. spinosa David ; il en serait de môme, selon Liu (1935), de fl. shini Ahl, et selon Bour-
ret (1942) — mais cela paraît bien peu vraisemblable — de R. nantaiwuensis Hsii. La série-
type de R. perrucospinosa Bourret comprend des R. boulengeri et des R. yunnanensis. Le
type et seul exemplaire connu de R. picina Stoliczka, ZSI 9147 1 2 , est en très mauvais état
de conservation, et il faudra attendre de nouvelles récoltes dans la localité-type pour se pro¬
noncer sur la validité de l’espèce.
Cinq espèces enfin, qui ont donné lieu à diverses confusions, retiendront plus longtemps
notre attention : R. blanfordii Boulenger, R. annandalii Boulenger, R. minica sp. nov.,
R. arnoldi sp. nov. et R. paraspinosa sp. nov.
Rana (Paa) blanfordii Boulenger, 1882
Historique. — Cette espèce a été décrite à partir de deux exemplaires supposés,
d’abord, provenir d’Arabie (Boulenger, 1882), ensuite du Darjeeling (Boulenger, 1905).
Par la suite, d’autres spécimens récoltés dans l’Idimalaya occidental furent rapportés à
cette espèce (Annandale, 1909, 1917 ; Boulenger, 1920). En fait, ces derniers exemplaires
appartenaient à une espèce distincte, pour laquelle nous proposons ci-dessous le nom de
Rana minica .. Nous avons retrouvé en 1973 la vraie Rana blanfordii dans L Est-Népal,
ce qui nous a permis de constater que, contrairement à l’opinion de Boulenger, le mâle
reproducteur de cette espèce possède des caractères sexuels secondaires bien développés.
Types. Lectotype (par présente désignation) : BMNH 1880.11.10.105, femelle
adulte (longueur museau-anus : 48 mm). Paralectotvpe : BMNH 1880.11.10.106, femelle
juvénile et non pas mâle, contrairement à l’affirmation de Boulenger (1882, 1920), Loca¬
lité-type : « Darjeeling ? ».
1. Le rom Baria (Hdmensin Jerdon peu! et doit être employé de préférence aux deux autres noms
plus récents, du fait de la suppression dans le Code international de Nomenclature zoolpgique de la clause
du nornen oblitum (voir les derniers Amendements au Code, Bull. Zool. Nomencl ., 1974, 31, articles 23 et
791.
2. Abréviations utilisées : BMNH, British Muséum (Naturel Historv), London; FMNH, Field Muséum
of Natural Historv, Chicago; MCZ, Muséum of Comparative Zoology, Harvard; MNHN, Muséum natio¬
nal d’Histoire naturelle, Paris; ZSI, Zoological Survev of India, Calcutta.
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RANA
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Diagnose. — Espèce de petite taille (mâles adultes de 36 à 40,5 mm ; femelles adultes
de 41 à 48 mm) ; courtes esquisses antérieures de replis latéro-dorsaux, pustules arrondies
et allongées sur les flancs et le dos, petites granulosités cornées présentes tout au plus sur
les côtés de la tête, et rarement dans la région de l’anus, absentes sur le dos, les flancs et
les membres ; palmure très incurvée entre les orteils (2 1/2 à 3 phalanges de l’orteil IV
étant en général bordées par une frange de palmure) : frange palmaire externe bordant
l’orteil Y depuis la dilatation terminale de celui-ci jusqu’au tubercule sous-articulaire
proximal ; pas de pli tarsien ; extrémités des orteils légèrement dilatées ; articulation tibio-
tarsale atteignant l’extrémité du museau ou au-delà chez les mâles et environ le niveau de
la narine chez les femelles ; tympan indistinct ou distinct ; présence, en général, de taches
vertes sur le dos et le dessus de la tête (en vie) ; iris rougeâtre, avec barres verticales peu
nettes ; mâle reproducteur présentant des épines cornées noires, relativement grosses et
peu nombreuses, sur le tubercule métacarpien, les trois premiers doigts et les deux côtés
de la poitrine, mais pas sur la face interne de l’avant-bras qui est très épaissi.
Répartition connue. - Est-Népal (à partir de la crête au nord de Dharan Razar)
et Darjeeling, de 2 500 à 3 000 m environ.
Rana Paa annandalii Boulenger, 1020
Historique. — Rana annandalii a été décrite par Boulenger (1920) à partir d exem¬
plaires provenant de trois localités différentes du Darjeeling (Sureil, Ghoom et Pashok).
Ni à Londres ni à Calcutta nous n’avons trouvé trace de la femelle de Pashok ; en revanche,
les autres exemplaires existent toujours. La série subsistante est hétérogène, les deux exem¬
plaires de Sureil (ZSI 18573 et 18871) appartenant à Rana blanfordii, et les trois de Ghoom
à une espèce distincte pour laquelle nous proposons de restreindre le nom Rana annandalii,
et désignons ci-dessous un lectotype.
Il est vraisemblable de plus que les deux exemplaires auxquels Annanoale (1917)
et Boulenger (1920) appliquaient le nom Rana gamrniei appartiennent à Rana annandalii
ainsi définie. Nous n’avons trouvé trace, à Calcutta, que d’un seul de ces deux exemplaires,
ZSI 9173, un mâle du Darjeeling qu’ANNANDALE (1917) avait désigné comme « type » de
Rana gammiei ; l’autre exemplaire, ZSI 18265, une femelle de Pashok (Darjeeling), a semble-
t-il disparu. Le « type » ZSI 9173 est en mauvais état de conservation (il a été desséché,
et les pattes sont détériorées) et il est légèrement plus grand (longueur museau-anus : 54 mm)
<[iie le plus grand mâle connu sous le nom de Rana annandalii (le lectotype, qui mesure
51,5 mm), si bien qu’il n’est pas possible d’affirmer avec certitude qu’il appartient à cette
dernière espèce. De toute manière, même si cela était le cas, le nom Rana annandalii devrait
être conservé pour cette espèce, car la désignation du spécimen ZSI 9173 comme « lecto¬
type » de Rana gatnmii par Annandale (1917) est hautement sujette à caution. La des¬
cription originale de Rana gammii, qui repose sur quatre exemplaires (Anderson, 1871 :
37), est très détaillée (signalant notamment la présence d’épines autour de l’anus d’un
exemplaire), cependant il n’y est pas fait mention d’un caractère aussi frappant que la
présence d’épines sur la poitrine, les bras et les mains, qui caractérise le mâle ZSI 9173.
