BULLETIN
du MUSÉUM NATIONAL
d’HISTOIRE NATURELLE
PUBLICATION BIMESTRIELLE
zoologie
56
N» 70 JUILLET-AOUT 1972
I
BULLETIN
du
MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
57, rue Cuvier, 75005 Paris
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BULLETIN DU MUSÉUM NATIONAL D'HISTOIRE NATURELLE
3 e série, n° 70, juillet-août 1972, Zoologie 56
Sur la discussion académique
entre Georges Cuvier et Étienne Geoffroy Saint-Hilaire
par Théophile Cahn *
Résumé. — Étienne Geoffroy Saint-Hilaire a cherché à réunir dans une conception d’en¬
semble ses vues et observations sur le plan unique de la série animale et sur les animaux fossiles,
ainsi que celles de son ami Michel Serres sur le développement embryonnaire. Selon cette concep¬
tion, en avance sur son époque, les diverses formes que l’on rencontre chez les embryons de toutes
les espèces représentent les étapes inéluctables des interactions entre le milieu ambiant et la matière
vivante en voie de différenciation. Cette conception est à l’origine de la discussion académique
entre Georges Cuvier et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. L’état des connaissances d’alors ne
permit pas à ce dernier de défendre sa thèse avec toute la précision voulue.
Au début de leurs carrières scientifiques d’anatomistes, Cuvier et Geoffroy Saint-
Hilaire ont publié plusieurs mémoires en commun. Au fur et à mesure qu’ils progressaienl
dans leurs recherches, leurs points de vue divergeaient de plus en plus. Le conflit éclata
à la séance de l’Académie du 15 février 1830 et se prolongea pendant plusieurs séances.
Au cours de ce débat les deux auteurs présentèrent alternativement des mémoires pour
expliquer et justifier leurs positions respectives. Ils ne purent concilier leurs points de vue
mais jugeant que la discussion n’apportait plus de nouvelles lumières, ils décidèrent d’un
commun accord de l’arrêter. Ce débat eut une répercussion considérable ; Gœthe le jugeait
plus important que les troubles révolutionnaires de l’époque. 11 continue d’ailleurs jusqu’au¬
jourd’hui à susciter l’intérêt des biologistes. Cette note veut apporter une contribution au
problème posé. Elle appuie entièrement la conception de Geoffroy Saint-IIilaire, mais
elle fait aussi siennes les exigences de l’opposition de Cuvier.
On peut distinguer deux points de vue dans les recherches d’anatomie comparative.
Selon l’un, on souligne surtout ce qui différencie les animaux pour aboutir finalement à une
classification aussi rigoureuse que possible. Selon l’autre, on cherche au contraire les ressem¬
blances et les analogies pour établir d’éventuelles parentés et filiations. On peut voir en
Cuvier un représentant de la première tendance car il accordait une grande importance
à la classification et il défendait l’idée de la fixité des espèces, et en Geoffroy Saint-Hilaire
un représentant de la seconde puisqu’il défendait l’idée que tous les animaux sont construits
selon un plan unique et admettait leur filiation puisqu’il acceptait l'hypothèse d’une évo¬
lution formulée par J. J. Rousseau pour l’homme et par Lamarck pour l’animal. Lien que
contenant une part de vérité et bien que la discussion fût quelquefois interprétée dans ce sens,
* Institut de Biologie physico-chimique, 13, rue Pierre et Marie Curie, 75005 Paris.
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THÉOPHILE CAHN
cette interprétation reste partielle. En effet, pour préciser les différences entre les animaux
et pour établir une classification, on se réfère aux mômes règles et principes qui servent
à reconnaître les analogies et les filiations. Au cours du débat, Cuvier a montré l’insuffi-
sance de chacune des règles et de chacun des principes énoncés par Geoffroy Saint-
Hilaire pour asseoir son unité de plan chez les vertébrés d’abord, puis pour toute la série
animale. Mais Geoffroy Saint-Hilaire a pu répondre que lui, Cuvier, s’appuyait sur
ces mêmes principes pour identifier les pièces anatomiques dont il se servait ensuite pour
l’attaquer. Pris isolément, en effet, ces règles et principes n’ont qu’une valeur relative
mais en les associant ils se complètent mutuellement et l’ensemble constitue jusqu’aujour¬
d’hui la méthode par excellence de l’anatomie comparative. Il est important de signaler
que ces règles et principes ont été formulés d’une façon identique par Gœthe et Geoffroy
Saint-Hilaire bien que les deux savants eussent travaillé indépendamment et sur un maté¬
riel anatomique différent.
