BULLETIN
du MUSÉUM NATIONAL
d’HISTOIRE NATURELLE
PUBLICATION BIMESTRIELLE
zoologie
275
N* 393 JUILLET-AOUT 1976
BULLETIN
du
MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
57, rue Cuvier, 75005 Paris
Directeur : Pr M. Vachon.
Comité directeur : Prs J. Dorst, C. Lévi et R. Laffitte.
Rédacteur général : Dr M.-L. Bauchot.
Secrétaire de rédaction : M me P. Dupérier.
Conseiller pour l’illustration : Dr N. Halle.
Le Bulletin du Muséum national d’Histoire naturelle , revue bimestrielle, paraît depuis
1895 et publie des travaux originaux relatifs aux diverses branches de la Science.
Les tomes 1 à 34 (1895-1928), constituant la l 18 série, et les tomes 35 à 42 (1929-1970),
constituant la 2 e série, étaient formés de fascicules regroupant des articles divers.
A partir de 1971, le Bulletin 3 e série est divisé en six sections (Zoologie — Botanique —
Sciences de la Terre — Sciences de l’Homme — Sciences physico-chimiques — Écologie
générale) et les articles paraissent, en principe, par fascicules séparés.
S’adresser :
— pour les échanges, à la Bibliothèque centrale du Muséum national d’His¬
toire naturelle, 38, rue GeoSroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris (C.C.P.,
Paris 9062-62) ;
— pour les abonnements et les achats au numéro, à la Librairie du Muséum,
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International Standard Serial Number f ISSN) : 0027-4070.
BULLETIN DU MUSÉUM NATIONAL D'HISTOIRE NATURELLE
3 e série, n° 393, juillet-août 1976, Zoologie 275
Contribution à la biologie des Rajidae
des côtes tunisiennes.
III. Raja clavata Linné, 1758 :
Répartition géographique et bathymé trique,
sexualité, reproduction et fécondité
par Christian Capapé *
Résumé. — Raja clavata est une Raie atlanto-méditerranéenne fréquemment capturée le
long des côtes tunisiennes. La maturité sexuelle est atteinte par les mâles à 48 cm de large et 75 cm
de longueur totale ; les femelles à 54 cm de large et 85 cm de longueur totale. La fécondation et
la ponte se déroulent durant toute l’année mais cette dernière subit des variations saisonnières ;
elle est maximum en hiver et vers la fin du printemps. L’incubation dure environ quatre mois.
La fécondité serait de 141-167 capsules ovifères par an. Il existe une relation entre la taille de
R. clavata et la fécondité. Les capsules ovifères mesurent en moyenne 7,5 cm de longueur (sans
les cornes) ; 5,2 cm de largeur ; et ont un poids moyen de 15,3 g.
Abstract. •— Raja clavata is an atlanto-mediterranean Ray currently caught along Tuni-
sian coasts. Sexual maturity is reached by the males by 48 cm of dise width and 75 cm of
total length and by the females by 54 cm of dise width and 85 cm of total length. Fecundation
and laying would take place ail the year round, but the second is subjected to seasons changes,
it is maximum in Winter and at the end of Spring. Ovules are laid by successive waves, between
them are some rest periods. Incubation of egg-capsule spread over four months approximat-
ly. Fecundity would reach 141-167 eggs-capsule by year. There is a relation between size
of R. clavata and fecundity. Egg-capsule average size is 7,5 cm of length (without horns) ; 5,2 cm
of large and 15,3 g in average.
La littérature ichthyologique fournit de nombreux renseignements et des études appro¬
fondies sur plusieurs aspects de la biologie de Raja clavata Linné, 1758. Cette Raie est
communément capturée sur tout le littoral de l’Atlantique oriental et de la Méditerranée ;
elle présente un certain intérêt économique, au moins pour la qualité de sa chair souvent
très appréciée.
Il nous a donc paru utile d’analyser, dans le cadre d’une étude sur la biologie des Raji¬
dae des côtes tunisiennes, comme nous l’avons précédemment fait pour Raja miraletus
(Capapé et Quignard, 1974) et R. radula (Capapé, 1974), la répartition géographique et
bathymétrique, la sexualité, la reproduction et la fécondité de R. clavata.
* Laboratoire de Biologie, Histologie, Embryologie. Faculté de Médecine et de Pharmacie, 9, rue Paul-
Bourde, Tunis, Tunisie.