Il existe encore d’autres différences entre ce dernier spécimen et la description d’ANDEiisox
1100
ALAIN DUBOIS
(concernant notamment la taille, la palmure, le repli latéro-dorsal), et il paraît donc extrê¬
mement probable que ce spécimen ne faisait pas partie de la série-type d’ANDERSoN. Il
serait très possible, en revanche, que cette série-type soit constituée parles quatre exemplai¬
res ZSI 9664 à 9667, préservés à Calcutta sous le nom de Rana vicina et avec la mention :
« No history ». Il s’agit de quatre adultes typiques de Rana sikimensis, dont l'un (ZSI 9667)
se caractérise par un grand développement des papilles épineuses autour de l’anus. Cet
exemplaire étant le seul des collections de Calcutta, qui comprennent entre autres les spé¬
cimens dont Annandale (1917) donne la liste, à présenter de telles épines, il est très vrai¬
semblable que c’est sur lui que repose la description de ce caractère par Anderson (1871)
ainsi que sa figuration par Annandale (1917).
Types. Lectotype (par présente désignation) : BMNII 1947.2.1.93 (= 1920.3.22.2),
mâle adulte (longueur museau-anus : 51,5 mm). Paralectotypes : ZSI 18929, femelle adulte ;
ZSI 18931, juvénile. Localité-type : Senchal Waterworks, près de Ghoom, Darjeeling.
Diagnose. — Kspèce de taille moyenne (mâles adultes de 32,5 à 51,5 mm ; femelles
adultes de 41,5 à 50,5 mm); esquisses assez longues de replis latéro-dorsaux, couvrant
souvent plus de la moitié de la longueur du dos ; pustules assez rares sur les flancs ; nom¬
breuses granulosités cornées sur toutes les parties supérieures du corps (tête, dos, flancs,
membres) ; palmure nettement incurvée entre les orteils (2 à 3 phalanges de l’orteil IV
étant bordées par une frange de palmure) ; frange palmaire externe bordant l’orteil V
depuis la dilatation terminale de celui-ci jusqu’au tubercule sous-articulaire proximal,
prolongée sur tout le métatarsien par une série de petites granulosités cornées alignées :
pas de pli tarsien : extrémités des orteils légèrement dilatées ; articulation tibio-tarsale
atteignant, selon les individus, depuis la narine jusqu’au-delà du museau ; tympan indis¬
tinct ou distinct ; dos en général brun, marron, toujours dépourvu de taches vertes (en vie) :
iris doré foncé, avec barres verticales sombres en général distinctes ; mâle reproducteur
présentant des épines cornées noires, relativement petites et nombreuses, sur le tubercule
métacarpien, les trois premiers doigts, les deux côtés de la poitrine et la face interne de
l’avant-bras qui est très épaissi.
Répartition connue. — Est-Népal (à partir de la crête au nord de Dharan Bazar)
et Darjeeling, de 1 200 à 2 500 m environ.
Rana (Paa) minica sp. nov.
Historique. — Cette espèce figure depuis longtemps dans les collections (British
Muséum, Indian Muséum) et a été signalée à plusieurs reprises sous les noms inappropriés
de Rana vicina (Boulenger, 1907 ; Annandale, 1907, 1908 a, 1908 b ) et de Rana blanfordii
(Annandale, 1909, 1917; Boulenger, 1920).
Types. — Holotype : MNLIN 1974.1484, mâle adulte (longueur museau-anus : 30 mm).
Paratopotypes : MN1IN 1974.1485 à 1487, et BMNH 1974.5121, trois mâles et une femelle
adultes. Localité-type : Dial Bajar, au sud de Chainpur, sur la rivière Seti, Ouest-Népal,
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RANA
1101
29°26'N, 81°08'E, altitude 1 000 ni. Autres paratypes : M N H N 1974.1099 à 1104, MNILX
1974.1488 à 1496, et FMNH 197 943, neuf mâles et sept femelles adultes, de l’Ouest-Népal 1 ;
BMNH 1905.10.27.8, 1907.2.22.2 et 3, et 1928.1.1 1.7. deux mâles et deux femelles adultes,
de l'Himalaya occidental.
Diagnose. — Espèce de petite taille (mâles adultes de 28,5 à 33 mm ; femelles adultes
de 30,5 à 41 mm) ; courtes esquisses antérieures de replis latéro-dorsaux ; pustules arrondies
et allongées sur les flancs et le dos ; petites granulosités cornées présentes sur toutes les
parties supérieures du corps (tète, dos, flancs, membres) ; palmure très incurvée entre les
orteils (2 1/2 à 3 phalanges de l’orteil IV étant en général bordées par une frange de pal¬
mure) ; frange palmaire externe bordant l’orteil V depuis la dilatation terminale de celui-
ci jusqu’au tubercule sous-articulaire proximal, prolongée sur tout le métatarsien par une
série de petites granidosités cornées alignées ; pas de pli tarsien ; extrémités des doigts
légèrement dilatées, celles des orteils largement dilatées (jusqu’à deux fois ou plus de deux
fois le diamètre des phalanges) ; articulation tibio-tarsale atteignant, selon les individus,
la narine et jusqu’à l’extrémité du museau ou un peu au-delà ; tympan indistinct ou distinct ;
dos olivâtre, avec des taches noirâtres ; mâle reproducteur présentant de petites granulo¬
sités cornées, semblables à celles des parties supérieures, sur la poitrine (parfois), et d’autres
plus grosses sur le tubercule métacarpien et les deux premiers doigts.
Le diminutif familier de M lle Dominique Payen, d’après lequel est nommée cette
espèce, évoque en outre la petite taille de cette grenouille, la plus petite Pan connue.
Répartition connue. — Région de Simla, Gahrwal, Kumaon et extrême-Ouest-
Népal, de 1 000 à 2 000 m environ.
Rana (Paa arnoldi sp. nov.
Historique. — Les quatre exemplaires sur lesquels repose cette espèce, récoltés
par R. Kaulhack dans le nord de la Birmanie, ont été rapportés à Rana feae Boulenger
par Smith (1940), malgré l’existence de différences entre eux et la description originale de
Boulenger (1887). Ces différences, qui figurent dans la diagnose ci-dessous, nous parais¬
sent amplement suffisantes pour justifier la création d’une espèce nouvelle.
Types. — llolotype BMNH 1940.6.2.90, femelle adulte (longueur museau-anus :
88 mm). Paratopotypes : BMNH 1940.6.2.89, 91 et 92, deux femelles adultes et un juvénile.
Localité-type : Pangnamdim, Nam Tamai Valley, Triangle, nord de la Birmanie, 27°42'X,
97°54'E, altitude environ 910 m (3 000 ft).
