BULLETIN
du MUSÉUM NATIONAL
d’HISTOIRE NATURELLE
PUBLICATION BIMESTRIELLE
N° 339 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1975
zoologie
241
BULLETIN
du
MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
57, rue Cuvier, 75005 Paris
Directeur : Pr M. Vachon.
Comité directeur : Prs Y. Le Grand, C. I.évi, J. Dorst.
Rédacteur général : Dr M.-L. Bauchot.
Secrétaire de rédaction : M me P. Dupérier.
Conseiller pour l’illustration : Dr N. IIallé.
Le Bulletin du Muséum national d’Histoire naturelle, revue bimestrielle, paraît depuis
1895 et publie des travaux originaux relatifs aux diverses branches de la Science.
Les tomes 1 à 34 (1895-1928), constituant la l re série, et les tomes 35 à 42 (1929-1970),
constituant la 2 e série, étaient formés de fascicules regroupant des articles divers.
A partir de 1971, le Bulletin 3 e série est divisé en six sections (Zoologie — Botanique —
Sciences de la Terre — Sciences de l’Homme — Sciences physico-chimiques — Écologie
générale) et les articles paraissent, en principe, par fascicules séparés.
S’adresser :
—- pour les échanges, à la Bibliothèque centrale du Muséum national d’His¬
toire naturelle, 38, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris (C.C.P.,
Paris 9062-62) ;
— pour les abonnements et les achats au numéro, à la Librairie du Muséum
36, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris (C.C.P., Paris 17591-12 —-
Crédit Lyonnais, agence Y-425) ;
— pour tout ce qui concerne la rédaction, au Secrétariat du Bulletin, 57, rue
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Abonnements pour l’année 1975
Abonnement général : France, 440 F ; Étranger, 484 F.
Zoologie : France, 340 F ; Étranger, 374 F.
Sciences de la Terre : France, 90 F ; Étranger, 99 F.
Botanique : France, 70 F ; Étranger, 77 F.
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Siiences physico-cmimiques : France, 20 F ; Étranger, 22 F.
International Standard Serial Number (ISSN) : 0027-4070.
BULLETIN DU MUSÉUM NATIONAL D'IIISTOIRE NATURELLE
3 e série, n° 339, novembre-décembre 1975, Zoologie 211
Mise en évidence des relations phénotypiques
et phylogénétiques à l’intérieur du genre Thunnus
par une analyse multicritère 1
par Jean-Yves Le Gall, Alain Laurec et Pierre Chardy *
Résumé. — Cette étude repose exclusivement sur les données descriptives disponibles dans
la littérature portant sur les caractères de diagnose spécifique des sept espèces du genre Thunnus ;
elle utilise les techniques d’analyse multivariable développées pour la classification (hiérarchie) et
l’ordination (analyse des correspondances) afin d’examiner la validité des groupements spécifiques
fréquemment reconnus à l’aide des techniques d’analyse taxinomique classiques. La valeur res¬
pective des caractères viscéraux, squelettiques et méristiques est reconnue. L’élaboration d’un
cladogramme (analyse cladistique) sur la base d’un codage de 12 caractères à valeur évolutive,
permet d’émettre quelques hypothèses sur les relations phylogénétiques entre les espèces et groupes
d’espèces définies au cours de la présente étude.
Les conclusions s’accordent avec les études des auteurs précédents pour reconnaître l’existence
de trois groupements phénotypiques : deux groupes majeurs « albacares, atlanlicus, tonggol » et
« thynnus, maccoyii, alalunga » réunis par obesus. Sur le plan phylogénétique, l’analyse cladistique
met en évidence l’isolement précoce de thynnus et maccoyii dans un premier temps, puis de ala-
lunga. La parenté phénotypique de ces trois espèces pourrait s’expliquer en partie par la persistance
de caractères archaïques. L’étude accorde quelques fondements aux groupements de niveau subgé¬
nétique : Germo, Thunnus, Neothunnus et Parathunnus.
Cet exemple d’application à un cas relativement simple (7 espèces) démontre l’intérêt des
méthodes utilisées dans le problème de la validité des unités taxinomiques d’ordre générique à
subspécifique.
Abstract. — The study is based on available data of previous descriptive Works dealing with
the diagnostic characters of genus Thunnus seven species ; multivariable technics analysis are used
for classification and ordination in order to examine the validity of spécifie groups usually admitted
by classical technics of taxonomy analysis. Respective values of viscéral, squelettic and meristic
cbaracters are reviewed. Building of a cladogram (by cladistic analysis) based on the coding
of 12 characters with évolutive processes meaning leads to submit some hypothesis on phylogenetic
relationships between species and group of species recognized progress of the présent study.
The conclusions agréé with previous studies for the status of the phenotypic groups : two major
groups « albacares, atlanlicus, tonggol » and « thynnus, maccoyii, alalunga » with obesus as an inter-
mediary. On the other hand from the phylogenetic point of view, cladistic analysis reveals the
early séparation of thynnus and maccoyii in a first step, alalunga in a second one. The pheno¬
typic proximity of these three species may partially be explained by the maintenance of some
archaic characters. The results give some foundations of groups with subgeneric levels : Germo,
Thunnus, Neothunnus, Parathunnus.
Applying them to a simple case (7 species) it demonstrates the validity and interest of the
methods used facing the problems of the validation of taxonomie units from generic to subspecific
order.
* Centre Océanologique de Bretagne, B. R. 337, 29273 Brest Cedex.
