BULLETIN
du MUSÉUM NATIONAL
d’HISTOIRE NATURELLE
N° 65
PUBLICATION BIMESTRIELLE
zoologie
JUILLET-AOUT 1972
BULLETIN
du
MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
57, rue Cuvier, 75005 Paris
Directeur : P r M. Vachon.
Comité directeur : P rs Y. Le Grand, C. Lévi, J. Dorst.
Rédacteur général : Dr. M.-L. Bauchot.
Secrétaire de rédaction : M me P. Dupérier.
Conseiller pour l’illustration : Dr. N. Halle.
Le Bulletin du Muséum national d'Histoire naturelle, revue bimestrielle, paraît depuis
1895 et publie des travaux originaux relatifs aux diverses branches de la Science.
Les tomes 1 à 34 (1895-1928), constituant la l re série, et les tomes 35 à 42 (1929-1970),
constituant la 2 e série, étaient formés de fascicules regroupant des articles divers.
A partir de 1971, le Bulletin 3 e série est divisé en six sections (Zoologie — Botanique —
Sciences de la Terre — Sciences de l’Homme — Sciences physico-chimiques — Ecologie
générale) et les articles paraissent, en principe, par fascicules séparés.
S’adresser :
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toire naturelle, 38, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, 75005 Paris (C.C.P.,
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BULLETIN DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
3 e série, n° 65, juillet-août 1972, Zoologie 51
Pycnogonides des îles Kerguelen (Sud Océan Indien) :
matériel nouveau et révision des spécimens
du Muséum national d*Histoire naturelle de Paris
par Françoise Arnaud *
Résumé. — Des récoltes récentes de Pycnogonides faites aux îles Kerguelen (missions
J.-C. Hureau et P. M. Arnaud) ont été l’occasion d’un examen de tous les spécimens de ces îles
australes, conservés au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, et l’ensemble donne lieu
à cette publication de mise à jour.
Sur les dix espèces concernées ici, cinq sont nouvelles pour la faune des îles Kerguelen. Il
s’agit de Decolopoda australis (forme décapode), Austrodecus breviceps et A. curtipes, Nymphon
biarticulatum et Tanystylum oedinotum (redécrite d’après un spécimen mâle).
Toutes ces espèces proviennent du vaste golfe du Morbihan (sud-est des îles Kerguelen) dont
les conditions hydrologiques sont très variables d’ouest en est, l’ouest recevant des apports d’eaux
douces tandis que l’est est ouvert sur l’océan Indien. Aussi le nombre d’espèces de Pycnogonides
va-t-il en augmentant d’ouest en est dans ce golfe. Cette étude révèle aussi deux groupes de Pycno¬
gonides en relation avec les deux types de milieux étudiés : Colossendeidae et Nymphonidae vivent
sur les substrats meubles vaseux, tandis que les Ammotheidae et Austrodecidae semblent inféodés
aux substrats rocheux et à leurs peuplements algaux.
Enfin, l’importance des relations faunistiques entre les diverses îles subantarctiques est sou¬
lignée par de nouveaux exemples d’espèces à répartition australe très étendue. Le cas du genre
Austrodecus vient infirmer la théorie de la spéciation propre à chaque île subantarctique, suggérée
par Stock (1957).
La faune de Pycnogonides des îles Kerguelen, comportant au total 18 espèces, a une origine
mixte probable et un taux d’endémicité assez élevé (22 %).
Abstract. — New Pycnogonid specimens from Kerguelen islands (collected by J.-C. Hureau
and P. M. Arnaud) give opportunity of revising old material from these isles, material preserved
in the Muséum national d’Histoire naturelle de Paris. The complété results are published here.
Five of the ten species reported are new to the Kerguelen islands fauna : Decolopoda australis
(a polymerous form), Austrodecus breviceps and A. curtipes, Nymphon biarticulatum and Tanys¬
tylum oedinotum (redescribed from a male specimen).