393, 1
908
CHRISTIAN CAPAPE
Matériel et méthodes. — Les observations ont été effectuées pendant cinq années consé¬
cutives, de 1970 à 1974, sur plusieurs centaines d’individus mâles, femelles, adultes ou impubères
de toutes tailles, pêchés sur le versant nord du cadre maritime tunisien et dans les golfes de Tunis,
de Hammamet et de Gabès. Les données biométriques utilisées sont les mêmes que pour Raja
miraletus et R. radula.
Répartition géographique et bathymétrique
Raja clavata habite les eaux septentrionales de l’Atlantique oriental. Duncker (1960)
cite l’espèce en Scandinavie, Muus et Dahlstr0m (1966) dans les mers nordiques, Whee-
ler (1969) dans les mers britanniques. Plus au sud, Bougis (1959) signale cette Raie sur
les côtes françaises, Albuquerque (1954-1956) au Portugal. Au niveau du littoral africain
R. clavata dépasse le Maroc (Collignon et Aloncle, 1972) et la Mauritanie (Maurin et
Bonnet, 1970), pour atteindre l’Afrique du Sud et l’océan Indien (Stehmann, 1973).
R. clavata vit dans toute la Méditerranée mais est plus fréquente dans le bassin occi¬
dental que dans le bassin oriental. Banarescu (1969) mentionne la présence de ce Rajidae
dans la mer Noire.
R. clavata est capturée sur tout le littoral de la Tunisie. Les prises sont abondantes sur
les côtes nord de la frontière algérienne au large de Bizerte, sur les marges du golfe de Tunis,
autour de l’île de Zembra, enfin sur la rive méridionale du cap Bon. Les chalutiers travail¬
lant dans le golfe de Gabès en ramènent également d’importantes quantités. L’espèce habite
les fonds coralligènes, sableux et sablo-vaseux allant de 50 à 400 m.
Sexualité
Steven (1936) a démontré qu’au niveau des côtes britanniques, les mâles sont adultes
à partir de 50 cm et les femelles après 72 cm d’envergure discale. Toujours dans le même
secteur maritime, Wheeler (1969) écrit que les mâles sont « matures » à 50 cm et les femelles
à 65-80 cm de largeur.
Dans les mers nordiques, Muus et Dahi.str0m (1966) précisent que les mâles devien¬
nent adultes en atteignant 60 cm de largeur.
Au niveau de l’Atlantique du nord-est, pour Du Buit (1968) la première maturité
sexuelle se place chez la plupart des individus vers 75 cm de longueur (soit environ 50 cm
de largeur discale) mais cet auteur admet « que la maturité sexuelle intervient à une taille
plus grande chez les femelles que chez les mâles ».
En Méditerranée, Zupanovic (1961) estime que dans les canaux de l’Adriatique « le
mâle de R. clavata parvient à sa première maturité sexuelle pour une largeur de 40 cm et
une longueur du corps de 55-60 cm ». Egalement dans l’Adriatique, Jardas (1973) signale
que les mâles sont adultes à 54 cm de longueur pour 36 cm de largeur, et les femelles à
73 cm de longueur pour 48 cm de largeur.
Nous avons régulièrement suivi durant l’année 1974 l’évolution sexuelle de R. clavata
(cf. fig. 1 et tabl. I et II).
BIOLOGIE DES RAJIDAE
DES CÔTES
TUNISIENNES. III
909
Tableau I.
— Établissement de la maturité sexuelle chez les femelles de Raja clavata.
T Femelles sans
Largeur du disque
, i VITELLOGENE
ACTIVITÉ
TIQUE
Femelles avec activité
VITELLO GÉNÉTIQUE
Nbre
%
Nbre
0/
/o
20-25
38
100
0
0
25-30
27
100
0
0
30-35
43
100
0
0
35-40
39
100
0
0
41
9
100
0
0
42
14
100
0
0
43
17
100
0
0
44
16
100
0
0
45
22
100
0
0
46
16
100
0
0
47
21
100
0
0
48
27
100
0
0
49
15
100
0
0
50
34
85
6
15
51
25
71,5
10
28,5
52
16
50
16
50
53
12
40
18
60
54
10
28,5
32
71,5
55
9
20
36
80
56
0
0
22
100
57
0
0
16
100
58
0
0
24
100
59
0
0
32
100
60-65
0
0
19
100
Tableau II.