1. Contribution n° 339 du Département Scientifique du Centre Océanologique de Bretagne.
330, 1
1350
JEAN-YVES LE GALL, ALAIN LAUREC ET PIERRE CHARDY
L’ensemble des auteurs récents s’accorde à reconnaître à l’intérieur du genre Thunnus
sept espèces : T. alalunga, T. thynnus, T. maccoyii, T. obesus, T. albacares, T. atlanticus,
T. tonggol. Par contre, si certains auteurs comme Postel (1973), à la suite de Fraser (1951),
demeurent partisans du maintien et de la distinction de plusieurs sous-genres ( Gerino ,
Neothunnus, Parathunnus, Kishinoella) , d’autres auteurs comme De Sylva (1955), Naka-
mura (1965), Ivvai, Nakamura et Matsubara (1965), Gibbs et Collette (1967), sur la
base d’anatomie comparée originale, estiment que les différenciations à l’intérieur du genre
Thunnus relèvent du niveau spécifique. L’évolution historique de ces différents points de
vue a été résumée dans le tableau I. Cependant, tous les auteurs reconnaissent l’existence
de groupements d’espèces différant selon le choix des caractères de différenciation subgéné-
rique ou spécifique. Nous nous sommes efforcés de tester la validité des groupements d’espè¬
ces rencontrés dans la littérature (abstraction faite, dans un premier temps, de la valeur
taxinomique du niveau subgénérique) ainsi que d’en dégager la signification phylogénétique.
Les buts de l’étude entreprise étaient donc :
— utilisation objective des données de la littérature descriptive ;
— application complémentaire des méthodes de classification (hiérarchie) et d’ordination (ana¬
lyse des correspondances) sur l’information multicritère collectée, complétée par l’élaboration
d’un cladogramme (selon la méthode définie par Cumin et Sokal, 1965) ;
Tableau I. — Résumé des principales nomenclatures (de niveau générique et sub-générique)
utilisées pour les sept espèces du genre Thunnus (adapté de Nakamura, 1965).
AUTEUR(S)
Date
T. alalunga
T. thunnus
T. maccoyii
T. obesus
T. albacares
T. atlanticus
T. tonggol
JORDAN
1888
Germo
KISHINOUYE
1923
Parathunnus
Neothunnus
Neothunnus rarus
macropterue !
JORDAN et HUBBS
1925
Kishinoella rarus
FOULER
1933
Sema thunnus
Parathunnus
rosengartni
KAMOHARA
1941
NAKAMURA
1949
Germo
Thunnus
Thunnus
Parathunnus
Neothunnus
MORICE
1953
NAKAMURA
1939
MUNRO
1958
Thunnus
Parathunnus
Neothunnus
Kishinoel la
JONE et SILAS
1960
BROC K
1949
NAKAMURA
1951
Germo
Thunnus
Thunnus
Parathunnus
Neothunnus
Kishinoella
HERRE
1953
GÛDSIL et BYERS
1944
GODSIL
1954
Thunnus
Parathunnus
Neothunnus
MATSUBARA
1955
ROEDEL et FITCH
COSLINE et BROCK
1962
1960
Thunnus
Parathunnus
Neothunnus
Kishinoella
BEEBE et TEE-VAN
1936
Parathunnus
Neothunnus
Parathunnus
FRASER-BRUNNER
1950
T. (Thunnus,
T. (Thunnus
\)
]T. (Parathunnus)
T.(Neothunnus)
T, (Kishinoella)
RIVAS
1961
T. (Thunnus'.
T. (Thunnus
<)
T. (Parathunnus)
1 T.(Neothunnus)
Kishinoella
RIVAS
1951
DE BEAUFORT et CHAPMAN
1961
DE SYLVA
1955
BULLIS et MATHER
1956
Thunnus
Thunnus
Thunnus
Thunnus
Thunnus
Thunnus
Thunnus
COLLETTE
1962
GIBBS et COLLETTE
1967
iWA I, NAKUMARA e L
MATSUBARA
1965
POSTEL
1973
T. (Germo)
T. (Thunnus
1
>)
T.(Parathunnus)
T.(Neothunnus)
Thunnus
T.(Kishinoella)
RELATIONS PHÉNOTYPIQUES ET PHYLOGENETIQUES DANS LE G. THUNNUS 1351
Tableau II. — Comparaison des caractères de diagnose des espèces du genre Thunnus.
CARACTERES
T. alalunga
T. thynnua
T. maccoyii
T. obesus
T. albacaree
T. at lanticus 1
T. tonggol
Origine de l'artère cutanée à la
vertèbre.
3-4
3-4
3-4
6-8
6-8
6-8
6-8
Artère cutanée passe entre les
apophyses transverses.
3-4
3-4
3 - 4, 2 - 3
5-6
5-6
5-6
5-6
Artère cutanée se divise entre les
os intermusculaires
4-5
4-5
4 - 5, 3 - 4
6-7
6-7
6-7
6-7
H
3
w
U
Nombre de diverticules artériolai-
res de l'artère cutanée
1
2
2
2
1
i
1
s
Veine post-cardinale
absent
absent
absent
présent
présent
présent
présent
Striations du foie et cônes vascu¬
laires
présent
présent
présent
présent
absent
absent
absent
Lobes du foie
subégaux
subégaux
subégaux
subégaux
droit long
droit long
droit long
Vessie natatoire
présent
présent
présent
présent
présent
présent
absent ou
rudimentaire
Position de la rate
droite
gauche
gauche
gauche
gauche
gauche
gauche
Premier arc hémal sur la vertèbre
10
10 (11)
10
11 (10)
11 (10, j 2)
11 (10)
11 (12)
Première parapophyse dirigée ventra-
lement sur la vertèbre
9
8
9
9
9
9
10
3
Position de la prézygapophyse
hémale antérieure
sur le cen-
trum
près du cen-
trum
près du cen-
trum
près du cen-
trum
nettement
ventral
nettement
ventral
nettement
ventral
Longueur de la postzygapophyse
hémale antérieure
courte
courte
courte
courte
longue
longue
longue
Taille du foramen ventro-latéral
petite
petite
petite
petite
grande
grande
grande
“ombre de vertèbres pr^caudales
18
18
18
18
18
19
18
U
j:
Degré de développement de la
parapophyse
modéré
léger
léger
marqué
marqué
modéré
modéré
s
1
Forme de la première épine hémale
aplatie
non aplatie
non aplatie
quelquefois
légèrement
aplatie
quelquefois
légèrement
aplatie
non aplatie
quelquefois
légèrement
aplatie
Bord postérieur du parasphenoïde
angulaire
angulaire
angulaire
angulaire
non-angulaire
non-angulaire
non-angulaire
Parasphénoïde
étroit
large
large
étroit
étroit
étroit
étroit
U
Ethmoïde
étroit;
large
large
large
modérément
large
modérément
large
modérément
large
i
U
Projection de 1'alisphênoxde
en dessous de
la 1/2 orbite
au-dessus de
la 1/2 orbite
près de 1/2
orbite
en dessous
de 1/2 orbite
en dessous de
]/2 orbite
en dessous de
1/2 orbite
en dessous de
1/2 orbite.
