BULLETIN
du MUSÉUM NATIONAL
d’HISTOIRE NATURELLE
PUBLICATION BIMESTRIELLE
zoologie
N° 78 SEPTEMBRE-OCTOBRE 1972
BULLETIN
du
MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
57, rue Cuvier, 75005 Paris
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Le Bulletin du Muséum national d’Histoire naturelle, revue bimestrielle, paraît depuis
1895 et publie des travaux originaux relatifs aux diverses branches de la Science.
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A partir de 1971, le Bulletin 3 e série est divisé en six sections (Zoologie — Botanique —
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générale) et les articles paraissent, en principe, par fascicules séparés.
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BULLETIN DU MUSÉUM NATIONAL D'HISTOIRE NATURELLE
3 e série, n° 78, septembre-octobre 1972, Zoologie 57
Eryx Daudin et Gongylophis Wagler (Serpentes, Boidae)
Étude ostéologique
par Jean-Claude Rage *
Résumé. — L’étude de l’ostéologie crânienne de quelques Erycinae montre qu 'Eryx johni
(Russell) et E. jaculus (L.) sont très différents A'Eryx conicus (Schneider). Pour cette dernière
espèce, l’auteur propose de revalider le genre Gongylophis. Par la morphologie et les proportions
du crâne, Gongylophis indique un stade évolutif moins avancé que celui A'Eryx.
Abstract. — The study of cranial osteology of some Erycinae gives évidences that Eryx
johni (Russell) and E. jaculus (L.) are very different from Eryx conicus (Schneider). The author
suggests to revalidate the genus Gongylophis for the species conicus. In its cranial morphology
and proportions, Gongylophis shows an évolutive stage more primitive than Eryx.
L’observation de l’ostéologie des Erycinae (Serpentes, Roidae), menée en vue de l’étude
des Erycinae fossiles, a montré que les espèces Eryx johni et E. jaculus sont très différentes,
par leur squelette crânien, à’Eryx conicus. Pour cette dernière espèce, Wagler (1830)
avait créé le genre Gongylophis que les auteurs modernes ont abandonné ; l’ostéologie
crânienne semble justifier la séparation des deux genres. Dans sa liste des Boidae actuels,
Stimson (1969) rapporte dix espèces au genre Eryx ; les crânes de trois d’entre elles seule¬
ment ont été vus (E. johni, E. jaculus , E. conicus = Gongylophis conicus), mais les diffé¬
rences relevées sont telles qu’elles justifient la distinction générique.
Historique
Le genre Eryx a été décrit par Daudin en 1803 ; auparavant, les espèces appartenant
aux Erycinae étaient rattachées aux genres Boa (« Boa turc » == Boa turcica Olivier, B.
conica Schneider, B. viperina Shaw, B. johni Russell et B. anguiformis Schneider) et Anguis
(Anguis colubrina L., A. jaculus L., A. cerastes L. et A. miliaris Pal.) ; Daudin a rapporté
onze espèces à Eryx et pour Boa anguiformis il a créé le genre Clothonia (en fait Clothonia
anguiformis = Eryx johni). Gray, en 1825, a créé la famille des Boidae et y a classé, entre
autres, Eryx et Clothonia. Fitzinger, en 1826, a classé Eryx dans la famille des Pytho-
noidea qui comprenait également Boa, Xiphosoma et Python. Wagler, en 1830, a séparé
Boa conica des « Boas » et créé, pour cette espèce, le genre Gongylophis. Par la suite, Gon-
* Institut de Paléontologie, Muséum national d'Histoire naturelle, 8, rue de Buffon, 75005 Paris.