These ten species were ail collected in the large Gulf of Morbihan (South-East of Kerguelen
islands), where hydrological conditions are considerably varying from West to East. In the Western
part, freshwaters are mixed with seawater, while the Eastern part is directly opened on the Indian
Océan. So, the number of species of Pycnogonida is increasing from West to East in this Gulf.
This study reveals two groups of species, according to the substrates investigated : Colossen¬
deidae and Nymphonidae live on muddy bottoms, while Ammotheidae and Austrodecidae seem
preferably associated with rocky bottoms and their algal flora.
The importance of faunistic relationships between the various subantarctic islands and the
Magellanic région is supported by new examples. The species of the genus Austrodecus no longer
* Station marine d’Endoume, 13007 Marseille.
65, 1
*
802 FRANÇOISE ARNAUD
support the theory of a particular spéciation for each subantarctic island, as suggested by Stock
(1957).
The Kerguelen island shelf Pycnogonid fauna, now totalling 18 species, certainly lias a complex
origin, with 22 % of endemic species, which is a rather high rate of endemicity.
Introduction
Les Pycnogonides des îles Kerguelen (49°21'S-70°12'E à la station de Port-aux-Fran-
çais) sont assez bien connus car plusieurs grandes expéditions scientifiques y ont collecté
des spécimens dans le passé. Les données les plus récentes et les plus complètes remontaient
cependant à plus d’un quart de siècle, avec les neuf espèces identifiées par Gordon (1944)
dans le matériel récolté par la BANZ Antarctic Research Expédition 1929-1931, entre 0 et
50 mètres de profondeur.
L’étude de divers prélèvements nouveaux faits par J.-C. IIureau en 1964 et en 1966
(chalutages, récoltes avec le cône Berthois, utilisé en géologie marine) et P. M. Arnaud
en 1970 (dragages, plongées libres, récoltes à marée basse) permet de dresser l’inventaire
de la faune de Pycnogonides des îles Kerguelen. Ces récoltes récentes, comme la majorité
de celles de la BANZ Antarctic Research Expédition, ont été faites dans le vaste golfe
du Morbihan, lequel s’ouvre sur la côte sud-est des îles Kerguelen (fig. 1).
En complément aux collections rassemblées par J.-C. Hureau et P. M. Arnaud,
j’ai pu examiner les spécimens de ces îles conservés au Laboratoire des Crustacés du Muséum
national d’Histoire naturelle de Paris. Ces Pycnogonides étaient, pour la plupart, indéter¬
minés et provenaient de récoltes faites par Rallier du Baty (avec le ketch « La Curieuse »)
en 1914, par E. Aubert de la Rue en 1931 et par M. Angot en 1952.
Mais quelques spécimens, recueillis par P. Paulian en 1951, avaient reçu un étique¬
tage, resté inédit, de la part de Fage. C’est pourquoi il m’a paru intéressant de publier les
déterminations ou révisions de ce matériel ancien des îles Kerguelen avec la partie systé¬
matique basée sur les récoltes récentes. Malheureusement, les détails écologiques manquent
pour ces anciens spécimens dont les étiquettes n’indiquent pas d’autres détails que les
lieu et date de prélèvement.
Des spécimens des espèces qui sont nouvelles pour les îles Kerguelen, ou qui n’étaient
pas encore conservées au Muséum national d’Histoire naturelle, sont déposés au Labora¬
toire des Arthropodes pour enrichir les collections de Pycnogonides.
Liste des stations de récoltes, avec les espèces obtenues à chaque station
Les récoltes étudiées ici ayant toutes été faites à l’intérieur du golfe du Morbihan
(fig. 1), ce nom géographique n’est pas répété pour chaque station, pour éviter d’alourdir
la liste.
PYCNOGONIDES DES ILES KERGUELEN
803
Fig. — Carte du golfe du Morbihan, indiquant les stations ayant fourni des Pycnogonides
(J.-C. Hureau et P. M. Arnaud coll.).