— Fréquence
des capsules
ovifères en fonction de
la taille.
Largeur du disque
Femelles avec œufs
PRETS À ÊTRE PONDUS
Femelles avec
OVIFÈRES DANS L
CAPSULES
’OVIDUCTE
(cm)
Nbre
0/
/o
Nbre
O/
/o
50
34
100
0
0
51
8
80
2
20
52
16
90
2
10
53
12
67
6
33
54
22
69
10
31
55
20
56
16
44
56
18
82
4
18
57
10
63
6
37
58
18
75
6
25
59
25
78
7
22
60-65
13
54
6
46
910
CHRISTIAN CAPAPÉ
ply log pty
300 350 400 450 500 550
Fig. 1 . — Croissance relative des ptérygopodes (pty) en fonction de la largeur du disque (I).
Cas des mâles
L’acquisition de la maturité sexuelle se traduit chez les mâles par des modifications
morphologiques de l’appareil urogénital absolument identiques à celles que nous avons
déjà observées et décrites chez Raja miraletus (Capapé et Quignaiid, 1974). Le cycle
gamétogénétique est complet. Les ptérygopodes s’allongent considérablement, deviennent
rigides et leur bord interne se garnit de spinules.
Pour déterminer la taille de première maturité sexuelle chez les mâles, nous avons étudié
la relation (fig. 1) existant entre la longueur des ptérygopodes (pty) et la largeur du disque
BIOLOGIE DES RAJIDAE DES CÔTES TUNISIENNES. III
911
choisie de préférence à la longueur totale, la queue étant parfois tronquée. Cette relation
de la forme y = bx* devient, transposée en coordonnées logarithmiques, log pty = log b -(-
a log 1. Nous pouvons ainsi considérer trois droites, correspondant chacune à une des trois
phases de la vie sexuelle des spécimens : phase juvénile, phase de maturation, phase adulte.
Pour chaque phase nous avons calculé :
— la droite de régression de pty en 1 : DR Y/X,
— le coefficient de corrélation entre pty et 1 : r.
Nous précisons, de plus, le nombre d’individus étudiés, n.
Phase juvénile : mâles dont l’envergure discale est inférieure ou égale à 400 mm (n = 56).
log pty = 1,414 log 1 — 1,670
r = 0,993
Le laux de croissance relative des ptérygopodes est déjà rapide pour cette phase.
Phase de maturation : spécimens dont la largeur est comprise entre 410 et 470 mm
(n = 38).
log pty = 2,327 log 1 — 3,995
r = 0,938
Cette phase se caractérise par une augmentation du taux de croissance des ptéry¬
gopodes.
Phase adulte : individus dont l’envergure discale atteint ou dépasse 480 mm (n = 45).
log pty = 0,590 log 1 + 0,728
r = 0,801
Le taux de croissance des ptérygopodes se ralentit considérablement.
Le premier mâle présentant toutes les caractéristiques de la maturité sexuelle et des
spermatozoïdes dans le tractus génital mesurait 46 cm d’envergure discale. Après 48 cm
de largeur pour 72 cm de longueur tous les mâles sont très certainement adultes.
Cas des femelles
L’installation de la maturité sexuelle ne se manifeste extérieurement par aucun carac¬
tère ; elle se traduit au niveau de l’appareil génital par une importante activité vitellogéné-
tique dans les ovaires (formation d’ovocytes mûrs, prêts à être pondus dans les voies géni¬
tales) et le développement des glandes nidamentaires et de l’oviducte.
Nous avons étudié la taille de première maturité sexuelle sur des lots de femelles cap¬
turés sur les côtes tunisiennes pendant le printemps et l’été de l’année 1974 (tahl. I).
La vitellogenèse est très visible chez les femelles dès 50 cm d'envergure discale ; 15 %
de celles-ci possèdent des ovocytes prêts à être pondus. Ce pourcentage augmente progres¬
sivement avec la taille et après 56 cm tous les exemplaires semblent aptes à ovuler et sont
donc certainement adultes.
Durant les mêmes périodes et sur les mêmes lots, nous avons calculé le pourcentage
d’oeufs encapsulés. Les premières femelles présentant des capsules dans les oviductes mesu¬
raient 52 cm ; à cette taille 20 % des femelles observées en contiennent. Ce pourcentage
augmente sensiblement avec la taille mais se stabilise et diminue légèrement chez les « grands
individus ».