Diagnose. Rana arnoldi se distingue de Rana feae Boulenger par : l’absence totale
de pli tarsien ; les pattes postérieures plus longues (l’articulation tibio-tarsale atteignant
1. Tous les exemplaires de l'Ouest-Népal ont été récoltés en avril et mai 1973 par une équipe de cher¬
cheurs de la RCP 253 du CNRS (MM. J.-F. Dobhemez, C. .Iest, P. Ozenda et A. Maire), lors de la mission
où furent aussi découvertes les espèces Rana ercepeae (holotype MNHN 1971.1091, six paratypes), et Scu-
liger nepalensis (holotype 1971.1095, cinq paratypes) (voir diagnoses préliminaires in Di-bois, 1 97W|.
1102
ALAIN DUBOIS
la narine) ; le premier doigt plus court que le deuxième ; les tubercules sous-articulaires
proximaux des doigts très développés, grossièrement rectangulaires, plus longs que ceux
des orteils et au moins trois fois plus longs que les tubercules sous-articulaires distaux des
doigts III et IV ; le tympan peu distinct (diamètre b’environ 1/3 du diamètre de l’œil) ;
l’absence d’ocelle bordé de blanc à la hanche. Dos couvert de pustules arrondies et allongées,
certaines alignées esquissant des replis latéro-dorsaux ; petites granulosités cornées présentes
sur toutes les parties supérieures du corps (tête, dos, flancs, membres) ; palmure peu incur¬
vée entre les orteils, l’extrémité be l’orteil IV étant reliée directement par la palmur» aux
extrémités des orteils III et V, sans être bordée par une frange de palmure ; frange palmaire
externe bordant l’orteil V depuis la dilatation terminale de celui-ci jusqu’au tubercule
sous-articulaire proximal ou un peu moins, prolongée sur tout le métatarsien par une série
de petites granulosités cornées alignées ; extrémités des orteils légèrement dilatées (moins
du double du diamètre des phalanges) ; dos brun, avec des taches plus foncées.
Cette espèce est dédiée à Mr. E. N. Arnold (British Muséum, Natura! Ilistory), qui
nous a apporté une aide précieuse à diverses occasions, et notamment lors de ce travail.
Répartition connue. — L’espèce n’est connue actuellement que de la localité-type
(nord de la Birmanie).
Rana (Paa) paraspinosa sp. nov.
Historique. — Une série d’exemplaires préservés au British Muséum et au Muséum
of Comparative Zoology sous le nom de Rana spino.sa, provenant de IIong-Kong (récoltes
de M. A. Smith et de J. D. Romeh), représente en fait une espèce distincte de R. spinotta,
quoique voisine de celle-ci.
Types. - Holotype : BMXII 1956.1.9.79, mâle adulte (longueur museau-anus :
63,5 mm). Paratopotypes : RMN H 1956.1.9.78 et 80 à 82, BMMI 1974.2122 à 2129, et
MC Z 9423 et 9424, six mâles et six femelles adultes, deux juvéniles. Localité-type : The
Peak, IIong-Kong. Autre paratype : BMNH 1956.1.9.85, un juvénile, du mont Butter,
I long-Kong.
Diaunosk. — Espèce voisine de Rana spinosa David, dont elle se distingue par sa
taille nettement plus petite (mâles adultes de 40 à 66,5 mm ; femelles adultes be 53,5 à
62 mm), sa palmure nettement plus incurvée entre les orteils ( I 1/2 à 2 1/2 phalanges de
l’orteil I\ étant seulement bordées par une frange de palmure), son tympan très distinct,
lisse et large (son diamètre étant plus grand que sa distancé à l’œil et que la moitié du dia¬
mètre de l’œil), et par l’absence de tout vestige d’ocelle pinéal. Replis latéro-dorsaux absents ;
pustules arrondies et allongées sur les flancs et le dos ; granulosités cornées présentes sur
toutes les parties supérieures du corps (tête, dos, flancs, membres) ; frange palmaire externe
bordant l’orteil V depuis la dilatation terminale de celui-ci jusqu’à la base de son métatarsien;
pli tarsien présent ; extrémités des doigts légèrement dilatées, celles des orteils largement
dilatées (jusqu’à près de deux fois le diamètre des phalanges) ; dos brunâtre, taché de foncé ;
mâle reproducteur présentant des épines cornées noires assez grosses sur le tubercule méta-
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RA NA
1103
carpien et les trois premiers doigts, et des épines cornées noires reposant sur une base char¬
nue blanche sur l’ensemble de la poitrine, le haut du ventre et la base de la gorge.
Répartition connue. — Hong-Kong.
DISCUSSION
1. Particularités écologiques du sous-genre Paa
Toutes les espèces de Paa dont la biologie est connue, sauf une (P. slernosignala),
habitent les torrents de la région himalayenne au sens large (grossièrement du Cachemire
au Fukien), à des altitudes variées (de moins de 1 000 m à4 000 m). Ces espèces que nous
avons pu observer au Népal se tiennent à l’abri, le jour, sous les pierres et rochers des tor¬
rents ou des rives, en général dans l’eau, mais, de nuit, elles se tiennent souvent perchées,
parfois assez haut, sur les rochers : les extrémités dilatées de leurs doigts et orteils, l’esquisse
de palmure entre les doigts, sont certainement à mettre en rapport avec ce comportement.
Les appels sexuels des mâles se détachent nettement sur le fond sonore continu et puissant
du torrent, soit qu'ils consistent, comme chez 11 . spi.no.sa, en séries de notes basses trillées,
ou bien en un seul appel rappelant le bruit d’un marteau sur un étroit mais long tuyau
plein d’eau (Pope, 1931), soit qu’il s’agisse de séries rapides de petites notes aiguës, séparées
par de longs silences, comme nous l’avons observé et enregistré au Népal chez R. liebigii,
R. blanfordii, R. polunini et R. rostandi •— constituant alors un chant très différent de ce
qui est connu chez les Rana s. str. Mais c’est surtout par les caractères sexuels secondaires
mâles et les caractéristiques des œufs que les Paa se séparent des Rana s. str. (type R.
temporaria L.).
Toutes les espèces de Paa dont nous avons pu disséquer des femelles matures pondent
des œufs de grosse taille et en nombre réduit (tabl. I), contrastant par là avec les Rana
typiques, connues pour pondre des œufs nombreux et de petite taille. On possède peu
d informations sur les modalités de la ponte chez les Paa. On sait néanmoins que, chez
R. spinosa (Pope, 1931) et R. boulengeri (Liu, 1950), les œufs, entourés par d’épaisses gan¬
gues élastiques et adhésives, peuvent être fixés sous les rochers des torrents, parfois en plein
5mm
]*’ic. 7. — Têtard à l’éclosion de liane polunini Smith, iXamdie Ha/.:;:*, Centre-Népal (collection do l’aal uir .