Prélèvements faits par J.-C. Hureau
— St. KER-D3, 21-1-1964, dragage dans la fosse de Channer, 97-102 m, fond de vase :
Decolopoda australis Eights.
-— St. KER-D9, 27-1-1964, dragage sur le bord sud de la fosse de l’Océanographie, au nord-est
de l’île Suhm, 80 m, fond de vase : Nymphon brecicaudatum Miers.
— St. KER-Chl, 27-1-1964, chalutage au sud de la fosse de Channer, 40-60 m, fond de vase :
Decolopoda australis Eights.
— St. KER-Ch2 et KER-Ch3, 1-11-1964, chalutages au nord de la fosse de Channer (sud-ouest
de l’îlot Channer), 40-70 m, fond de vase et rocher : Colossendeis megalonyx cf. megalonyx Hoek.
— St. KER-Ch3, 1-11-1964, chalutage entre la pointe Molloy et l’île Noire, 40-70 m, fond de
vase et rocher : Colossendeis megalonyx cf. megalonyx Hoek.
— St. sans numéro, 13-11-1966, côte nord de la presqu’île Ronarc’h, Port Douzième, dans la
faune d’un crampon de Durvillea antarctica récolté à la frange supérieure de l’infralittoral : Tanys-
tylum oedinotum Loman.
— St. KER-D48, 25-11-1966, Chaussée Béniguet, au nord des rochers Clark, 35 m, fond de vase
noire : Nymphon breoicaudatum Miers ; N. biarticulatum (Hodgson).
804
FRANÇOISE ARNAUD
Prélèvements faits par P. M. Arnaud
— St. KER-14, 11-11-1970, récolte faite en plongée libre sur le bord est du grand banc de
moules du Bras Bossière, 0-5 m, parmi la faune associée aux moules : Tanystylum styligerum Miers.
— St. KER-17, 11-11-1970, récolte au même endroit, parmi la faune abondante d’un crampon
de Macrocystis pyrifera : Tanystylum styligerum Miers.
— St. KER-19, 11-11-1970, récolte en plongée sur le banc de moules du Bras Bossière, face
à la cascade, 1-2 m : Tanystylum styligerum Miers.
— St. KEB-D65, 11-11-1970, dragage au fond du Bras Bossière, face à la cascade Biddy,
5 m env., faune d’un crampon de Macrocystis pyrifera : T anystylum styligerum Miers.
— St. KEB-D66, 11-11-1970, dragage à l’entrée du Bras Bossière (Portes de Fer), 10-15 m :
Tanystylum styligerum Miers ; Austrodecus breviceps Gordon.
— St. KEB-D67, 12-11-1970, dragage à Port Jeanne d’Arc, en longeant le bord de l’herbier
de Macrocystis pyrifera, 14-17 m : Austrodecus breviceps Gordon.
— St. KEB-D68, 12-11-1970, dragage entre Port Jeanne d’Arc et la côte sud de l’île Longue,
37-40 m, fond de vase grise : Nymphon brevicaudatum Miers.
— St. KER-B4, 25-11-1970, à l’entrée du Bras Baudissin, récolte à la benne dans la vase
avec sable et cailloux, 18 m, faune très pauvre, parmi les spiculés d’Éponges : Nymphon brevicau-
datum Miers.
— St. KER-D71, 28-11-1970, dragage dans l’anse de la Joliette, à l’extrémité sud-est de la
presqu’île du Gauss, 10-54 m, sur thalle de Macrocystis pyrifera : Nymphon gracilipes Miers.
— St. KER-76, 28-11-1970, plongée libre dans le Bras Baudissin, eau à température de 5°C,
sur fond à Mytilidae ( Aulacomya et Mytilus ) et grandes algues (Ulves et Macrocystis pyrifera),
5-6 m : Tanystylum styligerum Miers.