912
CHRISTIAN CAPAPÉ
La taille de première maturité sexuelle est probablement acquise chez les femelles vers
52 cm d’envergure discale et 80 cm de longueur totale ; à partir de 56 X 84 cm toutes sem¬
blent être adultes.
La rugosité n’est pas liée à la puberté. En effet, les individus mâles ou femelles que
nous avons pu examiner naissent avec la face dorsale entièrement granuleuse. De plus,
la face ventrale devient rugueuse bien avant l’installation de la maturité sexuelle : la rugo¬
sité se développe tout d’abord sur les marges antérieures du disque entre les fentes bran¬
chiales, puis au niveau de la région médio-ventrale. Ce développement se poursuit après
que les individus ont atteint le stade adulte ; chez les « vieux spécimens » le ventre est entiè¬
rement rugueux.
L’apparition des boucles, également, n’est pas en relation avec la maturité sexuelle,
les individus juvéniles mâles et femelles en sont pourvus à partir de 20 cm de largeur envi¬
ron. Le nombre de ces ornementations augmente avec la taille et elles deviennent parti¬
culièrement abondantes sur le disque et la queue des individus âgés.
Reproduction
Il existe un certain nombre de renseignements concernant le cycle de reproduction
de Baja clavata, espèce particulièrement étudiée vu son abondance dans la province atlanto-
méditerranéenne.
Sur le versant français de la Manche, Le Danois (1913) situe la ponte pendant les
mois d’été : juin, juillet et août : de l’autre côté, au large des côtes anglaises, Ci.aiîk (1922)
précise que la ponte se déroule de mars à août et plus particulièrement en mai et en juin.
Erhenbaum (1927) signale que dans les mers du nord de l’Europe la ponte s’effectue
de juillet à septembre.
Holden (1975) mentionne que dans les eaux britanniques la période de reproduction
débute en février, atteint un maximum en juin et cesse en septembre. L’auteur admet
que l’élévation de température stimule l’activité reproductrice de cette Raie.
En Méditerranée, dans le golfe de Trieste, Syrski (1876) et Graeffe (1888) estiment
que l’accouplement se réalise durant la première période de l’hiver ; on peut constater,
d’après ces auteurs, une migration intensive de mâles et de femelles dans des zones bien
délimitées à cette époque de l’année.
Lo Bianco (1909) note des dépôts d’œufs par l'espèce en janvier et en février dans la
baie de Naples. Vatova (1928) pense que cette Raie se reproduit de juin à août dans la région
de Rovigno. Pour Dieuzeide, Novella et Roland (1935), la « période de ponte se situe
entre les mois de mars et d’août », au large des côtes algériennes. Enfin, dans les canaux
de l’Adriatique, Zupanovic (1961) estime que la ponte s’effectue durant la majeure partie
de l’année avec une phase plus intensive de mars à juin.
En Tunisie nous avons suivi régulièrement la reproduction de B. cl-avata pendant
l’année 1974 et déterminé approximativement les étapes du cycle.
Les figures 2 et 3 mettent en évidence, dans les zones chalutables de 50 à 200 m des
côtes nord de la Tunisie et du golfe de Tunis, d’une part les quantités d’individus juvéniles
et adultes capturés, d’autre part la sex-ratio au niveau des exemplaires adultes seule¬
ment.
BIOLOGIE DES RAJIDAE DES COTES TUNISIENNES. III
913
Mois J FMAMJ J ASO ND
Fig. 2 et 3. — Histogrammes des quantités d’individus juvéniles et adultes (fig. 2) et des quantités d'indivi¬
dus adultes femelles et mâles (fig. 3) capturés le long des côtes nord de la Tunisie durant l’année 1974.
Le nombre d’individus adultes est chaque mois plus important que les juvéniles et
cette différence est davantage marquée de mars à octobre.
La sex-ratio des individus adultes est plus ou moins équilibrée suivant les saisons ;
il n’apparaît pas toutefois de variations importantes. Les proportions presque toujours
égales de mâles et de femelles (bien que très légèrement favorables aux premiers) nous
font admettre que les accouplements et la fécondation s’effectuent pendant toute l’année
(tabl. III).