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JEAN-CLAUDE RAGE
gylophis a été reconnu par Bonaparte (1832) qui l’a placé avec Eryx dans les Ervcina
(sous-famille dans laquelle il rangeait aussi huit genres de Colubridae), puis par Gray
(1842) et aussi par Fitzinger (1843) qui a créé la famille des Gongylophes comprenant
Gongylophis, Eryx et Uroleptes (= Bolyeria) ; mais, en 1844, Duméril et Bibron ont con¬
sidéré que Gongylophis n’est pas génériquement différent à’Eryx qui, pour eux, compre¬
nait quatre espèces : E. johni, E. jaculus, E. thebaicus et E. conicus. Plusieurs auteurs ont
suivi les conceptions de Duméril et Bibron, en particulier Jan (1863), Jan et Sordelli
(1865), Wall (1905) et Stull (1935) ; d’autres ont maintenu le genre Gongylophis : ce sont
Gray (1849), Güntiier (1864), Cope (1886) qui a cité Gonglyophis (sic) et Boulenger
(1890). Ce dernier, en 1892, a décrit Gongylophis muelleri et rattaché l’espèce thebaicus
à Gongylophis ; il opposait le genre Eryx pourvu d’un sillon gulaire à Gongylophis qui
en est dépourvu ; cinq espèces étaient rapportées à Eryx (E. johni, E. jaculus, E. elegcms,
E. sennariensis et E. jayakari) et trois à Gongylophis (G. conicus, G. muelleri et G. thebaicus).
En 1893, Boulenger est revenu sur cette conception et a rattaché toutes ces espèces au
seul genre Eryx ; depuis, seul Deraniyagala a séparé les deux genres (1936) mais par
la suite il a, lui aussi, placé Eryx et Gongylophis en synonymie (1951 et 1955).
OSTÉOLOGIE CRÂNIENNE
Parlant d 'Eryx conicus, Duméril et Bibron ont remarqué (1844 : 471) que « cette
espèce, bien qu’appartenant évidemment au genre Eryx, a beaucoup de la physionomie
des Boas » ; l’ostéologie crânienne confirme cette appréciation ; en effet, l’aspect général
du crâne de Gongylophis rappelle beaucoup plus celui des grands Boidae que celui A'Eryx
johni ou d’Eryx jaculus et il permet de distinguer d’emblée les deux genres ; le crâne de
Gongylophis est allongé alors que celui d’Eryx est court et globuleux. L’arc maxillo-palatin
(maxillaire, palatin, ectoptérygoïde et ptérygoïde) est plus court que le neurocrâne chez
Eryx, plus long chez Gongylophis ; le rapport longueur de l’arc maxillo-palatin/longueur
du neurocrâne est voisin de 1,1 chez G. conicus, alors qu’il n’atteint que 0,92 chez E. johni
et 0,93 chez E. jaculus 1 ; la longueur de la mandibule est liée à celle de l’arc maxillo-pala¬
tin. Les articulations supratemporal-quadratum et quadratum-articulaire sont beaucoup
plus postérieures chez Gongylophis que chez Eryx, le supratemporal a la même longueur
relative dans les deux genres mais chez Eryx il dépasse à peine le condyle occipital. Ces
différences ont déjà été relevées par Duméril et Bibron qui avaient remarqué, au sujet
d’E. conicus, que « la bouche (...) a proportionnellement plus de longueur que chez les
trois espèces précédentes 1 2 ... » ; quant à Wagler, il avait déjà noté que l’arc maxillo-palatin
et la mandibule ne sont pas réduits chez Gongylophis, en disant que ce genre n’a pas « la
mâchoire supérieure prolongée au-delà de l’inférieure » (la prolongation de la mâchoire
d’Eryx étant constituée par le prémaxillaire).
Cette différence d’aspect se retrouve sur plusieurs os qui sont beaucoup plus courts
et larges chez Eryx : pariétal, basisphénoïde s.l. et ensemble septomaxillaire-vomer. Les
1. La longueur de l’arc maxillo-palatin est mesurée de l’extrémité antérieure du maxillaire à l’extré¬
mité postérieure du ptérygoïde ; la longueur du neurocrâne est mesurée du prémaxillaire au condyle occi¬
pital.