1104
ALAIN DUBOIS
courant ; et d’autre part nous avons observé au Népal que R. polunini pouvait pondre
dans des petites cavités humides situées au sein d’un réseau de fissures parcourues par
des fdets d’eau et aboutissant à un petit torrent dans lequel les larves, après l’éclosion,
parviennent peu à peu. Les têtards à l’éclosion, au stade branchies externes, possèdent
une vésicule vitelline très volumineuse (fîg. 7), beaucoup plus importante que chez les Rana
d’Europe, et ils peuvent vraisemblablement attendre, pour se nourrir, d’avoir atteint le
torrent. Pour R. boulengeri, Liu (1950) écrit de même : « Because of the large amount of
yolk a young tadpole eats nothing. » La taille relativement grosse des têtards à l’éclosion
leur permet sans doute de bien résister à la force du courant.
Tableau 1. — Taille,
nombre et
aspect des œufs
chez (ftie
lques espèces de Paa
Longueur
Diamètre moyen
; VITEI.LUS
Nom lut i
Pi GM EN¬
Espèce
M l SEAU-ANU
s œuf mûr (mm) 1 2
d’ceuks 3
TA TIO X 4
Ç (mm)
Extrêmes (n — 5)
Moyenne
Rana annandalii Boulenger
50,5
2,12-2,25
2,17
160
FC
Rana blanfordii Boulenger
41,5
2,24-2,45
2,33
86
FC
Rana ercepeae 1 >ubois
86
3,67-3,83
3,76
188
FC
Rana liebigii Günther
85
4,91-5,07
4,99
104
FC
Rana minica sp. nov.
37,5
2,45-2,59
2,51
72
C
Rana polunini Smith
56
2,69-2,98
2,87
152
FC
Rana rostandi Dubois
64
2,44-2,57
2,49
442
FC
Rana sihimensis Jerdon
76
3,55-3,96
3,80
232
(F)C
Rana spinosa David
81
3,29-3,48
3,37
76
FC
En ce qui concerne les caractères sexuels secondaires mâles, il est vraisemblable que
les espèces cpii ne possèdent des épines que sur les mains, et parfois, en très petit nombre,
sur les avant-bras, se reproduisent non pas en plein courant, mais au bord des torrents,
sous les pierres, dans les cavités des rives ou les fissures qui y aboutissent, et où leur taille
souvent petite (R. polunini, R. rostandi) leur permet de s’abriter. En revanche, les espèces
1. Données fondées sur des dissections de femelles matures, ou supposées telles (oviduoles élargis,
œufs de grosse taille, en général pigmentés).
2. Pour chaque œuf, la moyenne entre» le plus grand et le plus petit diamètre (mensurations au micro¬
mètre oculaire).
3. Pour Ranci polunini, les œufs des deux ovaires ont été comptés intégralement : l’ovaire gauche
en portait 77, le droit 75. On peut donc admettre que les deux ovaires portent un nombre d’œufs sensible¬
ment égal : pour toutes les autres espèces, seuls les œufs de l’ovaire gauche ont été comptés ; le nombre
obtenu a été multiplié par deux.
'i. FC : œufs à pôle animal foncé et. pôle végétatif clair; C : œufs entièrement clairs (couleur crème).
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RANA
1105
présentant des caractères sexuels bien plus développés (épines sur la poitrine et les avant-
bras qui sont très épaissis) pourraient s’accoupler et pondre en plein torrent, notamment
sous les rochers dans le courant. Il semble qu’au sein de ce dernier groupe se soit manifes¬
tée une double tendance évolutive, d’une part à l’accroissement de la taille, d’autre part
à un développement de plus en plus grand des caractères sexuels secondaires mâles. Les
espèces les plus grandes et dont les mâles sont les plus « épineux » (R. liebigii, R. spinosa,
R. boulengeri, etc.) peuvent vivre et se reproduire dans des torrents bien plus larges et
puissants que ceux où doivent se cantonner les petites espèces (R. blanfordii, R. annanda-
lii).
Il serait fort intéressant de savoir comment s’effectuent l’accouplement et la ponte
chez les Paa qui se reproduisent en plein torrent. En effet, comme l’ont noté les auteurs
(Noble, 1931 : 87 ; Coin et Coin, 1962), la fécondation externe typique des /Vnoures est
incertaine dans les courants rapides où le sperme risque d’être entraîné avant que les œufs
ne soient fécondés. La grosse taille des testicules des Paa est sans doute liée à une produc¬
tion très abondante de sperme, qui pallierait en partie ce risque de dispersion. Liu (1950 :
267) note que, chez R. boulengeri, le choix du lieu de ponte (sous de gros rochers, près du
fond) pourrait être en rapport avec un mode de ponte similaire à celui que cet auteur a
décrit pour un autre Ranidé torrenticole de Chine, Amolops chunganensis : chez cette espèce,
les pattes des deux adultes accouplés délimitent en se rejoignant un espace triangulaire
« to direct the sperm and enclose the eggs after they are laid » (Liu, 1950 : 341). Il se pour¬
rait (pie toutes les Paa se reproduisant en plein torrent aient un mode d’accouplement parti¬
culier. Il est à noter que les mâles de R. sikimensis et R. delacouri, cpii semblent totalement
dépourvus d’épines sur les membres antérieurs et la poitrine, ont en revanche l’anus entouré
de papilles épineuses, ce qui pourrait être lié à un mode d’accouplement ou de fécondation
très spécialisé (avec accolement des cloaques ?).
Il nous a paru utile de créer pour les Paa un sous-genre, parce que les caractères mor¬
phologiques qui séparent ces espèces des Rana s. str. ont. une claire valeur adaptative, les
espèces de Paa occupant des niches sensiblement différentes de celles des Rana, s. str., sans
pour cela sortir de la « sous-zone adaptative », au sens de Simpson (1944) et d’iNGEii (1954,
1958), du genre Rana s. 1. ; la notion de « groupe d’espèces », en revanche, nous paraît devoir
être réservée aux cas où les différences morphologiques entre groupes ne sont pas accompa¬
gnées de différences écologiques notables, comme par exemple pour les groupes d’espèces
au sein du genre Rufo (Blair et al., 1972). Le cas du sous-genre Paa est comparable à celui
du sous-genre Hylarana, étudié par Inger (1954) : l’existence chez les Hylarana de struc¬
tures adaptatives particulières ne signifie pas qu’un changement écologique décisif par
rapport à Rana a été effectué ; alors que certaines Hylarana ont adopté une écologie diffé¬
rente de celle de Rana, d’autres ont conservé, ou ont peut-être retrouvé — comme Laurent
(1956) pense que c’est le cas pour R. darlingi et R. galamensis une écologie de Rana.