914
CHRISTIAN CAPAPÉ
Tableau
III. — Sex-ratio, au
cours
de 1’
année
1974, chez
Raja elavata.
J F M
A
M
j
J A
S U
N
D
Nbre de mâles
110 85 104
110
158
150
142 150
128 155
104
98
Nbre de femelles
100 65 94
116
150
152
144 156
122 157
90
100
M/F
1,10 1,31 1,11
0,95
1,05
0,99
0,99 0,96
1,05 0,99
1,16
0,98
Tableau IV. — Mise en
évidence des vagues d’ovules.
Relation entre
le nombre et le diamètre
des ovules chez Raja clavata (mai 1974).
Taille des
Gonades
FEMELLES
Nombre d’ovocytes
Diamètre
DES OVOCYTES
(cm)
gauche
droite
gauche
droite
9
8
2,5
2,5
55
\ 12
/ 'g
10
11
1,6
1
1,6
1
4
0,6
0,6
10
12
2,5
2,5
56
\ 9
9
1,6
1,6
1 12
6
7
1
1
10
0,6
0,6
( 14
12
2,5
2,5
57
11
12
11
7
1,6
1
1,6
1
f 11
5
0,6
0,6
En 1974, nous avons également suivi l’activité vitellogénétique des femelles adultes.
Chez ces dernières, les ovocytes se trouvent dans l’ovaire à différents stades de développe¬
ment : prévitellogénétiques, en phase vitellogénétique plus ou moins avancée, certains,
très rarement, en voie d’atrésie. Dans leur ensemble, les ovocytes ne présentent pas des
dimensions identiques. Le tableau IV résume les observations faites chez quelques femelles
adultes et révèle l’existence de vagues d’ovocytes aux effectifs variables. Pour chaque
vague, les ovocytes présentent les mêmes caractères concernant la couleur, le poids et la
taille. L’ovulation ne s’effectue que lorsque l’ovocyte a atteint un diamètre de 2,5 cm et
un poids approximatif de 3 g.
Nous n’avons jamais trouvé plus de deux capsules, une par oviducte chez un même
animal. Les autres ovules ne passent dans le tractus qu’à la fin du rejet des capsules. Après
épuisement d’une vague, les glandes nidamentaires et les oviductes entrent dans une phase
de repos. Pendant celle-ci, l’activité vitellogénétique des ovaires augmente d’intensité et
BIOLOGIE DES RAJIDAE DES CÔTES TUNISIENNES. III
915
il se prépare une autre vague d’ovocytes. Par la suite, lors de la migration des ovocytes
dans le tractus, la vitellogenèse cesse momentanément au profit des organes utérins.
Tout comme chez Raja miraletus et R. radula, il faut distinguer une alternance de
phases d’activité et de repos au niveau de l’ovaire et du tractus génital : phase d’activité
vitellogénétique de l’ovaire — phase de repos du traclus génital ; phase de repos apparent
de l’ovaire — phase d’activité du tractus génital.
Fig. 4. — Nombre maximum d’ovules pouvant
être pondus par quelques femelles adultes récoltées durant l’année 1974.
La figure 4 montre le nombre maximum d’ovocytes prêts à être pondus, comptés
chaque mois de l’année 1974 dans l’ovaire d’une ou plusieurs femelles mûres mesurant
respectivement 55, 56 et 57 cm de largeur discale. La taille de ces femelles n’est pas choi¬
sie arbitrairement mais concerne des individus présentant mensuellement un effectif impor¬
tant et une nette activité vitellogénétique. Le choix du maximum d’ovocytes évite en par¬
tie de tenir compte des exemplaires en train d’ovuler ou ayant pondu une vague d'ovules.
Au niveau des individus, l’activité vitellogénétique est permanente : au cours de l’année,
100 % de femelles adultes présentent de nombreux ovocytes prêts à être pondus. Pour une
taille donnée, ce maximum observé varie avec les saisons, devient très important en hiver
et surtout au printemps durant le mois de mai ; il diminue considérablement en été et aug¬
mente à nouveau au printemps.
Le tableau Y met en évidence la relation entre les phénomènes de vitellogenèse et la
production de capsules ovifères durant l’année 1974.