Bord postérieur du neuro-crane
angulaire
angulaire
angulaire
convexe
concave ou
obtus
légèrement
obtus
légèrement
obtus
Nombre épines dorsales
12 - 14
12 - 14
13 - 14
13 - 14
12 - 14
12 - 14
Il - 14
Rayons seconde dorsale
13 “ 16
13 - 15
14 - 15
14 - 16
13 - 16
12 - 15
14
1
O
14
Pinnules dorsales
7-9
8-10
8-9
8-10
8-10
7-9
9
Rayons anale
13 " 15
13 - 16
13 - 14
Il - 15
12 - 15
11 - 15
14
S
Pinnules annales
7-9
7-9
7-9
7-10
7-10
6-8
8
Rayons pectorale
31 - 36
30 - 36
30 - 34
31 - 35
33 - 36
31 - 35
30 - 35
Pinnules branchiales
25 - 31 (28)
34 - 43
31-40
23-31
26 - 34
19 - 25
19-28
Longueur de la pectorale
longue
courte
courte
longue à
moyenne
moyenne
moyenne
moyenne à
courte
339 , 2
1352
JEAN-YVES LE GALL, ALAIN LAUREC ET PIERRE CHARDY
— étude critique de l’importance relative des caractères viscéraux, squelettiques, rachidiens ou
neurocrâniens, et méristiques pour la définition des relations phénotypiques et phylogénétiques
d’un nombre donné d’espèces proches ;
— comparaison avec les résultats obtenus par les auteurs précédents à l’aide de méthodes taxi¬
nomiques classiques et révision éventuelle des groupements spécifiques intra-génériques, déter¬
mination et validité du niveau subgénérique.
I. MATÉRIEL, DONNÉES, TRANSFORMATION, CODAGE ET TRAITEMENT
A. — Données
L’étude ostéologique comparée de De Sylva (1955) semble être la première étude
où l’on ait utilisé le codage, la présentation matricielle et l’étude de la similarité des données
ostéologiques pour situer phylogénétiquement une espèce de Scombridae soit T. atlanticus.
A cette date on ne reconnaissait pas encore la validité de T. maccoyii et T. tonggol.
Seuls les travaux récents de Nakamura (1965), Iwai et al. (1965), Gibbs et al. (1967)
constituent une source complète de données objectives portant sur les sept espèces du genre
Thunnus. L’utilisation complémentaire de ces trois sources a conduit à l'élaboration du
tableau II, rassemblant les 30 principaux caractères de diagnose des espèces du genre
Thunnus.
B. — Codage
a — Ensemble des caractères (tabl. III)
Les 30 caractéristiques étudiées sont de nature extrêmement diverses : la présence
ou l’absence d’une veine post-cardinale et le degré de développement de la parapophvse
sont deux critères d’essence différente.
Reprenant la classification de Benzecri (1973) nous distinguerons :
1. Des caractères attributifs : ex. présence d’une veine post-cardinale (caractère 5).
A chaque caractère de ce type nous attribuons une variable logique v. v(i) = 1 si le carac¬
tère est présent chez l’espèce (i), v(i) = 0 s’il est absent.
Les caractères de cette catégorie sont les caractères 5, 6 et 8.
2. Des caractères bivalents : le nombre de diverticules artériolaires de l’artère cutanée
(caractère 4) peut être de I ou 2. On attribuera à ce caractère deux variables logiques anti¬
nomiques : v 1 (i) sera égale à 1 si le nombre de diverticules est 1, v x (i) sera nulle si ce nombre
est 2. v 2 (i) = 0 quand v 1 (i) = 1 ; v 2 (i) = 1 quand v 1 (i) = 0. On retient les deux variables
logiques car il n’y a aucune raison de retenir v x plutôt que v 2 L
Les caractères appartenant à cette catégorie sont a priori les caractères 1, 4, 7, 9,
13, 15, 18, 19.
1. Il faut noter que les caractères donnant naissance à deux variables bénéficient d’un surcroît
d’influence vis-à-vis de ceux (caractères attributifs) n’engendrant qu’une seule variable. On peut corriger
ce fait par le choix de la distance.
RELATIONS PHENOTYPIQUES ET PHYLOGENETIQUES DANS LE G. THUNNUS
Tableau III. —- Codage des caractères de diagnose.
N du N du
caractère caractère
(Tab. II) (matrice)
le droit long
le droit long
sur le centrum
i sur le centrum
près du centrum
près du centrum
11 ( 10 , 12 )- 11 ( 12 )
11 ( 10 , 12 ) — 11 ( 12 )
nettement ventral
1354
JEAN-YVES LE GALL, ALAIN LAUREC ET PIERRE CHARDY
A posteriori, il apparaît qu’on ne perd qu’une information négligeable en considérant
les caractères 2 et 3 comme bivalents. Regroupons dans ce but, pour le caractère 2, le cas
où l’artère cutanée passe entre les vertèbres 2 et 3, celui où elle passe entre les vertèbres
3 et 4. De même, pour le caractère 3, regroupons-nous le cas où l’artère cutanée se divise
entre les os intermusculaires 3 et 4, celui où elle se divise entre les os intermusculaires 4
et 5.