— St. KER-100, 8-111-1970, île aux Moules, faune de la moulière à Mytilus edulis desolationis
avec beaucoup de sédiment entre les moules et un riche peuplement algal (Bhodophycées) masquant
partiellement les Mytilus, 0-20 cm : Tanystylum styligerum Miers ; T. neorhetum Marcus ; Austro¬
decus curtipes Stock.
— St. KEB-D74, 18-III-1970, dragage dans la passe du Galliéni, entre les îles Pender, Bryer
et Powell, 50 m, fond de vase : Austrodecus breviceps Gordon ; Nymphon gracilipes Miers.
— St. KER-D75, 18-111-1970, dragage dans la fosse nord-est de l’île Hoskyn, 120-140 m,
faune abondante de Polychètes, Ascidies, Mollusques, Échinodermes et plusieurs œufs morts de
Raja sp. indét. : Austrodecus breviceps Gordon ; Nymphon biarticulatum (Hodgson).
ÉTUDE SYSTÉMATIQUE
Famille des Colossendeidae
Decolopoda australis Eights, 1835
üecolopoda australis Eights, 1835 : 203-206, pl. 7 ; Arnaud, 1969 : 36 ; Hf.dgpeth, 1969 : 27, pl. 13 ;
Fry et Hedgpeth, 1969 : 54-56, fig. 75, 76, 78-82 (littérature et synonymie).
Matériel examiné : 1 ■$, 1 $, 2 juv. (st. IvER-Chl) ; 1 $ (st. KER-D3).
PYCNOGONIDES DES ILES KERGUELEN
805
Description
L’excellente révision de la famille des Colossendeidae, faite récemment par Fry et
Hedgpetii (1969), indique le degré de variabilité de cette espèce. Je renvoie le lecteur à
leur importante publication pour trouver les définitions et les explications de leur termi¬
nologie que j’utilise ici.
Si le proboscis des cinq spécimens des îles Kerguelen est du type D'" : 2 : E'", la confî-
P P
guration du champ d’épines ovigérales est du type S : — : - chez les 2 juv., et n = 3
A n = 2
chez les 3 individus adultes. Une autre légère différence réside dans la présence, sur la
face interne des pattes, de deux épines distales sur le tibia 2, le tarse et le propode et non
pas d’une rangée comme l’ont figuré Fry et IJedgpeth (1969, fig. 75).
Les trois adultes sont de taille presque identique, leurs dimensions variant ainsi :
longueur de la 4 e patte gauche de 90 à 91 mm ; longueur du proboscis de 11,4 à 12,1 mm :
longueur du tronc de 9,14 à 10,2 mm ; largeur du second somite, de 7,63 à 8,75 mm.
Distribution
Ces cinq spécimens établissent pour la première fois avec certitude la présence de cette
forme polymère aux îles Kerguelen. En effet, Stephensen (1947) signalait ces îles comme
lieu de récolte supposé de D. autralis par le Capt. Ring en 1910 (« locality not certain »).
Notons que l’espèce est aussi connue à l’île Heard, située un peu au sud des îles Kerguelen,
et qu’elle a été trouvée de la zone littorale à 1 119 m de profondeur (Fry et Hedgpetii,
1969).
Colossendeis megalonyx megalonyx iloek, 1881
Colossendeis megalonyx Hoek, 1881 : 67-69, pl. 9, fig. 1-3 ; Arnaud, 1969 : 36.
Colossendeis megalonyx megalonyx Hoek; Hedgpetii, 1969 : 27, pl. 14, map 2 ; Fry et Hedgpeth,
1969 : 30-32, fig. 15, 16, 23.
Matériel examiné : 4 ad. (st. KER-CF2 et KER-Ch3) ; 1 Ç ad. (st. KER-Ch3).
Description
Les 4 sont de taille très voisine, la longueur du tronc variant de 6,96 à 7,75 mm,
celle du proboscis de 9,54 à 11 mm et celle de la patte 3 gauche de 59 à 69 mm. La confi¬
guration ovigérale est conforme à la redescription de l’espèce par Fry et Hedgpetii (1969).