La production de capsules ovifères est permanente et présente peu de fluctuations
saisonnières. Le pourcentage de femelles avec ovisacs in utero est peu élevé pendant toute
l’année et atteint un maximum au printemps (en avril et mai).
Ces captures de femelles avec ovisacs sont donc relativement peu importantes dans
les zones chalutables de 100 à 200 m des côtes nord de Tunisie et du golfe de Tunis. Ce
phénomène est à rapprocher des faibles proportions d’individus juvéniles pris dans les
916
CHRISTIAN CAPAPE
Tableau Y. — Fréquence, chez R. clavata, des individus possédant des capsules ovifères in utero,
(population de femelles étudiée durant l’année 1974).
.1
F
M
A
M
.1
J
A
s
O
N
D
Nbre $ avec ovules prêts
27
26
39
18
32
40
38
54
52
46
33
43
a etre pondus
Pourcentages
70
72
81
66
67
77
70
72
74
76,5
72
85
Nbre Ç avec capsules ovifères in
utéro 12
10
9
9
16
12
16
18
19
14
10
12
Pourcentages
30
28
19
34
33
23
30
28
26
24,5
28
15
mêmes secteurs. On pourrait donc admettre que les femelles après accouplement quittent
les mâles pour aller pondre les ovisacs dans des zones plus profondes.
Un certain nombre d’observations faites au cours de traits de chalut, sept en tout, réa¬
lisés par le chalutier « Hannoun », de l’Institut national scientifique et technique d’Océano-
graphie et de Pêche de Salammbô (INSTOP), en août 1970, au large de l’île de la Galite
et au niveau du banc des Esquerquis, où les fonds atteignent souvent et dépassent même
Juvéniles
Adultes
Fig. 5. — Histogramme des quantités d’individus capturés dans les fonds vaseux
du banc des Esquerquis au cours du mois d’août t‘J70 par le chalutier « Hannoun » de l’INSTOP, Salammbô.
BIOLOGIE DES RAJIDAE DES CÔTES TUNISIENNES. III
917
400 ni, nous permettent de donner un élément supplémentaire pouvant à la limite confir¬
mer ces hypothèses.
ha figure 5 montre les fortes proportions d’individus juvéniles pêchés par rapport
aux adultes. De plus, parmi ces derniers, sur 40 exemplaires nous avons compté 30 femelles
dont 18 présentaient des œufs encapsulés dans les oviductes. Le pourcentage de femelles
adultes avec ovisacs (60 %) dépasse largement celui constaté à la même époque de l’année
dans les fonds de 100 à 200 m et qui atteint à peine 28 %.
La période d’incuhation des œufs placés dans des bassins dure 4 à plus de 5 mois, soit
de 121 à 168 jours d’après Clark (1922). Le même auteur constate, de plus, que l’augmenta¬
tion de température accélère les processus de développement de l’embryon à l’intérieur
de la capsule.
Nous avons mis quelques capsules à incuber dans les aquariums de F INSTOP et obtenu
les résidtats suivants :
Date
dépôt
Date
éclosion
Temps
incubation
T°C
MINI-MAXl
Sexe
Taille (cm
3.II.72
1.VII.72
148 j
14-23°C
?
12,8 X 7,5
8.III.73
31. Vil.72
142 j
14-23°C
?
12,7 X 7,6
L’incubation dure environ cinq mois et nos résultats rejoignent ceux de Clark (1922).
Il nous est dillicile d’analyser le rôle de la température vu le manque de repères.
Fécondité
Nous avons suivi au cours de l’année 1974 le rythme de fécondité de Raja clavata
et mis en évidence qu’un maximum d’ovocytes pouvait être pondus vers la fin du
printemps. Pour étudier une relation éventuelle entre la taille et la fécondité, nous n’avons
donc considéré que la « fécondité printanière ». Le nombre maximal d’ovocytes pouvant
être pondus augmente avec la taille (fig. 6).
IIolden, Bout et Humphreys (1971) ont montré que chez des femelles de R. clavata
placées en captivité, la fécondité annuelle est de 150.
A partir du pourcentage mensuel de femelles ayant des capsules ovifères in utéro,
IIolden (1975) a estimé que la fécondité annuelle de R. clavata est de 142.
Nous avons vu (fig. 4) que la production d’ovocytes est très marquée durant deux
périodes : hiver et fin du printemps. Le tableau VI montre que la fécondité annuelle, qui
augmente avec la taille (fig. 6), se situe entre 141 et 167 pour les individus dont la taille est
comprise entre 55 et 60 cm d’envergure discale.