2. Il s’agit ici d’E. johni, E. jaculus et E. thebaicus.
ERYX DAUDIN ET GONGYLOPHIS WAGLER
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différentes crêtes et saillies sont plus faibles chez Eryx que chez Gongylophis : les processus
basiptérygoïdes et la crête sagittale portée par le pariétal et le supraoccipital sont beaucoup
plus marqués chez Gongylophis.
Le prémaxillaire à’Eryx occupe une position très antérieure relativement au maxil¬
laire (en raison du raccourcissement de l’arc maxillo-palatin), ce caractère est nettement
moins prononcé chez Gongylophis ; cette position antérieure du prémaxillaire pourrait
Fig. 1. — A, Eryx johni : crâne, face ventrale (sans l’arc maxillo-palatin gauche) ; B, Eryx johni : ptéry¬
goïde et palatin droits, face dorsale ; C, Gongylophis conicus : ptérygoïde et palatin droits, face dorsale ;
D, Gongylophis conicus : crâne, face ventrale (sans l’arc maxillo-palatin gauche) ; E, Eryx johni :
mandibule droite, face interne ; F, Gongylophis conicus : mandibule droite, face interne.
a, angulaire ; ar, articulaire ; ho, basioccipital ; bs, basisphénoïde s.l. ; c, coronoïde ; d, dentaire ;
ec, ectoptérygoïde ; ex, exoccipital ; f, frontal ; mx, maxillaire ; n, nasal ; p, palatin ; par, pariétal ;
pb, processus basiptérygoïde ; prn, prémaxillaire ; pms, processus médial du palatin ; po, postorbital ;
pot, prootique ; pr, préîrontal ; pt, ptérygoïde ; q, quadratum ; s, splénial ; sm, septomaxillaire ; st,
supratemporal ; v, vomer.
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JEAN-CLAUDE RAGE
être une adaptation à la vie fouisseuse (Dowling, 1959) ; notons que cette position avancée
se retrouve à des degrés variables chez Lichanura (qui n’est pas fouisseur), Bolyeria, Loxo-
cemus et Calabaria (Boidés dont le mode de vie est peu connu) 1 ; la partie dentaire du pré¬
maxillaire, dépourvue de dents, est étroite chez Gongylophis ; elle s’élargit chez E. jaculus
et surtout chez E. johni.
Comme pour l’ensemble du crâne, la région ocoipito-otique d 'Eryx est courte et large,
alors que celle de Gongylophis est plus allongée. Les exoccipitaux constituent un toit au-
dessus du foramen magnum ; chez Gongylophis ce toit dépasse en arrière le condyle occipital ;
il est plus court chez Eryx. Le supraoccipital de Gongylophis constitue une forte crête qui
prolonge la crête sagittale du pariétal et dépasse postérieurement les exoccipitaux ; le supra¬
occipital A'Eryx n’apparaît pratiquement pas entre le pariétal et les exoccipitaux où il
constitue la terminaison de la crête sagittale, laquelle ne dépasse pas les exoccipitaux.
Les prootiques sont très bombés chez Eryx où ils constituent des renflements latéraux.
Le foramen lacrymal qui perfore la lame postérieure du préfrontal prend la forme
d’une échancrure étroite chez Eryx ; elle est beaucoup plus largement ouverte chez Gon¬
gylophis. Le maxillaire de Gongylophis, qui porte seize dents, est plus long que celui A’Eryx
qui en porte neuf à dix. Le palatin porte six dents chez Gongylophis, quatre chez E. johni
et trois chez E. jaculus ; il existe un processus médial vestigial sur le palatin A'Eryx, il
a disparu chez Gongylophis. Les deux processus postérieurs du palatin (qui constituent
l’articulation avec le ptérygoïde) sont dissymétriques ; chez Eryx le processus externe
est très réduit, il l’est beaucoup moins chez Gongylophis. A l’opposé de ceux de Gongy¬
lophis, les ptérygoïdes sont très comprimés dorso-ventralement chez Eryx où les lames
dorsales s’étalent largement et recouvrent les processus basiptérygoïdes (les deux ptéry¬
goïdes sont ainsi très près l’un de l’autre) ; chez G. conicus chaque processus basiptérygoïde
n’est que partiellement recouvert (les ptérygoïdes restant ainsi éloignés l’un de l’autre).