En vérifiant minutieusement les connexions des pièces osseuses d’une région déter¬
minée, ces règles et principes permettent de suivre les déplacements de ces pièces ainsi
que leurs changements de formes et de fonctions dans toutes les espèces de la classe des
vertébrés et «‘lies permettent, de ce fait, de les identifier et d’en connaître le sort et leur
éventuelle nouvelle fonction.
L’idée que l’ensemble des êtres vivants forme une série continue, une échelle, dont
la différenciation produite par des graduations imperceptibles a été formulée par Platon
et Aristote, a été reprise par un grand nombre d’auteurs. A partir de cette idée, Léonard
ue Vinci a émis l’hypothèse de l’existence d’un plan unique embrassant tous les animaux.
Buffon développe cette idée et voit dans un tel plan un mode exemplaire de la nature
vivante et « la vue la plus simple et la plus générale sous laquelle on puisse la considérer...
comme si l’Etre suprême n’a voulu employer qu’une idée et la varier en même temps de
toutes les manières possibles ». Daubenton, Bonnet, Robinet se rallient à cette concep¬
tion. Diderot écrit : « Ne croirait-on pas volontiers qu’il n’y a jamais eu qu’un premier
animal prototype de tous les animaux dont la nature n’a fait qu’allonger, raccourcir, trans¬
former, multiplier, oblitérer certains organes ». Gœtiie, de même, perçoit « une forme
essentielle avec laquelle la nature ne cesse de jouer et en jouant produit la vie avec tant
de diversité » et, précisant sa pensée, il se propose d’établir « un type général auquel aucun
animal pris isolément ne saurait correspondre... car la partie ne saurait être l’image du tout ».
Les principes et règles formulés par Gœthe et Geoffroy Saint-Hilaire montrent la jus¬
tesse et la fécondité de cette manière de voir dans l’étude des animaux vertébrés et Cuvier
en approuve l’intérêt. Toutefois, quand Geoffroy Saint-Hilaire voulut étendre l’idée
d’une unité de plan à l’ensemble du règne animal y compris les invertébrés, Cuvier s’y
opposa d’une façon catégorique. Pour être d’accord avec cette extension il fallait accepter
des changements considérables dans la forme générale des animaux et dans la disposition
interne de leurs organes, il fallait, de plus, admettre des analogies entre des parties anato¬
miques très dissemblables tant dans leurs formes et leurs fonctions que dans leurs compo¬
sitions chimiques, il fallait même introduire un repliement sur lui-même du corps de l’animal
ainsi que des changements de son orientation par rapport au sol. Geoffroy Saint-Hilaire
avait invoqué ces transformations à la suite d’observations anatomiques étendues et minu¬
tieuses sur des espèces animales variées. 11 les avait envisagées en géomètre et ce sont ses
études de minéralogie avec Daubenton et de cristallographie avec son vieil ami IIaüy
DISCUSSION ACADEMIQUE ENTRE G. CUVIER ET E. GEOFFROY SAINT-HILAIRE
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qui avaient dû développer son don dans ce domaine. Ce sont par ailleurs des études indé¬
pendantes d’entomologiste qui l’ont amené à étendre sa conception aux insectes. Cette
idée que toutes les formes si diverses des animaux et leurs types d’organisation sont si
variés d’une part, et se révèlent si stables dans la nature d’autre part, cette idée que toutes
ces formes pouvaient être ramenées à un seul plan était, bien que le fruit d’études minu¬
tieuses, une pure construction de l’imagination et de la pensée. On comprend le refus de
Cuvier d’accepter aisément des bouleversements de la structure aussi profonds. Son oppo¬
sition s’adressait surtout à l’arbitraire que peuvent contenir des constructions abstraites
aussi vastes et .). Piveteau peut dire justement : t: Geoffroy Saint-Hilaire imagine des
transformations en géomètre sans se préoccuper si les stades intermédiaires sont physiolo¬
giquement possibles, ce qui était pour Cuvier l’essentiel ».
On pouvait, il est vrai, faire valoir que M. Serres, l’ami et le collaborateur de Geof¬
froy Saint-Hilaire, avait signalé, au cours du développement embryonnaire, des chan¬
gements de forme aussi profonds et vu, avant Haeckel, que les embryons des animaux
hautement différenciés passent successivement par des formes qui ressemblent étrangement
à celles que présentent les divers embranchements de la série animale, et ajouter que Geof¬
froy Saint-Hilaire a explicitement précisé que toutes les transformations invoquées ne
pouvaient se faire qu’au cours du développement embryonnaire. Toutefois, les données
apportées par l’étude de l’embryogenèse étaient des faits d’observation incontestables alors
que la conception de l’unité de plan était une pure vue de l’esprit. D'autre part, la théorie
de l’évolution n’avait pas encore été formulée.