918
CHRISTIAN CAPAPÉ
Nombre ^
d ’ovocy tes
100
— 1 -1_L _J_I_I_I_ « » _I_I_ » » «
5 0 5 1 5 2 5 3 54 5 5 5 6 5 7 5 8 50 6 0 61 6 2 63
I (cm)
Fig. 6 . — Relation existant entre la fécondité
et la taille (largeur = 1) chez Raja clavata.
Tableau VI. — Fécondité chez les
femelles adultes de grande taille de Raja clavata.
Taille (cm)
Nbre d’ovocytes
Hiver Printemps Total
55
70
71
141
56
71
75
146
57
80
83
163
58
82
83
165
59
82
85
167
60
81
86
167
Études des capsules ovifères
La capsule ovifère a été décrite par Clark (1922). L’auteur a examiné 300 capsules
pêchées dans les mers britanniques avec en moyenne 7,49 cm pour la longueur et 5,71 cm
pour la largeur et pour extrêmes 6,3-9,0 cm et 4,9-6,85 cm.
BIOLOGIE DES RAJIDAE DES CÔTES TUNISIENNES. III
919
Sur les côtes françaises de la Manche, Le Danois (1913) donne 8 X 5 cm.
En Méditerranée, Lo Bianco (1909) donne 6 X 4,5 cm.
Nous avons mesuré 82 capsules ovifères et obtenu les résultats suivants :
Extrêmes
Mode
Moyenne
Longueur avec cornes
12,1-13,5
12,8
12,8
Longueur sans cornes
7 - 7,8
7,5
7,5
Largeur
5 - 5,4
5,1
5,2
Poids
13 -18
16
15,3
Interprétation —■ Discussion
Les allinités zoogéographiques de Raja clavata doivent faire considérer ce Rajidae
comme une espèce atlanto-méditerranéenne.
R. clavala est un Poisson benthique reposant sur des fonds variés mais semblant pré¬
férer toutefois les substrats coralligènes. L’espèce est capturée le plus fréquemment dans
des zones allant de 100 à 200 m de profondeur, mais, comme nous l’avons précisé, les cha¬
lutiers en ramènent des quantités relativement importantes (surtout de jeunes individus)
depuis 400 m et plus.
La présence de cet Hypotrême dans les mers nordiques et dans les eaux britanniques
et sa pêche plus importante au niveau des côtes nord de Tunisie, de caractère atlantique,
amènent à penser que R. clavata est un Sélacien des mers tempérées, à la limite des mers
tempérées froides.
La maturité sexuelle est atteinte chez les mâles plus précocement que chez les femelles.
En effet, les mâles sont pubères à 48 cm d’envergure discale et 75 cm de longueur totale ;
les femelles à 54 cm d’envergure discale et 85 cm de longueur totale. Il en résulte que la taille
maximale des femelles est supérieure à celle des mâles. La plus grande femelle observée
en Tunisie mesurait 68 cm de large sur 96 cm de long, le plus grand mâle 64 cm X 92 cm.
Nous avons examiné néanmoins un nombre important de femelles dépassant 60 cm de
largeur ; par contre, les mâles atteignant cette taille sont plutôt rares. Le dimorphisme
de taille cependant est peu marqué au niveau des sexes ; il est toutefois légèrement supé¬
rieur à celui que nous avons déjà signalé pour R. miraletus (Carafe et Quignard, 1974)
et R. radula (Capapé, 1974).
La taille de première maturité sexuelle des mâles, en Tunisie, est pratiquement iden¬
tique à celle donnée par Steven (1934) et Wheeler (1969) pour les exemplaires des côtes
britanniques, soit 50 cm. Toutefois les observations diffèrent nettement quant aux femelles.
En effet, au niveau du même secteur maritime, Steven puis Wheeler donnent respecti¬
vement 72 cm et 65-80 cm, alors que nous avons signalé 54 cm en Tunisie. Cette différence
pourrait s’expliquer par le fait que chez R. clavata les femelles sont très sensibles aux varia¬
tions climatiques et que la maturation se réalise alors plus lentement.