3. Caractères bivalents aléatoires : la forme de la première épine hémale peut être
aplatie ou non. Notons que pour les espèces T. obesus, T. atlanticus, T. tonggol apparaissent
des hétérogénéités entre individus vis-à-vis de ce caractère. La variable logique v lt égale
à i si la première épine hémale est aplatie, peut être vraie ou non selon les individus. Si
l’on connaissait exactement la fréquence f x de l'aplatissement, on prendrait v x (i) = f 1;
v 2 (i) = l-f x . Ne la connaissant pas nous l’estimerons à 1/10 pour T. obesus, T. albacares,
T. tonggol.
4. Des caractères multivalents : la première parapophyse dirigée ventralement peut
être située sur les vertèbres 8, 9 ou 10. Dans un premier codage nous avons divisé l’intervalle
de variation en deux parties distinctes.
Nous sommes alors ramenés au cas de caractères bivalents.
Il apparaît toutefois que l’information négligée par un tel procédé est considérable.
Il est possible dans ce cas de diviser l’intervalle de variation en plus de deux classes. Nous
avons utilisé un tel codage. Cependant, la lourdeur du procédé nous a conduit à utiliser
un codage pseudo-aléatoire qui donne sensiblement les mêmes résultats. Si un caractère
varie entre les bornes VINF et YSUP, nous créons la variable v x . v 2 (i) = 0 si le caractère
a la valeur VINF, v x (i) = 1 s’il a la valeur VSUP. Entre ces deux bornes v est linéaire.
Enfin, nous introduisons v 2 (i) = l-v x (i) ; exemple, pour le caractère 2 : v x (i) = 0, v 2 (i) = 1
si la première parapophyse dirigée ventralement est la vertèbre 8. v x (i) = v 2 (i) = 0,5 si
c’est la vertèbre 9. v x (i) = 1, v 2 (i) = 0 si c’est la vertèbre 10.
O 0.5 1.0 CODE
45
ALALUNGA (AL)
THYNNUS (TY)
MACCOYII (MA)
OBESUS (OB)
ALBACARES (AB)
ATLANTICUS(AT)
T0NGG0L (T0)
1.0 0.5 0.0
20 25 30
•-*-
35 40
*
f
• V
N=t,
y
Fig. 1. — Codage des caractères multivalentes aléatoires.
RELATIONS PHÉNOTYPIQUES ET PHYLOGENETIQUES DANS LE G. THUNNUS 1355
Dans cette catégorie de caractères multivalents, on placera les caractères 11, 12, 16,
20 , 21 , 22 .
5. Des caractères multivalents aléatoires (fig. 1) : c’est surtout parmi les caractères
attachés aux nageoires que se trouvent ceux-ci. On peut résumer l’information attachée
Tableau IV. — Codage des caractères à valeur évolutive.
CARACTERE 1 : Origine de l'artère cutanée à la vertèbre
N° de la vertèbre 3-4 6-8
Codage O 1
CARACTERE 2 : Nombre de diverticules arteriolaires de l'artère cutanée
Nombre
2 - 3, 3 - 4
5-6
Code
0
1
CARACTERE 3
: Veine post-cardinale
Caractère
absent
présent
Code
0
1
CARACTERE 4
: Lobes du foie
Caractère
subégaux
droit-long
Code
0
1
CARACTERE 5
: Vessie natatoire
Caractère
présent
absent
Code
0
1
CARACTERE 6
: Premier arc hémal
sur la vertèbre
N° de la vertèbre
10 - 10(11)
11(10, 12) 11 (12)
Code
1
2 3
CARACTERE 7 :
: Première parapophyse dirigée ventralement sur la vertèbre
N° de la vertèbre
8
9 10
Code
0
1 2
CARACTERE 8
: Taille du foramen
ventro-latéral
Caractère
petit
grand
Code
0
1
CARACTERE 9 : :
: Nombre de vertèbres précaudales
Nombre
18
19
Code O 1
CARACTERE 10 : Forme du parasphenoide
Caractère large étroit
Code 0 1
CARACTERE 11 : Forme de l'ethmoïde
Caractère large
Code 0
CARACTERE 12 : Projection de 1'alisphénoïde
Caractère au-dessus de près de la moitié en—dessous de 1&
moitié de l'orbite de l'orbite moitié de l'orbite
0 1 2
modérément étroit
large
1 2
Code
1356
JEAN-YVES LE GALL, ALAIN LAUREC ET PIERRE CHARDY
à un tel caractère, pour chaque espèce, en une valeur moyenne et une variabilité. Ainsi
la variabilité apparaît-elle beaucoup plus faible pour l’espèce T. tonggol. Mais probable¬
ment est-ce dû pour une bonne part à ce que la découverte relativement récente de cette
espèce n’a pas permis l’examen détaillé de suffisamment d’individus. Dans le doute nous
n’avons tenu compte que de la valeur moyenne. Nous sommes donc ramenés au cas de
caractères multivalents simples.
Avant de conclure à propos des codages, soulignons que le codage est indissociable
du choix de la métrique et qu’il comporte une bonne part d’arbitraire. Notons toutefois
que dans ce cas précis, comme on peut d’ailleurs l’espérer, les résultats présentent une grande
stabilité lorsque les nuances du codage se modifient.
b — Caractères à valeur évolutive
Afin de traduire les relations cladistiques entre taxons, nous avons sélectionné 12
caractères (issus des domaines viscéraux, squelettiques, rachidiens et crâniens) dont la valeur
phylogénétique a déjà été soulignée dans la littérature par les précédents auteurs. Chacun
de ces caractères a été codé en une série discrète (discontinue) d’ « états évolutifs » allant
de l’état primitif à l’état évolué (dans de nombreux cas, 2 états seulement sont considérés :
0 et 1 (tabl. V).
C. — Méthodologie du traitement
a — Choix de la distance
A l’issue du codage nous disposons pour les IMAX espèces de JMAX variables. Notons
P(i,j) la valeur de la variable j pour l’espèce i.