Mais le spécimen Ç de la st. KER-Ch3 est rapporté à cette espèce avec quelque hésitation
car son proboscis est subégal au tronc et du type D'" : 2 : E'". Le palpe gauche ressemble
beaucoup à celui de Colossendeis robusta, espèce à laquelle j’avais d’abord rapporté cette
femelle dans ma publication préliminaire (F. Arnaud, 1969). Le somite céphalique a les
806
FRANÇOISE ARNAUD
extrémités antérieures anguleuses et la base du tubercule oculaire occupe les deux tiers
de la largeur du somite céphalique (processus latéraux exclus). Enfin, les épines ovigérales
sont très émoussées, aplaties, et la configuration du champ d’épines est :
Sp MF P/N
NS: — : — : -- ,
A B n = 3-4 ’
les rangées B et n ayant tendance à fusionner en une surface d’épines très usées, inclinées
sur le côté ectal de l’ovigère.
Les dimensions de cette femelle sont (en mm) :
Longueur du proboscis 16,62
Longueur du tronc 15,95
Longueur de la patte 3 gauche 119,50.
Famille des Austrodecidae
Austrodecus breviceps Gordon, 1938
Austrodecus breviceps Gordon, 1938 : 25-6, fig. 7, 8 ; Stock, 1957 : 59-61, fig. 30, 316, 32 c-d.
Matériel examiné : 1 <$, 1 Ç, 1 juv. (st. KER-D66) ; 3 5 Ç$, 2 juv. (st. KER-D67) ;
1 cJ (st. KER-D74) ; 1 $ (st. KER-D75).
Description
Les spécimens appartiennent à la « short eyed section » définie par Stock (1957) et
sont en tous points conformes à la description originale : pas de griffes auxiliaires, palpes
bifides distalement, hautes pointes sur le tronc et les coxae 1. Chez le mâle, les orifices sexuels
sont très petits et situés à l’extrémité distale des coxae 2 des pattes 4. Chez la femelle, ils
sont larges et s’ouvrent au centre de la face interne des coxae 2 des pattes 1.
Distribution
Stock (1957) signalait A. breviceps comme une espèce endémique de l’île Macquarie,
et littorale. Les nombreux spécimens, nouveaux pour les îles Kerguelen, récoltés par
P. M. Arnaud, montrent que l’espèce vit entre 0 et 140 m de profondeur.
Austrodecus curtipes Stock, 1957
Austrodecus curtipes Stock, 1957 : 36-39, fig. 14 ; Hedgpeth, 1961 : 16-17 ; Hedgpeth, 1969 : pl. 14,
map 3 ; Arnaud, 1970 : 1424.
Matériel examiné : 2 $$ ad. (st. KER-100) ; 1 juv. (récolté le 28-111-1968 dans le
golfe du Morbihan, dans le lessivage d’un crampon de Macrocystis pyrifera ; station, pro¬
fondeur et collecteur inconnus).
PYCNOGONIDES DES ÎLES KERGUELEN
807
Description
Cette espèce appartient, comme A. breviceps, à la « short-eyed section » définie par
Stock (1957). Les femelles adultes sont typiques de l’espèce et possèdent des orifices sexuels
sur les coxae 2 de toutes les pattes. Le spécimen juvénile, bien que dépourvu d’ovigère,
est aisément identifiable.
Distribution
Austrodecus curtipes n’était connue que de Terre de Feu, banc Burdwood, détroit de
Magellan au sud de Punta Arenas, îles Falkland et Géorgie du sud. Elle est donc aussi
nouvelle pour les îles Kerguelen et s’ajoute avec A. breviceps, dont il vient d’être question
ci-dessus, aux deux autres espèces d ’Austrodecus déjà signalées de ces îles ( A. simulons
et A. longispinum ) par Stock (1957).