Dans l’Adriatique, au large des côtes yougoslaves, Jardas (1973) donne des tailles de
maturité sexuelle, chez les mâles comme chez les femelles, sensiblement inférieures à celles
que nous venons de mentionner pour les individus des côtes tunisiennes. La température
et la salinité supérieures dans l’Adriatique yougoslave à celles du littoral tunisien accélèrent
sans nul doute les processus de maturation pour les deux sexes. Ce phénomène semble
920
CHRISTIAN CAPAPÉ
désormais classique chez les Sélaciens où il a été mis en évidence chez de nombreuses espèces,
et notamment chez Scyliorhinus canicula , par Leloup et Olivereau (1951).
En Tunisie, les proportions identiques de mâles et de femelles nous font admettre que
les accouplements ont lieu durant toute l’année.
Au niveau des populations, les phénomènes de vitellogenèse, bien que permanents,
sont surtout marqués vers la fin de l’automne et se traduisent par une production massive
d’ovocytes en hiver, précisément au mois de janvier, suivie d’une émission de capsules
ovifères. On assiste ensuite, au printemps, à un regain d’activité vitellogénétique ; cette
dernière est plus prononcée que la précédente, avec une production encore plus impor¬
tante d’ovocytes. Après le mois de mai, la vitellogenèse se ralentit considérablement et
demeure faible en été pour reprendre progressivement à partir de septembre.
L’activité vitellogénétique présente au cours de l’année chez Raja clavata un certain
nombre de différences avec celle de R. miraletus et R. radula. En effet, chez ces deux espèces,
nous avons déjà mis en évidence que la vitellogenèse pratiquement nulle en hiver s’accroît
au printemps et atteint un maximum en été (Capapé et Quignahd, 1974 ; Capapé, 1974).
Ces différences peuvent s’expliquer par le fait que R. clavata fréquente les mers tempé¬
rées et tempérées froides, R. miraletus et R. radula les mers tempérées, à la limite tempé¬
rées chaudes. Il existerait donc, pour ces Raies, des variations de réceptivité aux facteurs
physico-chimiques qui régissent le milieu marin et plus particulièrement à la température.
Chez R. clavata , la vitellogenèse perturbée par une température ambiante relativement
basse s’accroît avec elle (Holden, 1975) et se ralentit dès que celle-ci semble dépasser un
certain seuil. Chez R. miraletus et R. radula, les phénomènes sont légèrement différents : l'acti¬
vité vitellogénétique est totalement inhibée par le froid et s’accentue consécutivement à l’élé¬
vation de température extérieure.
L’incubation semble durer, en Tunisie, autant que pour les autres secteurs maritimes ;
il nous est difficile toutefois de donner de nombreuses précisions et d’établir de ce fait des
comparaisons étant donné la rareté de nos observations.
Comme pour tous les autres Sélaciens ovipares, il s’avère difficile d’analyser la fécondité
de R. clavata. Nos résultats sont voisins de ceux observés par Holden, Rout et Hum-
phreys (1971) et par Holden (1975), mais ces chiffres dépassent ceux que nous avons
obtenus pour R. miraletus et R. radula (Capapé et Quignahd, 1974 ; Capapé, 1974).
Les dimensions des capsules ovifères observées et mesurées en Tunisie correspondent
pratiquement à celles données par Clark (1922) pour les côtes anglaises de la Manche,
et sont supérieures à celles précisées par Lo Rianco (1909) à Naples.
Conclusion
Raja clavata est une Raie de type atlanto-méditerranéen fréquentant davantage les
zones tempérées froides de cette province maritime.
La température ambiante ne semble jouer aucun rôle sur la sexualité des mâles. Les
femelles seraient peut-être plus sensibles aux variations climatiques du milieu extérieur
et deux phénomènes sont à considérer au niveau de la sexualité et de la reproduction.
L’élévation de température interviendrait sur les processus de maturation des femelles
en les accélérant ; elle favorise également l'activité vitellogénétique de celles-ci, mais au-delà
d’un certain seuil son rôle serait plutôt inhibiteur.
BIOLOGIE DES RAJIDAE DES CÔTES TUNISIENNES. III
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Achevé d’imprimer le 30 décembre 1976.
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Bauchot, M.-L., J. Daget, J.-C. Hureau et Th. Monod, 1970. — Le problème des
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Tinbergen, N., 1952. — The study of instinct. Oxford, Clarendon Press, 228 p.
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