Le fait qu’une telle réversibilité soit possible à peu de frais indique que les Hylarana ne sont
pas sorties de la « sous-zone adaptative » de Rana. Il en est de même chez les Paa, dont
une espèce, R. sternosignata, tout en ayant conservé les caractères sexuels secondaires mâles
typiques du sous-genre, est retournée à un mode de vie non torrenticole : elle habite les
mares et les rivières d’Afghanistan et du Pakistan, et se trouve fréquemment en compagnie
de R. cyanophlyctis (Annandale in Boulenger, 1920 ; observations personnelles). D’un
autre côté, on rencontre au sein du genre Rana s. 1. d’autres espèces ou groupes d’espèces
1106
ALAIN DUBOIS
à écologie plus ou moins torrenticole, comme par exemple certains « Dicroglossus » du
groupe grunniens (Alcala, 1962), ou les Ranci du groupe boylii (Zweifel, 1955) ; dans aucun
de ces cas, cependant, on n’observe d’adaptations aussi poussées que le sont les caractères
sexuels mâles des Paa (voir aussi, à ce sujet, les remarques de Pope (1931 : 499) sur les
capacités comparées de R. kuhlii et de R. spinosa à se reproduire dans les torrents).
Il est frappant de constater la convergence qui existe au niveau des caractères sexuels
secondaires mâles entre les Paa et les Pélobatidés des genres Scutiger et Oreolalax (Liu,
1950 ; Inger, 1966), et aussi certains Leptodactylidés, notamment les Eupsophus du groupe
nodosus et Telmatobius montanus. Pour cette dernière espèce, Cf.i et Roig (1965) suggèrent
que ses caractères sexuels mâles très différents de ceux de tous les autres Telmatobius connus
pourraient justifier une position subgénérique particulière.
2. Signification phylogénétique de la grosseur des œufs des Paa
Comme nous l’avons vu, la grande taille des œufs des Paa joue vraisemblablement
un rôle adaptatif, le têtard à l’éclosion étant mieux armé pour survivre dans un torrent.
Cela ne suffit toutefois pas pour expliquer la grosseur de ces œufs, comme le démontre le
fait que d’autres espèces, appartenant à d’autres genres, pondent dans les mêmes torrents
que les Paa des œufs bien plus nombreux et plus petits (c’est le cas par exemple, au Népal,
pour les Amolops, A. afghanus et A. formosus). Dans ces conditions, il est permis de se
poser la double question suivante : le caractère de grande taille des œufs des Paa a-t-il une
signification phylogénétique et, si oui, est-il primitif ou spécialisé ?
Au début du siècle, Boulencek (1918 c) et Noble (1925), tout en estimant que les
(eufs de taille moyenne étaient sans doute primitifs, pensaient que la taille des œufs était
trop variable au sein d’un même groupe taxinomique (genre par exemple) pour permettre
de clarifier les relations phylogénétiques entre les espèces. De manière comparable, pour
Saltiie et Dueli.man (1973), la taille et le nombre des œufs dépendent exclusivement
de facteurs écologiques, des « zones adaptatifs » occupées par les espèces. Ces auteurs
parlent de « modes » ou « stratégies » de reproduction comme si ceux-ci étaient développés
par un simple « choix évolutif », à partir d’un terrain vierge et totipotent. Comme l’a remar¬
qué Ingeh (1973 : 300), le facteur historique ou phylogénétique est absent de leur analyse,
or il est des cas où il existe une influence phylogénétique sur les modes de reproduction,
et cela indépendamment du type d’habitat au sein d’une zone climatique. Lors de la même
discussion, Bachmann (in Inger, 1973 : 307) souligne que l’approche écologique ne suffit
pas à elle seule pour expliquer les caractéristiques de taille et de nombre des œufs, et Blair
(in Inger, 1973 : 306) indique que, au sein du genre Bufo, les œufs de la lignée des « narrow-
skulled toads » sont en général plus gros que ceux des « broad-skulled toads », suggérant
par là une signification phylogénétique de la taille des œufs.
Les auteurs contemporains (tels Lutz, 1948 ; Jameson, 1957 ; Goi.x et Goin, 1962 ;
Tihen, 1965) estiment semble-t-il pour la plupart, sans discuter ni justifier cette hypothèse,
que la condition primitive des œufs chez les Anoures est représentée par les œufs de petite
taille, nombreux, du type Bufo ou de la plupart des Rana, et que c’est par un phénomène
d’évolution convergente que, dans de nombreux groupes distincts, des œufs de taille plus
importante seraient apparus.
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RANA
1107
Cette hypothèse cependant n’est pas la seule possible, et elle est rien moins que démon¬
trée, comme le notaient Boulenger (1910, 1917, 1918 c) et Noble: (1931 : 76). Boulenger,
qui revint avec insistance sur cette question, écrivait notamment (1910 : 50) :
« La plupart (des auteurs)... sont d'avis que les Batraciens sont dérivés de Poissons voisins
des Crossoptérygiens et des Dipneustes ; comme ces poissons produisent des œufs d’un type sem¬
blable à celui des Amphiumides ou de notre Alyte, c’est-à-dire intermédiaire entre l’œuf holo-
blastique et le méroblastique, il semble légitime de considérer ce type intermédiaire comme le plus
primitif, et les conditions réalisées par nos Crapauds d’une part (réduction de la masse vitelline) et
par l’Hylodes d’autre part (suppression de la vie larvaire) comme types extrêmes et divergents.»
Et ailleurs (1918 c : 63) :
« Il semble inadmissible que des œufs du type de nos Crapauds ordinaires aient jamais pu se prêter
aux conditions biologiques du développement hors de l’eau, tel que nous le connaissons chez l’Alyte.