Les limites bathymétriques connues étaient 0-130 m selon Stock (1957). Les 2 femelles
ont été récoltées vers 20 cm de profondeur, tandis que le juvénile provient d’un crampon
de Macrocystis pyrifera, sans autre précision écologique.
Famille des Nympiionidae
Nymphon biarticulatum (Hodgson, 1907)
Nymphon biarticulatum (Hodgson, 1907) ; Gordon, 19325 : 71-73, fig. 27d, 31a, c, 32a ; Stock,
1965 : 1, 2 ; Arnaud, 1969 : 36.
Matériel examiné : 1 juv. endommagé (st. KER-D48) ; 1 juv. (st. KER-D75).
Description
Les deux spécimens, bien que juvéniles, sont typiques de l’espèce et conformes à la
redescription de Gordon (1932). Leurs ovigères sont encore à l’état de bourgeons pointus.
Distribution
Cette espèce est nouvelle pour les îles Kerguelen et sa capture à 49° de latitude sud
augmente considérablement son aire de répartition, puisque N. biarticulatum n’avait été
signalée que de la mer de Ross (Antarctique), des Orcades et Shetlands du sud et de l’Archi¬
pel Palmer. Gordon (19325) avait émis l’hypothèse que N. biarticulatum pouvait être une
variété méridionale de N. brevicaudatum Miers, car ces deux espèces se ressemblent beau¬
coup. Or elles ont été récoltées ensemble aux îles Kerguelen, à la station KER-D48. N. hiarti-
808 FRANÇOISE ARNAUD
culatum vit de 160 à 540 m dans l’Antarctique ; on la trouve à des profondeurs plus faibles
aux îles Kerguelen (35-140 m).
Nymphon brevicaudatum Miers, 1875
Nymphon brevicaudatum Miers, 1875 ; Gordon, 1932i» : 69-71, fig. 256, 26c, 316, d.
Matériel examiné : 1 $ ad. (st. KER-D9) ; 2 <$<$, 1 $ (st. KE11-D48) ; 1 <$, 1 Ç (st.
KER-D68) ; 1 <?, 1 juv. (st. KER-B4) ; 2 $Ç (st. KER-D74).
Matériel ancien du MNHN (Rallier du Baty coll., 1914 ; F. Arnaud dét.) : 2
1 juv. (tube sans numéro) ; 1 $ (tube C. 29) ; 3 ,$<$, 5 $Ç, 1 juv. (tube C. 29-31).
Description
Tous les spécimens sont en accord avec la redescription de l’espèce donnée par Gor¬
don (19326) et les figures de cet auteur. En particulier, le segment 5 de l’ovigère est renflé
distalement et les segments 7 à 10 portent 11 épines denticulées.
Répartition
Cette espèce paraît commune aux îles Kerguelen, où elle a été très souvent recueillie.
On la connaît aussi de l’Antarctique (mer de Ross).
Nymphon gracilipes Miers, 1875
Nymphon gracilipes Miers, 1875 ; Gordon, 1944 : 22, 23 (synonymie).
Matériel examiné : 1 <$ larvigère (st. KER-D71) ; 1 (st. KER-D74).
Matériel ancien du MNHN : 1 3 Ç$ (tube sans numéro ; Rallier du Baty coll.,
1914 ; F. Arnaud dét.) ; 1 ($ bocal 67 ; Port Jeanne d’Arc, mars 1931, Aubert de la Rue
coll., et F. Arnaud dét.) ; 1 juv. (st. 10, 21-X-1951, P. Paulian coll., et Face dét.) ; 1
ovigère (st. 12, 8-XI-1951, Paulian coll., et Fage dét.).
Répartition
Cette espèce est bien connue et a été très souvent récoltée aux îles Kerguelen (localitc-
tvpe), ainsi qu’en Antarctique. Elle est très eurybathe, vivant de 10 à 3 055 m.