Il faut maintenant définir une distance taxinomique entre espèces. La plupart des
variables issues du codage sont des variables logiques. Nous avons donc choisi la distance
x 2 qui s’accorde bien avec ce caractère logique des variables.
Si TI(io) est la somme des P(io, j) pour j = 1, JMAX, TJ(jo) celle des P(i, jo) pour
j = 1, JMAX la distance d(i 1; i 2 ) entre les espèces q et 2 sera donnée par :
d 2 (i
D
JMAX
1
la) S TJÔ)
j = 1
P(ii, j)
\TI(l)
P(i 2 , j)\ 2
TI(i 2 ) J
En pratique, dans ce cas, TI(i) ne varie guère d’une espèce à l’autre du fait de la domi¬
nance des caractères dédoublés. Reste donc une pondération de l’influence de chaque
1
caractère par les
TJ(j)
En ce qui concerne les caractères attributifs, ceux rarement présents
auront plus d’influence. Les caractères bivalents dédoublés en deux variables logiques
111 1
i, et u = J, -j- 1 ont quant à eux un poids total de — -j- — — = —-I— - —
Jl j2 . TJ(ji) TJ(j 2 ) TJfor IMAX-TJ^)
quantité qui est minimale pour TJ(j,) = IMAX/2 [TJ(j 1 ) varie entre 0 et IMAX], Nous
RELATIONS PHÉNOTYPIQUES ET PHYLOGÉNÉTIQUES DANS LE G. THUNNUS 1357
accordons donc davantage de poids aux caractères dissymétriques 1 . Le codage adopté pour
les caractères multivalents permet de conserver la distance du x 2 lorsque l’on introduit
les variables attachées à ces caractères. Là encore plus de poids est accordé aux caractères
dissymétriques (ceux dont la valeur moyenne est éloignée du milieu de l’intervalle de varia¬
tion).
1) — Analyse factorielle des correspondances
La première partie de l’étude a consisté en une analyse factorielle. L’analyse factorielle
choisie est l’analyse des correspondances (Cordier, 1968 ; Benzecri, 1973, op. cit., t. II)
qui présente notamment l’avantage d’utiliser la distance du x 2 et de respecter la dualité
entre espèces et variables, permettant ainsi une projection simultanée (cependant d’autres
variantes d’analyse factorielle, utilisant notamment d’autres métriques, ont été utilisées
sans divergence notable des résultats).
c -— Analyses hiérarchiques
Si on représente chaque espèce par un point dans l’espace de dimension JMAX corres¬
pondant aux JMAX variables, on obtient un nuage de points. L’analyse factorielle permet
de dégager les axes principaux d’allongement de ce nuage. La classification automatique
permet quant à elle de dégager au besoin plusieurs agrégats à l’intérieur de ce nuage, c’est-à-
dire dans notre cas plusieurs groupements naturels d’espèces.
La notion d’agrégat demande ici à être précisée.
L’idée la plus simple consiste à poser en principe qu’un agrégat est un ensemble de
points dont deux quelconques ne sont jamais séparés par une distance supérieure à D, D
étant un seuil donné. En faisant varier D on obtient une hiérarchie d’agrégats : lorsque I)
croît, ceux-ci viennent se fondre.
On reconnaît là la conception de l’agrégat utilisée par Sorensen (1948) in Benzecri
(1973). Le mathématicien reconnaît, lui, en de tels principes ceux utilisés pour la défini¬
tion d'une ultra-métrique supériedre minimale (Johnson, 1967) dont les liens avec la méthode
d’ApRESjAN ont été soulignés par Benzecri (1972). Nous avons utilisé l’algorithme de
Johnson. Un agrégat est caractérisé par son diamètre : distance des deux points les plus
éloignés.
L’algorithme procède par regroupements successifs, en fusionnant à chaque étape
les deux agrégats qui vont donner naissance à l’agrégat de plus petit diamètre possible.
La première conception mène à la recherche d’agrégats les plus sphériques possibles.
Une conception presque antithétique de la précédente est celle admettant les chaînages
dans les agrégats. On forme une chaîne par une succession de segments joignant deux à
deux des points du nuage. Une chaîne sera caractérisée par son saut : longueur du plus
long des segments la constituant. Un agrégat sera alors un ensemble de points tels que
deux d’entre eux puissent toujours être joints par une chaîne de saut inférieur à S fixé.
En faisant varier S on obtient une hiérarchie. Pour l’essentiel, la conception de l’agrégat
1. Un poids plus grand est ainsi accordé aux caractères apportant un minimum d’information (au
sens de la théorie classique de l’information). Les méthodes phylogéniques suggérées par Camin et Sokal
(1966) privilégient au contraire les caractères comportant un maximum d’information au nom du principe
de « parcimonie ».
1358
JEAN-YVES LE GALL, ALAIN LAUREC ET PIERRE CHARDY
utilisée ici est celle de Sneath (1957). Le lecteur familiarisé avec le traitement de données
reconnaît l’ultramétrique inférieure maximale (Johnson, 1967 ; Houx, 1968, in Benzecri,
1973).
L’algorithme regroupera à chaque étape les deux classes qui sont reliahles par le chemin
de saut minimal.
Pour comparer les résultats obtenus à ceux issus de l’analyse des correspondances,
nous avons évidemment conservé la distance du x 2 . Les deux méthodes d’analyse hiérar¬
chique présentées ont été choisies parce qu’elles font appel aux conceptions les plus radi¬
calement différentes de la notion de classe.
d — Analyse cladistique
Les relations entre phylogenèse et classification constituent l’un des problèmes majeurs
de la systématique. Sans vouloir aborder ce sujet qui dépasse très largement notre propos,
nous avons néanmoins cherché à bâtir un schéma exprimant plus particulièrement les liens
phylogénétiques entre les taxons considérés. La phylogenèse la plus vraisemblable ne cor¬
respond pas nécessairement à la classification issue du maximum d’information (où inter¬
viennent à la fois convergence et homologie) mais se déduit plus probablement d’une infor¬
mation sélectionnée, constituée de critères ayant une valeur évolutive. Dans ce but, nous
avons retenu 12 caractères (tabl. V).