Il est bien plus naturel de conclure que c’est la grandeur préexistante des œufs, et la réduction
en nombre qui l’accompagne toujours, qui a permis au mâle de s’en charger afin de les soustraire
aux dangers auxquels sont exposés ceux, cent fois plus nombreux, des Crapauds. Dans presque
tous les grands genres d’Anoures, comme parmi les Rana, on rencontre des espèces à œufs à grand
vitellus, et je considère comme très probable que ceux-ci représentent l’état primitif, dont la ten¬
dance générale a été de s’écarter. »
Des espèces ou genres à œufs de taille moyenne ou grosse se retrouvent en effet dans
toutes les familles d’Anoures, depuis celles considérées comme les plus primitives jusqu’à
celles considérées comme les plus évoluées. L’existence, chez ces espèces, d’œufs fortement
ou très fortement chargés en vitellus, et pondus dans l’eau, peut avec vraisemblance être
tenue pour une situation primitive, intermédiaire, et constituant une « préadaptation »
possible à divers modes particuliers, plus spécialisés, de ponte et de développement, fine
telle structure préexistante de l’œuf pourra permettre selon les cas, et en passant par divers
stades intermédiaires (durant lesquels en général la taille des œufs va en augmentant et
leur nombre en diminuant), d’aboutir soit au développement direct (à terre, dans des nids
d’écume, etc.), soit à l’ovoviviparité (qui peut mener elle-même à la viviparité vraie, comme
c’est le cas chez le Bufonidé Nectophrynoides occidentalis , ce qui entraîne alors une réduction
secondaire de la taille des œufs, mais sans augmentation de leur nombre qui reste très faible).
D’un autre côté, la condition primitive des œufs de taille moyenne pondus à l’eau pourra
donner naissance à un autre type de spécialisation, les œufs petits, nombreux, pondus
dans l’eau.
3. Hypothèses relatives à la phylogénie des Ranidés
Que penser de toutes ces questions, et particulièrement en ce qui concerne le genre
Rana ? Si l’on considère l’ensemble du genre Rana s. 1., il apparaît que les œufs petits et
nombreux des Rana des régions tempérées ne sont pas la règle absolue, comme l’a souligné
Boulenger (1918 c) : certaines espèces pondent des œufs de taille moyenne ou grosse,
et en nombre plus réduit. Cependant île telles espèces ne sont pas réparties au hasard dans
les différents groupes et sous-genres reconnus par Boulenger (1918 b, 1920) dans le genre
Rana s.L, et dans les genres proches, comme le montre un examen attentif des données
qui existent dans la littérature à ce sujet (Héron-Royer, 1878 ; Boulenger, 1898, 1920 ;
Moore, 1949 ; Liu, 1950 ; Brown, 1952 ; Inger, 1954, 1966 ; Alcala, 1962 ; Terent’ev
1108
ALAIN DUBOIS
et Chernov, 1965 ; Wager, 1965 ; Ingf.r et Bacon, 1968 ; etc.). Les espèces des groupes
hexadactyla, tigerina et temporaria de Rana s. str. (sensu Boulenger, 1918 b), des sous-
genres Tomopterna, Pyxicephalus, Ptychadena, Hylarana, et des genres Ooeidozyga et Amo-
lops (sensu Inger, 1966) pondent en général des uuifs nombreux et de petite taille. Kn
revanche, les espèces à œufs moyens et gros appartiennent pour la plupart, outre les Pau,
au groupe grunniens de Rana s. str. (sensu Boulenger, 1918 b), au sous-genre Discodeles
et aux genres Platymantis s.l. (sensu Zweifel, 1967, comprenant les espèces de l’ancien
genre Cornufer), Cerat.ohalrachus et Batrackylodes.
Parmi les espèces du dernier ensemble, quelques-unes, appartenant au sous-genre
Discodeles et au genre Platymantis s.l., sont connues pour effectuer la totalité du développe¬
ment au sein de l'œuf, sans passer par un stade têtard libre (Boulenger, 1886 ; Alcala,
1962) ; il est, de plus, vraisemblable que des modes de développement similaires existent
dans les genres proches Ceralobatrachus et Palmatorappia (Brown, 1952; Coin et Goin,
1962). Si l'on applique à ces espèces le raisonnement de Boulenger au sujet de l’Alyte,
il faut admettre que leurs ancêtres pondaient des œufs de taille moyenne ou grosse, et en
nombre modéré. Boulenger (1918 a, 1918 b, 1920) situait ces ancêtres parmi le groupe
grunniens de son sous-genre Rana s. str. Du point de vue des œufs, une telle filiation semble
acceptable, les espèces de ce groupe pondant pour la plupart des œufs de taille moyenne
ou grosse (Boulenger, 1920). Il s’avère même que certaines d’entre elles pondent leurs
œufs à terre, où s’effectue une partie du développement, avant que le têtard rejoigne l’eau :
ainsi Rana magna visayanus (Alcala, 1962), et les espèces ou sous-espèces proches de
Rana microdisca (Alcala, 1962 ; Inger, 1954, 1966). Enfin, selon Taylor (1962), une autre
espèce du groupe, Rana hascheana, pond ses œufs à terre, et le développement larvaire
s’effectue entièrement à l’intérieur de l’œuf. Il existe donc au sein du groupe grunniens
tous les intermédiaires, depuis les espèces à ponte aquatique et assez importante, comme
R. macrodon et R. blythii (Inger et Bacon, 1968), jusqu’au développement direct, comme
chez Discodeles et Platymantis.
C’est principalement sur la base des caractères squelettiques que Boulenger (1918 a :
1918 b ; 1920) faisait dériver les Discodeles, Platymantis et Cornufer du groupe grunniens :
tous ces ensembles se caractérisent en effet par un omosternum fourchu à la base, et des
nasaux larges, en contact avec les frontopariétaux. D’un autre côté, il faisait dériver le
sous-genre Hylarana du groupe temporaria de Rana s. str., et de ce sous-genre les genres
Staurois et Simomantis : ces groupes présentent un omosternum simple (rarement légère¬
ment échancré à la base), et des nasaux petits, largement séparés l’un de l’autre et des
fronto-pariétaux.
Cette manière de voir allait cependant être reconsidérée à la suite du travail de Noble
(1931) qui proposait de regrouper dans une sous-famille spéciale, les Cornuferiuae, dix
genres de Ranidés ayant en commun la présence au bout des doigts et orteils de dilatations
ou même de ventouses présentant un sillon terminal ou même un disque complet. Tout
en proposant cette sous-famille, Noble reconnaissait néanmoins la nature composite de
celle-ci, et son origine polyphylétique. Il écrivait ainsi (p. 521) : « The Cornuferiuae bave
arisen from Rana in different parts of the range », mais ajoutait aussitôt ; « Thev represent
a very uniform group, » Il distinguait parmi les Cornuferinae deux ensembles ; les genres
à omosternum non fourchu ( Hylarana, Micrixalus, Staurois, Simomantis), et les genres
à omosternum fourchu à la base ( Platymantis , Discodeles, Cornufer, Ceralobatrachus, Batra-
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RANA
1109
rhylodes l , Palmatorappia). Noble indiquait, de manière peu claire il est vrai, que ces deux
ensembles pourraient constituer deux brandies évolutives, la première commençant par
Hylarana et se poursuivant par Micrixalus, et la seconde débutant par Platymanlis : « It
is very likelv that Platymanlis arose directly from Pana and bas no relationship to Micrixa¬
lus » (p. 522-523).