PYCNOGONIDES DES ILES KERGUELEN
809
Famille des Ammotheidae
Tanystylum styligerum (Miers, 1875)
Tanystylum styligerum (Miers, 1875) ; Gordon, 1932a : 88-90, fig. 1, 2 (redescription et synonymie) ;
Gordon, 19326 : 118, fig. 656 ; Hedgpeth, 1961 : 12, fig. 8.
Matériel examiné : 2 juv. et 3 larves (st. KER-14) ; 1 2 ÇÇ, 6 juv. (st. KER-17) ;
2 juv. (st. KER-19) ; 3 <$£ ad., 1 $ ad (st. KER-D65) ; 1 juv. (st. KER-D66) ; 1 juv.
(st. KER-76) ; 1 <? (st. KER-100).
Matériel ancien du MNHN : 1 $, 1 juv. (st. C. 29 et C. 31, Rallier du Raty coll.,
1914, et F. Arnaud dét.) ; 1 $ ad., 1 £ ovigère, identifié par erreur par Fage comme
T. neorhetrum (sic) (golfe du Morbihan, st. n° 3, 15-VI11-1951, P. Paulian coll.) ; 1
ovigère, 2 ad., 1 juv. (golfe du Morbihan, st. n° 6, 21-XI-1951, P. Paulian coll., Fage
dét.) ; 6 8 (golfe du Morbihan, st. 6, 25-IX-1951, Paulian coll., Fage dét.) ; 4
1 juv. (golfe du Morbihan, st. 8, 25-IX-1951, Paulian coll., Fage dét.) ; 1 juv. (st. C. 25,
Port-aux-Français, 20-111-1952, M. Angot coll., F. Arnaud dét.).
Remarques
Les spécimens que j’ai étudiés ressemblent plus au syntype des îles Kerguelen redécrit
par Gordon (1932a) qu’aux spécimens du détroit de Magellan, figurés par Hedgpeth
(1961).
Cette espèce, décrite des îles Kerguelen, est connue aussi à l’île Macquarie et dans
la région magellanique. Tanystylum styligerum a été récoltée par toutes les expéditions
ayant travaillé aux îles Kerguelen, car elle est commune dans la zone infralittorale et sou¬
vent associée à la faune des crampons de Macrocystis pyrifera (cf. la liste des prélèvements
de P. M. Arnaud).
Tanystylum neorhetum Marcus, 1940
T anystylum pfefferi Bouvier ; Gordon, 1938 : 27 ;
T anystylum neorhetum Marcus, 1940 : 95-97 ; Gordon, 1944 : 67 ; Arnaud, 1969 : 37.
Matériel examiné : 2 ad. (st. KER-100).
Matériel ancien du MNHN : 1 Ç ad., 1 juv. (golfe du Morbihan, st. 3, 15-VI11-1951,
Paulian coll., Fage dét. sous le nom de T. neorhetrum, sic !).
Remarques
Cette espèce était déjà connue des îles Kerguelen grâce à Gordon (1944), comme
provenant d’une récolte à la côte. Les spécimens de la station KER-100 sont, eux aussi,
PYCNOGONIDES DES ÎLES KERGUELEN
811
très superficiels (0-20 cm). T. neorhetum a été récoltée en Terre de Feu, canal du Beagle
(100 m de profondeur), aux îles Falkland, en Géorgie du sud, aux îles Gough, Tristan da
Cunha et Bouvet, selon Marcus (1940).
Tanystylum oedinotum Loman, 1923
Tanystylum oedinotum Loman, 1923 : 29, 30, fig. F ; Gordon, 1938 : 27.
Matériel examiné : 1 (station sans numéro, du 13-11-1966, Port Douzième).
Matériel ancien du MNHN : 1 $ ad. (st. C. 6, Port-aux-Français, 26-111-1952, M. Angot
col!., F. Arnaud dét.).
Redescription
Ces deux spécimens présentent le tronc disciforme portant le tubercule médio-dorsal
(qui a servi à nommer l’espèce) garni d’une dizaine de soies. Ce tubercule est situé au niveau
de la limite séparant les processus latéraux 2 et 3.