Tableau V. — Matrice des caractères à valeur évolutive.
Description
alalunga
ALA
thynnus
THY
maccoyii
MAC
obesus
OBE
a Ibaccwes
AL B
atlanticus
ATL
tonggol
TON
1
Origine de l'artère cutanée
0
0
0
1
1
1
1
2
Nombre de diverticules artério-
laires de l'artère cutanée
1
0
0
0
1
1
1
3
Veine post-cardinale
0
0
0
ê 1
1
1
1
4
Lobes du foie
0
0
0
0
1
1
1
5
Vessie natatoire
0
0
0
0
0
0
1
6
Premier arc hémal
1
2
1
3
3
3
4
7
Première parapophyse
1
0
1
1
1
1
2
8
Taille du foramen
0
0
0
0
1
1
1
9
Nombre de vertèbres précaudales
0
0
0
0
0
i
0
10
Forme du parasphenoïde
1
0
0
I
1
i
1
1 1
Forme de l'ethmoïde
2
0
0
0
1
1
1
12
Projection de 1'alisphenoïde
2
0
1
2
2
2
2
La construction d’arbres phylogénétiques a fait l’objet de nombreuses tentatives et
demeure un moyen descriptif très répandu pour toute étude évolutive au sein d’un groupe
systématique. La première approche, fondée sur une démarche statistique, est due aux
travaux de Edwards et Cavalli-Sforza (1964). Dans le même temps Camin et Sokal
(1965) définissaient une méthode fondée sur le principe de la « parcimonie » dont le but est
RELATIONS PHÉNOTYPIQUES ET PHYLOGÉNÉTIQUES DANS LE G. THUNNUS
1359
de construire l’arbre phylogénétique possédant le plus petit nombre de changements d’états
(ou « pas évolutifs »). Dès lors, ce critère fut largement commenté par de nombreux systé-
maticiens (avocats ou adversaires) et, récemment, une argumentation détaillée en sa faveur
a été développée par Farius (1973). Cette méthode postule l’irréversibilité de l’évolution
et est applicable à un ensemble de caractères codés selon une série discrète d’états ; la nature
même de nos données en autorise donc l’application (cf. A, B b).
Les faiblesses de cette approche sont connues : la contrainte de l’irréversibilité de
l’évolution, le codage des caractères, le principe même de la « parcimonie » restent à bien
des égards discutables. Cependant, son application à la classification de certains groupes
zoologiques comme les Citharininae, Poissons Characiformes (Daget, 1966) et les Chaeto-
gnathes (Dallot et Ibanez, 1972) a fourni des résultats très positifs.
Nous appliquerons donc la technique du « cladogramme » de Camin et Sokal, non
comme la recherche de la vraie phylogenèse du genre Thunnus, mais comme l’approxi¬
mation la plus vraisemblable de l’évolution des espèces concernées sur la hase des caractères
précisés plus haut.
II. RÉSULTATS
Nous avons pris successivement en considération les ensembles :
1. Caractères viscéraux (n os 1 à 9 du tableau II ; n 0B 1 à 14 du tableau III ; fig. 2 et fig. 7).
2. Caractères squelettiques (n os 10 à 22 du tableau II ; n os 15 à 40 du tableau III ; fig. 3).
3. Caractères méristiques des nageoires et branchies (n os 23 à 30 du tableau II ; n os 41 à
52 du tableau III ; fig. 4).
4. Ensemble caractères : viscères + squelette (n os 1 à 22 du tableau II ; n os 1 à 40
du tableau III ; fig. 5 et 8).
5. Ensemble caractères : viscères -)- squelette -|- méristiques (n os 1 à 30 du tableau II ;
n os 1 à 56 du tableau III ; fig. 6).
A. — Analyse des correspondances
Quel que soit l’ensemble des caractères retenus (viscères, squelette, caractères méris¬
tiques des nageoires et branchies) et traités, l’analyse met en évidence la même structure
de base reconnue par Nakamura (1965), (Iwai et al. 1967), Gibbs et al. (1967).
Cette structure comporte deux grands groupes : d’une part « T. alalunga -f- T. tkynnus -|-
T. maccoyii » et d’autre part le groupe « T. albacares -)- T. atlanticus -\- T. tonggol ». Ces
deux grands groupes sont reliés par T. obesus. Cette structuration est particulièrement
typique en ensemble viscéral (fig. 2), encore bien nette en ensemble squelettique (fig. 3). Elle
permet de dégager un axe continu et unique de répartition des 7 espèces où le germon
T. alalunga ne s’écarte du groupe thon rouge T. tkynnus et T. maccoyii que par un caractère
mineur : position de la rate. Cette situation, bien que présente, est moins typique dans
l 'ensemble caractéristiques méristiques (fig. 4).
AXE DES X : I
AXE DES Y : 2
Projection des variables (espèces) dans les deux premiers axes déterminants sur la base des
caractères viscéraux par l’analyse des correspondances.
AXE DES X : I
AXE DES Y : 2
Fig. 3. — Projection des variables (espèces) par l’analyse des correspondances
sur la base des caractères squelettiques.
AXE DES X : I
AXE DES Y : 2
Fig. 4. — Projection des variables (espèces) par l’analyse des correspondances
sur la base des caractères méristiques.
AXE DES X : I
AXE DES Y : 2
Fig. 5. — Projection des variables (espèces) par l’analyse des correspondances
sur la base de l’ensemble des caractères viscéraux et squelettiques.
1362
JEAN-YVES LE GALL, ALjUN LAUREC ET PIERRE CHARDY
AXE DES X : I
AXE DES Y : 2
Fig. 6. — Projection des variables (espèces) par l’analyse des correspondances sur la
base de l’ensemble des caractères viscéraux, squelettiques et rnéristiques.