Depuis cette époque, notre vision du monde s’est modifiée et nous envisageons les
processus du monde sous un aspect plus dynamique. Cette ressemblance entre les étapes
embryonnaires des animaux hautement différenciés et les formes des divers embranche¬
ments de la série animale, d’une part, et les transformations du même ordre invoquées par
Geoffroy Saint-Hilaire pour justifier son hypothèse d’un plan unique sur lequel serait
construit tout le règne animal, d’autre part, n’est pas fortuite et ces transformations
doivent être apparentées, cela nous semble évident. Il nous est même possible, et ceci
sans faire appel à des mécanismes particuliers, de relier ces deux séries en un ensemble
cohérent. Nous pouvons en effet nous baser sur le fait d’observation courante de la parfaite
adaptation des animaux au milieu dans lequel ils évoluent et de leur parfaite adaptation
à leur mode de vie et étendre, comme évidente, cette constatation au développement embryon¬
naire. Envisagées sous cet angle, les formes successives des embryons des animaux haute¬
ment différenciés, formes qui ressemblent à celles des divers embranchements de la série
animale, sont le résultat inéluctable d’une suite ininterrompue d’actions et de réactions
de l’être vivant en formation et du milieu qui l’entoure ; ce sont des étapes de passage
que, pour les raisons inhérentes aux propriétés des êtres vivants, ceux-ci doivent obliga¬
toirement traverser au cours de leur différenciation. Les multiples stades de différenciation
que l’on observe chez les adultes des divers embranchements de la série animale repré¬
sentent alors, comme l'avait déjà formulé M. Serres, des arrêts de développement aux
étapes correspondantes avec, pour chaque espèce, un surplus de différenciation en vue
de la stabilité de la forme et de la vie indépendante future ; c’est le patrimoine héréditaire
qui doit garantir ce surplus de différenciation alors que les transformations plus profondes
constituent les étapes inéluctables de la différenciation des êtres vivants. Selon cette concep¬
tion, les transformations décrites par GeoFFiiov Saint-Hilaire pour établir une unité de
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THEOPHILE CAHN
plan, associées aux observations du développement embryonnaire, permettent à l’esprit
humain de se représenter ces étapes inéluctables de la différenciation morphologique et
fonctionnelle des animaux dits supérieurs. Bien que non formulée explicitement dans tous
les détails, la découverte de Geoffroy Saint-Hilaire peut être considérée comme l’équi¬
valent d’un ensemble de principes morphogénétiques. Son importance n’avait pas échappé
à ses contemporains comme en témoigne l’enthousiasme qu’elle a suscité et qui égalait
en ampleur celui que manifestaient nos contemporains quand les premiers astronautes
foulèrent le sol de la lune.
Quelques années après, on a associé les observations faites sur l’embryogenèse à une
hypothèse beaucoup plus problématique : la lutte pour la vie formulée après Malthus
par Darwin; cette appellation n’évoque toutefois que très imparfaitement les interdé¬
pendances multiples et nuancées qui existent entre les diverses espèces animales. On a
réuni les observations faites sur l’embryon et l’hypothèse de la lutte pour la vie en une
théorie d’ensemble, dite de l’évolution. D’après cette conception, les étapes embryonnaires
ressemblant aux grands embranchements de la série animale seraient des vestiges d’une
évolution ascendante ayant eu lieu sous des influences encore incertaines, à des époques
très reculées, et faisant au fur et à mesure apparaître des espèces de plus en plus différenciées ;
l’embryogenèse constituerait une récapitulation de l’ontogenèse. Pour rendre compte de
l’adaptation des animaux au milieu qui les entoure et de l’interdépendance étroite des
espèces animales entre elles, cette conception ne peut invoquer qu’une production, sous
l’effet du hasard, d’animaux de plus en plus différenciés mais de degrés d’adaptation divers.
La survie des plus adaptés constituerait le mécanisme par excellence garantissant la péren¬
nité des espèces ainsi que l’évolution ascendante de la série animale. Malgré sa nature
hypothétique, cette conception a été admise généralement et l’est encore en grande partie
de nos jours.
Manuscrit déposé le 21 juillet. 1971.
Bull. Mus. Hist. nat., Paris, 3 e sér., n° 70, juillet-août 1972,
Zoologie 56 : 889-892.
Achevé d’imprimer le 30 décembre 1972.
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Bauchot, M.-L., J. Daget, J.-C. Hureau et Th. Monod, 1970. — Le problème des
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Tinbergen, N., 1952. — The study of instinct. Oxford, Clarendon Press, 228 p.
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