Cependant la plupart fies auteurs qui ont suivi Noble et admis sa sous-famille des
Cornuferinae (par exemple I.adkent, 1951, 1964: Inger, 1954; Perret, 1966; Savage,
1973 : etc.) ont renoncé à cette distinction en deux ensembles et considèrent que les Hyla¬
rana effectuent le passage entre Pana et les Cornuferinae. Ainsi, Laurent (1951 : 120)
écrit :
« Les Cornuferinae, partant d’ llylarana (aucun stade évolutif plus archaïque n’est concevable
ici sans sortir à la fois de la définition des Cornuferinae et de celle de Hylarana) se sont épanouis
principalement vers... l’Indonésie et la Papouasie. »,
cl Inger (1954 : 348) :
« The forked omosternum is of dubious diagnostic value as it also appears in sonie speeies
of Pana (for exemple, cancriaora), although not in those speeies ( llylarana ) that are the assumed
precursors of Cornu fer (Noble, 1931). »
Quant à Savage (1973), il reconnaît la validité des Cornuferinae, rebaptisés Platyman-
linae (suite, sans doute, au travail de Zweifel, 1967), mais après leur avoir apporté une
modification. Il écrit (p. 356) :
« The distinction between the Raninae and Platymantinae is tenuous (Laurent, 1951) but
makes some morphologie and géographie sense if the Indian and Malayan Hylarana are placed
in the latter group. The llylarana of Africa do not seem to lie closelv allied to those of Asia, and
the two mav represent parallel adaptive trends. »
Cette séparation, qui va peut-être dans le sens des conceptions zoogéographiques de
l'auteur, n’est pas soutenable d’un point de vue systématique, les Hylarana d’Afrique
étant particulièrement proches de certaines llylarana d’Asie (groupe erylhrqea ), au point
même que Boui.enger (1920) suggère que Pana temporalis (Giinther), de Malabar et de
Cevlan, pourrait être conspécifique avec P. albolabris Hallovvell, d’Afrique ! Il est vraisem¬
blable que le sous-genre Hylarana est hétérogène et en partie artificiel (Boulenger, 1920 ;
Deckert, 1938), cependant la coupure majeure ne se situe pas entre les espèces d’Afrique
et d’Asie, mais sans doute entre différents groupes d’espèces d’Asie.
Sur ces questions, des informations supplémentaires importantes, quoique négligées
par une grande partie des auteurs, ont été apportées par le travail de Deckert (1938).
Cet auteur a montré qu’une partie des Pana s. str. de Boulenger, appartenant aux groupes
hexadactyla , tigerina, grunniens et kuklii, se distinguaient des Pana type temporaria par les
caractères de leur ceinture scapulaire : affrontement arcizone des coracoïdes (noté dès 1915
par Nicholls chez R. tigerina), omosternum fourchu à la base. Deckert a ressuscité le
nom Dicroglossus Giinther, 1860, pour ces espèces. Deckert n’a pu étudier de squelette
de Discodeles , mais, chez Platymanlis solomonis (Boulenger), il a retrouvé une ceinture sca-
1. Brown (1952) a montré que le stylet omosternal de Batrachylodes est non fourchu à la base, et sug¬
gère que ce genre pourrait être dérivé d’un « hylaranid stock ». Il se pourrait que ce genre, à gros œufs, cein¬
ture scapulaire laxizone et nasaux larges, provienne de la même souche primitive que les Paa (voirp. 1108).
1110
ALAIN DUBOIS
Fig. 8. — Platymantis vitianus (A. Dumcril), M.NIIN 'i!)87, femelle adulte, lias Fidji, Mrlanésie :
ceinture scapulaire, complexe ventral, face ventrale.
polaire arcizone et un omosternum bifurqué à la base ; nous avons pu constater qu’il en
était de même chez Platymantis vitianus (Duméril) (fig. 8), et il est fort possible, bien que
le fait reste à vérifier, qu’il en soit de même chez tous les Platymantis, et peut-être dans
les genres voisins. En revanche, la ceinture des Rana s. str. (« Dicroglossus » exclus), des
Hylarana, Staurois et Micrixalus montre un affrontement laxizone des cocaroïdes ; nous
avons pu vérifier qu’il en est de même chez les Amolops du Népal. L’omosternum est simple
dans ces cinq groupes, sauf chez quelques Hylarana où il est bifurque.
Les travaux de Deckert mériteraient d'être repris sur une plus large échelle et avec
plus de détails. Ils suffisent néanmoins, associés à ceux de Boi i.kngem, pour suggérer
fortement la séparation de deux lignées, l’une arcizone, à omosternum fourchu, à nasaux
larges et jointifs (« Dicroglossus », Platymantis et genres proches), l'autre laxizone, à omo¬
sternum simple en général, à nasaux petits et séparés ( Rana s. str., Hylarana cl genres pro¬
ches). Cette hypothèse, qui revient aux conceptions de Boulengeh, si elle était confirmée,
rendrait caduque la sous-famille des Cornuferinae de Noble ; elle a l’avantage de concilier
ce que nous savons actuellement des œufs et des modes de ponte, et des caractères squelet¬
tiques.
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RANA
1111
I /ensemble des « Dicroglossus » de Deckeht est hétérogène : il comprend des espèces
à œufs moyens et gros (la plupart du groupe grunniens) et d’autres à petits œufs nombreux
(groupes hexadactyla, tigerina). Si l’hypothèse de travail, concernant les œufs, que nous
avons adoptée est justifiée, les premières sont plus primitives, eu égard à ce caractère,
que les secondes.
Où se situeraient les Paa dans un tel schéma ? Les caractères de la ceinture scapulaire
(laxizonie, omosternum simple) les rapprochent nettement des Ranci s. str. En revanche,
les nasaux importants, les gros œufs peu nombreux, les replis latéro-dorsaux absents ou
peu marqués les en séparent, et indiquent que les Paci pourraient représenter un rameau
spécialisé ayant conservé des caractères primitifs et issu du rameau qui a mené aux Rana
s. str.