Le traitement global viscères -f- squelette (lig. 5) ou viscère -f- c. rnéristiques (fig. 6)
ne fait qu’accentuer le poids des caractères fondamentaux et a pour seule incidence de
permettre l’individualisation du germon T. alalunga par rapport au groupe thon rouge
sur la base d’autres caractères mineurs au plan phylogénétique : aplatissement de la première
épine hémale, longueur de la pectorale.
B. — Analyse hiérarchique de la matrice des distances
Il paraît intéressant de définir les niveaux respectifs de partition et la hiérarchie des
partitions de ces groupes, et de rapporter éventuellement ces niveaux d’individualisation
aux sous-genres de certains auteurs (Fraser-Brunner, 1950). L’étude a été limitée sur la
base des résultats précédents à l’analyse de l’ensemble viscéral (fig. 7) et de l’ensemble
viscère -f- squelette (fig. 8), et visualisé sous forme de dendrogramme.
Cette seconde forme de visualisation à partir de la matrice des distances confirme
donc la structure de base décrite précédemment, soit deux groupes majeurs et T. obesus
en transition. On remarque, cependant, que, selon que l’on considère uniquement les carac¬
tères viscéraux ou les caractères viscéraux et squelettiques, l'espèce T. atlanticus est res¬
pectivement plus proche de T. albacares ou T. tonggol. Dans la notation subgénérique T.
atlanticus se rattache donc à T. (Neothunnus) , soit à T. ( Kishinoella ).
Fig. 7. —
A,
A B
Dendrogramme des relations phénotypiques sur la base des caractères viscéraux,
ultramétrique inférieure maximale ; B, ultramétrique supérieure minimale.
A
B
l'ic. 8. — Dendrogramme des relations phénotypiques sur la base des caractères viscéraux et squelettiques.
A, ultramétrique inférieure maximale ; B, ultramétrique supérieure minimale.
1364
JEAN-YVES LE GALL, ALAIN LAUREC ET PIERRE CIIARDY
C. — Classification cladistique
Les calculs ont été conduits suivant la méthode itérative formalisée et programmée
par Batcher (1966).
La comparaison du cladogramme (fîg. 9) et des dendrogrammes des relations phéno¬
typiques (ou pliénogrammes) appelle deux remarques :
— Le groupe « T. atlanticus, T. albacares et T. tonggol » apparaît très nettement dans
les deux types d’analyse. Les liens de parenté entre ces trois espèces oui d’ailleurs été
largement soulignés dans la littérature puisqu’on les a fort justement réunis dans le groupe
des Neothunnus.
— Le groupe « T. thynnus, T. maccoyii et T. alalunga », révélé par l’analyse phénoty¬
pique, ne paraît pas avoir de valeur phylogénétique. En effet, le cladogramme montre l’exis¬
tence de deux branches (issues d’une hypothétique forme ancestrale) à partir desquelles
évoluent d’une part T. thynnus et T. maccoyii et d’autre part toutes les autres espèces.
L’axe vertical de la ligure 9 traduisant d’une façon sommaire l’échelle relative des
temps, il est intéressant de noter que la séparation entre T. thynnus et T. maccoyii est pro¬
bablement ancienne, alors que la séparation entre les trois formes du groupe Neothunnus
est récente.
La répartition biogéographique de ces deux espèces semble confirmer cette hypothèse.
T. thynnus est péché sur l'ensemble de Faire océanique mondiale jusqu’à des latitudes éle-
T0NGG0L
ATLANTICUS
ALBACARES
OBESUS
ALALUNGA
MACOYII
THYNNUS
en CT) -4
Fig. 9. — Cladogramme des relations phylogénétiques sur la base des 12 caractères à valeur évolutive
(cf. tabl. V) (les chiffres situés à gauche des branches désignent les caractères évolutifs ; ils sont accom¬
pagnés du nombre de pas évolutifs correspondant).
RELATIONS PHÉNOTYPIQUES ET PHYLOGÉNÉTIQUES DANS LE G. THUNNUS 1365
vées, soit par exemple, pour l’océan Atlantique, 50 à 65° de latitude Nord (au large du
Canada et de la Norvège). Par contre, l’aire de répartition de T. maccoyii est limitée au
sud de la latitude de 45° Sud.
III. DISCUSSION
A. — Niveaux subgénériques
De Sylva (1955) concluait que T. atlanticus était plus proche de T. albacares que de
P. sibi {= T. obesus) et que les noms Parathunnus et Neothunnus ne pourraient être acceptés
même comme sous-genres.
A partir des résultats présents, il apparaît que T. atlanticus est effectivement très
proche de T. albacares et T. tonggol et que ces trois espèces forment un groupe homogène
[Neothunnus) nettement individualisé par rapport à Parathunnus. On remarquera qu’en
1923 Kishinouye avait dénommé T. tonggol : Neothunnus rarus et le mettait au même
niveau que N eothunnus albacares.
Tableau VI. — Regroupement possible des espèces du genre Thunnus selon le niveau
d’analyse à partir des caractères viscéiaux et squelettiques.
Position synthétique
Position synthétique
niveau subgénérique
Position analytique
Thunnus thynnus
Thunnus (Thunnus) thynnus |
N
Thunnus (Thunnus) thynnus \ J
Thunnus maccoyii
Thunnus (Thunnus) maccoyii)
Thunnus (Thunnus) maccoyii) )
Thunnus alalunga i
Thunnus (Thunnus) alalunga
Thunnus (Germo) alalunga j
Thunnus obesus
Thunnus
(Parathunnus)
obesus
-
Thunnus
(Parathunnus)
obesus \
Thunnus albaaares
Thunnus
(Keothunnus)
albacares
Thunnus
(neothunnus)
albacares t 1 i
Thunnus atlanticus
Thunnus
(neothunnus)
atlanticus
Thunnus
(neothunnus)
atlanticus f ( l
Thunnus tonggol
Thunnus
(neothunnus)
tonggol
'J
Thunnus
(Kishinoella)
tonggol
Les trois positions types sur le problème de la nomenclature générique, subgénérique
et spécifique des espèces du genre Thunnus peuvent être schématisées dans le tableau VI :
soit 1 genre et 7 espèces, soit 1 genre, 3 sous-genres, 7 espèces, soit 1 genre, 5 sous-genres,
7 espèces. La dernière position est logique mais extrémiste et invalide la valeur taxinomique
du genre Thunnus. Le point de vue synthétique (1 genre, 7 espèces) le plus couramment
admis actuellement a le désavantage de considérer que les différenciations qui conduisent
à la distinction des sept espèces opèrent au même niveau hiérarchique, ce qui apparaît
fondamentalement faux.