Le ptérygoïde de G. conicus porte une longue série de douze dents, alors qu’il n’en existe
que quatre chez Eryx. La mandibule A’Eryx, dont le dentaire porte onze à treize dents,
est plus courte que celle de Gongylophis dont le dentaire porte dix-sept à dix-huit dents.
Morphologie vertébrale et composition du rachis
Les vertèbres dorsales de toutes les espèces observées [E. johni, E. jaculus, E. colu-
hrinus = E. thebaicus et G. conicus) présentent une morphologie particulière, mais il n’est
pas possible d’opposer les vertèbres de Gongylophis à l’ensemble de celles de ces trois espèces
A’Eryx ; l’arc neural surbaissé de G. conicus se retrouve chez E. jaculus, la carène liémale
est présente sur les dorsales moyennes et postérieures chez G. conicus et E. colubrinus ;
elle est un peu moins nette chez E. jaculus et s’efface dans les dorsales moyennes
A’E. johni ; la neurépine de G. conicus s’apparente à celle A’E. colubrinus bien que cette
dernière soit plus basse.
La morphologie très particulière des vertèbres caudales est très voisine dans les deux
genres ; par contre, la composition de l’axe caudal est différente : le passage des caudales
antérieures banales aux caudales terminales caractéristiques est brutal chez E. johni et
1. Ce caractère n’a pas pu être vérifié chez Charina.
ERYX DAUDIN ET GONGYLOPHIS WAGLER
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E. jaculus, il est moins brutal chez E. colubrinus et beaucoup plus progressif chez G. conicus.
Une radiographie de la queue d'E. muelleri (que Boulengek avait nommé Gongylophis
muelleri ) montre une constitution de l’axe caudal voisine de celle de G. conicus.
Conclusions
L’Éryciné classiquement nommé Eryx conicus (Schneider) depuis Duméril et Bibron
('1844) est, par son squelette crânien, très différent d’Eryx johni et d’E. jaculus. Duméril
et Bibron avaient remarqué, en parlant des quatre espèces qu’ils attribuaient à Eryx,
que « rangées dans l’ordre où nous allons les décrire, elles constituent une petite série, où
l’on voit graduellement s’atténuer les particularités caractéristiques de la tribu des Éry-
cides » ; en effet, les caractères externes des Erycinae, très nets chez E. johni, s’aatteuent
chez E. jaculus, E. colubrinus et surtout G. conicus. Le crâne d’£’. colubrinus n’a pas été
étudié, il pourrait montrer des caractères ostéologiques intermédiaires entre ceux d’E. johni
et de G. conicus ; E. muelleri pourrait poser le même problème. La limite entre Eryx
et Gongylophis est peut-être difficile à situer mais il faut remarquer que, chez les serpents,
les caractères ostéologiques sont très homogènes à l’intérieur d’un genre ; les différences
ostéologiques observées entre E. johni et E. jaculus d’une part et G. conicus d’autre part
sont beaucoup plus importantes que celles qui existent entre, par exemple, les genres Python
et Boa que de nombreux auteurs placent pourtant dans des sous-familles distinctes (Pytho-
ninae et Boinae), voire des familles distinctes (Pythonidae et Boidae) ; ces différences ne
permettent pas de regrouper ces trois espèces dans le même genre et elles conduisent à
revalider le genre Gongylophis. Ce dernier genre montre des caractères nettement moins
évolués que ceux d’ Eryx en ce qui concerne la longueur relative de l’arc maxillo-palatin,
le nombre de dents et la forme générale du crâne.
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Manuscrit déposé le 29 février 1972.
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Bauchot, M.-L., J. Daget, J.-C. Hureau et Th. Monod, 1970. — Le problème des
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Tinbergen, N., 1952. — The study of instinct. Oxford, Clarendon Press, 228 p.
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