Boulencek supposait que les Rana s. str. devaient dériver de ce qu’on appelle main¬
tenant Dicroglossus. Deckeht (1938) et Laurent (1951) estimaient que la ceinture arcizone
est plus primitive que la ceinture iaxizone et lui aurait donné naissance. Trueb (1973 :
95, 121), sans mentionner les termes d’arcizonie et de Dicroglossus, reconnaît l’existence,
chez Rana rugulosa, R. tigerina et R. occipitalis, d’une « arciferal-like condition », les carti¬
lages épicoracoïdes n’étant pas complètement soudés, et elle pense aussi que cette condition
est primitive par rapport à la firmisternie typique des Ranidés. En ce qui concerne les nasaux,
il est vraisemblable que les nasaux petits du type Rana lemporaria représentent une situa¬
tion dégradée par rapport aux grands nasaux du type « Dicroglossus » (Boulenger, 1918 h ;
Lieu, 1970). En revanche, l’omosternum bifurqué semble dérivé de Pomosternum simple
(Boulenger, 1918 b ; Deckeht, 1938 : Liem, 1970). Tous les « Dicroglossus » actuellement
décrits ont semble-t-il un omosternum bifide (Deckeht, 1938) et ne sauraient donc être
considérés, si cette dernière hypothèse est exacte, comme ancêtres directs des Paa et des
Rana s. str. Il faut plutôt alors supposer l’existence d'un hypothétique ancêtre arcizone,
à omosternum simple, à nasaux importants et jointifs, à vestige d’ocelle pinéal, et à œufs
de taille et de nombre moyens, qui aurait pu donner naissance d’une part aux « Dicroglos¬
sus », de l’autre aux Pan et aux Rana s. str.
Boulenger (1920) supposait que les Paa (groupe liebigii.) dérivaient d’un ancêtre
proche des Conraua (groupe beccarii). Laurent (1951) estimait que les Conraua étaient
areizones et proches des « Dicroglossus ». En fait, les Conraua sont laxizones (Deckeht,
1938: Tiiélisson, 1962; Lamotte et Perret, 1968), leur omosternum est simple (sauf
chez ('. aile ni ), mais elles diffèrent des Paa et des Rana s. str. par le très grand développement
du cartilage antécoracoïde ; de plus, leur têtard, très spécialisé pour un mode de vie Théo¬
phile, présente un grand nombre de rangées de denticules cornés sur les deux lèvres (Lamotte
et Perret, 1968), qui le distinguent des têtards de Paa, et de Rana s. str. Il est vraisemblable
que les Conraua dérivent de la même souche que les Paa et les Rana s. str., mais dans une
direction différente. Le grand développement du cartilage antécoracoïde se retrouve aussi,
quoique atténué, chez une espèce africaine, Rana fuscigula (Deckeht, 1938), et il a été aussi
signalé chez un exemplaire de R. corrugata, un « Dicroglossus » (Deckert, 1938). Notons
enfin que les Conraua pondent un nombre moyen d’œufs de taille relativement importante
{Perret, comm. pers.), ce qui concorde avec la position primitive assignée à ce groupe.
1112
ALAIN DUBOIS
4. Priorité d 'Euphlyclis Fitzinger, 1843, sur Dicroglossus Günther, 1860
En 1938, Deckert estima nécessaire de séparer des Rana s. str. de Boulenger un cer¬
tain nombre d’espèces caractérisées par un affrontement arcizone des coracoïdes et un
omosternum fourchu à la base, et il ressuscita pour ce nouveau « genre » le nom Dicroglossus
Günther, 1860 (espèce-type par monotypie Dicroglossus ctdolfi Günther, 1860 = Rana
cyanophlyctis Schneider, 1799). Dans le travail qui précède, nous avons, pour ne pas intro¬
duire de confusion inutile, utilisé ce terme en lui conservant le sens que lui donnait Deckert.
Cependant, il existe plusieurs autres noms, tous dus à Fitzinger (1843), qui ont priorité
sur Dicroglossus : Euphlyctis (espèce-type par désignation originale Rana leschenaullii
Duméril et Bihron, 1841 = Rana cyanophlyctis Schneider, 1799), Phrynoderma (espèce-
type par désignation originale Rana cutipora Duméril et Bihron, 1841 = Rana hexadactyla
Lesson, 1834), et Limnonectes (espèce-type par désignation originale Rana kuhlii Schlegel
in Duméril et Bihron, 1841). Parmi ces noms, le premier à apparaître est Euphlyctis ,
qui est de plus un synonyme strict de Dicroglossus (les deux ayant la même espèce-type
R. cyanophlyctis), et qui doit donc le remplacer.
Seule une révision de l’ensemble des anciennes Rana s. str. permettra de préciser quelles
espèces doivent porter le nom de sous-genre (ou de genre) Euphlyctis. Le « genre » Dicro¬
glossus de Deckert est vraisemblablement hétérogène : outre l’existence, évoquée plus
haut, dans cet ensemble, de « groupes d’espèces » (groupes hexadactyla, tigerina, grunniens,
kuhlii ) présentant entre eux de notables différences (taille et nombre des œufs, saillies odon¬
toïdes à la mâchoire inférieure, etc.), il faut noter que certaines espèces, telles Rana grayi
et R. galamensis, ont très vraisemblablement été assignées à tort à ce groupe par Deckert.
Il nous paraît raisonnable d’attendre qu’une révision de ces groupes ait été effectuée
pour utiliser le nom Euphlyctis et éventuellement d’autres noms. En attendant, il pourrait
être pratique de continuer à utiliser la formule « Dicroglossus sensu Deckert ».
Remerciements
Nous adressons nos plus vifs remerciements à Miss A. G. C. Giianoison, Messrs E. N. Arnold,
A. F. Stimson et J. C. Dring (British Muséum, Natural History), à Mr. E. E. Williams et
Mrs P. G. Haneline (Muséum of Comparative Zoologv, Harvard), ainsi qu’à M. J. Guibé
et M me R. Roux-Estève (Muséum national d’Idistoire naturelle), pour toutes les facilités qu’ils
nous ont accordées pour travailler dans leurs laboratoires et examiner les spécimens de leurs col¬
lections.
Les dessins sont dus à M lle D. Payes, qui nous a aidé à plus d’un titre lors de ce travail.
Pour les conseils qu’ils nous ont apportés lors de la rédaction de ce travail, nous remercions
MM. R. Barbault, P. Dubois et J.-L. Perret.
NOUVEAU SOUS-GENRE ET NOUVELLES ESPÈCES DE RANA
1113
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Achevé d’imprimer le 31 octobre 1975.
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Les références bibliographiques apparaîtront selon les modèles suivants :
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