Le point de vue moyen (1 genre, 3 sous-genres, 7 espèces) paraît traduire plus fidèle¬
ment la structure réelle : soit deux groupes opposés (Thunnus et Neothunnus) dont la liai¬
son est assurée par l’espèce unique (actuellement) du groupe Parathunnus.
1366
JEAN-YVES LE GALL, ALAIN LAUREC ET PIERRE CHARDY
B. — Signification de l’axe unique « anatomo-physio-écologique »
(Fig. 2)
L’alignement sur un même axe et selon un gradient régulier des sept espèces, qui tra¬
duit dans un certain sens l’organisation anatomique des sept espèces, est un fait remarquable
et qui peut être interprété.
Cet axe traduit incontestablement le développement et la structure du système cir¬
culatoire et de ce qui lui est lié. La complexité et le développement de ce système circula¬
toire sont également corrélés avec la plus ou moins grande capacité de thermorégulation
de l’espèce. Cet axe, que l’on peut qualifier d’ « axe anatomo-physio-écologique », concorde
également avec l’extension latitudinale de l’aire de distribution géographique des sept
espèces. Aux extrémités de l’axe écologique, le groupe Neothunnus d’une part, typiquement
et exclusivement intertropical, et d’autre part le groupe des espèces Thunnus s. s. à distri¬
bution latitudinale élevée ( alalunga immature, thynnus et maccoyii jeune et adulte) et,
en transition sur l’axe, l’espèce obesus (groupe Parathunnus) qui assure effectivement cette
transition sur le plan biogéographique.
IV. CONCLUSIONS
1. La répartition, établie par les auteurs précédents, des 7 espèces du genre Thunnus
en 2 groupes majeurs : « thynnus, maccoyii, alalunga » et « albacares, atlanticus, tonggol »,
réunis par obesus, est décrite en considérant successivement de façon exclusive les carac¬
tères viscéraux, squelettiques (crâne et rachis) et méristiques (nageoires et branchies).
2. T. atlanticus, T. albacares, T. tonggol sont extrêmement proches l’un de l’autre
et forment le groupe N eothunnus. La distinction et le maintien du niveau subgénérique
Kishinoella ne paraissent pas fondés.
3. T. thynnus, T. maccoyii, T. alalunga peuvent éventuellement être rassemblés dans
un autre groupe nettement moins cohérent. Sur le plan phénotypique, et si l’on considère
l’ensemble des caractères viscéraux et squelettiques, la différenciation de T. alalunga par
rapport à T. thynnus et T. maccoyii est largement dominée par des caractères de moindre
importance sur le plan phylogénétique : position de la rate, forme de la première épine
hémale, longueur de la pectorale. Par contre, sur le plan phylogénétique, en ne considérant
cette fois que les caractères pouvant être interprétés dans un sens évolutif, le classement
de ces trois espèces en un groupe n’est absolument pas fondé. En effet, l’individualisation
de T. alalunga par rapport aux formes ancestrales se place sensiblement au même niveau
que l’individualisation du rameau thon rouge T. thynnus et T. maccoyii et du rameau con¬
duisant aux formes Parathunnus et Neothunnus. Ces arguments militent en faveur de la
reconnaissance et du maintien du sous-genre Germo sur le même plan que Thunnus, Neo¬
thunnus et Parathunnus.
RELATIONS PHÉNOTYPIQUES ET PHYLOGÉNÉTIQUES DANS LE G. THUNNUS 1367
4. T. obesus assure à tous points de vue la transition entre les groupes Thunnus et
Neolhunnus et justifie son isolement dans le groupe actuellement monospécifique : Para -
thunnus.
5. Les structures anatomiques, viscérales et squelettiques concourent à la répartition
continue des sept espèces sur un axe « anatomo-physio-écologique » selon un gradient dans
la complexité dn système circulatoire, dans la capacité de thermorégulation, et par inci¬
dence dans l’extension géographique et particulièrement latitudinale des sept espèces.
Cet axe respecte parfaitement la répartition des sept espèces en trois groupes phylogéné¬
tiquement distincts.
6. La concordance complète entre les conclusions des auteurs précédents à partir
des méthodes d’analyse taxinomique classiques et les résultats de la présente étude démon¬
trent l’intérêt et la puissance de l’application des méthodes appliquées (analyse des corres¬
pondances, analyse hiérarchique) aux données issues de la littérature descriptive objective
dans le problème particulier de la validation des unités taxinomiques d’ordre générique,
subgénérique, spécifique et subspécifique.
Remerciements
M. IL B. Collette a accepté de revoir le manuscrit et nous le remercions pour ses critiques et
remarques constructives.
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Manuscrit déposé le 12 février 1975.
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Achevé d’impr imer le 27 février 1976.
IMPRIMERIE NATIONALE
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compliqués devront être préparés de façon à pouvoir être clichés comme une figure.
Les références bibliographiques apparaîtront selon les modèles suivants :
Bauchot, M.-L., J. Daget, J.-C. Hureau et Th. Monod, 1970. — Le problème des
« auteurs secondaires » en taxionomie. Bull. Mus. Hist. nat., Paris, 2 e sér., 42 (2) : 301-304.
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