Le spécimen femelle est plus proche que le mâle de la diagnose originale de Loman
(diagnose basée sur une femelle). La forme générale, les chélicères uniarticulées et la posi¬
tion de l’abdomen, atteignant la première coxa des pattes 4, s’accordent bien avec la des¬
cription originale. Les différences résident dans le nombre de segments des palpes (il y en
a 6 et non 7) et dans le fait que le segment palpai le plus long est le segment 4, et non le
second, chez les deux spécimens que j’ai examinés (fig. 3). Mais la variabilité du nombre
d’articles des palpes est un fait reconnu dans le genre Tanystylum. Les processus latéraux
portent plusieurs poils sur un petit tubercule postérieur, à l’emplacement des « two longish
hairs » signalés et figurés par Loman. Toutefois, les figures de cet auteur sont si schéma¬
tiques qu’il est difficile de leur accorder une grande fiabilité sur ce point de détail. Les
coxae 1 de toutes les pattes portent deux soies antérieures et deux ou trois soies postérieures.
Les pattes sont fortes et massives (fig. 4) et les griffes auxiliaires très développées (fig. 5).
Chez le mâle, l’abdomen est plus court que chez la femelle examinée et n’atteint pas
les coxae 1, mais seulement les derniers processus latéraux. Le tubercule oculaire de ce
mâle est situé moins postérieurement que sur la figure F-l de Loman, et son proboscis
est plus court que celui de l’holotype $.
L’ovigère du mâle comporte 10 segments, le segment 5 étant le plus long et le segment 10
portant deux épines simples (fig. 2). L’ovigère de la femelle est nettement plus petit que
celui du mâle et compte aussi 10 segments, le dernier portant deux épines dentées (fig. 6).
Mensurations (en mm) <J $
Longueur du proboscis. 0,77 0,82
Longueur du tronc. 0,86 0,86
Longueur de l’abdomen. 0,42 0,53
Largeur (entre les processus latéraux 2). 1,36 1,06
Longueur de la patte 3 droite. 5,10 —
812
FRANÇOISE ARNAUD
Remarques
Gordon (1938) signalait la présence, chez plusieurs spécimens de T. pfefferi de l’île
Macquarie (« Material a-c »), d’un « distinct and rather prominent tubercle on the dorsal
surface of the body as in T. oedinotum Loman ». (Or T. pfefferi est synonyme de T. neorlietum,
comme cela vient d’être indiqué ci-dessus.) De plus, Gordon mentionne le palpe comme
ayant 6 segments chez les spécimens à tubercule dorsal de l’île Macquarie. Ces deux carac¬
tères concordent donc très bien avec mes deux spécimens de T. oedinotum des îles Kerguelen.
Mais Gordon n’a pas jugé utile de référer ses exemplaires anormaux de l’île Macquarie
à T. oedinotum. Je pense qu’il faut le faire (pour le matériel a-c ) et abandonner l’idée qu’il
s’agit de variations individuelles chez l’espèce T. neorhetum.
Distridution
T. oedinotum était une espèce mal décrite, d’après une femelle récoltée aux îles Falkland
(lat. 51°40'S-57°42'W), à 22 m de profondeur, sur fond de sable. Elle est très probablement
présente aussi à l’île Macquarie, comme je viens d’en discuter plus haut.
CONCLUSIONS
Le bilan ayant été fait à propos de chaque espèce déterminée, des conclusions plus
générales sont maintenant possibles.
Tout d’abord, les espèces récoltées par J.-C. Hureau sont, en majorité, différentes
de celles rapportées par P. M. Arnaud. Ces deux collections se complètent donc très bien
et il faut noter que, parmi les dix espèces récoltées au total, cinq sont nouvelles pour la
faune des îles Kerguelen. La plus remarquable, peut-être, est Decolopoda australis, forme
polymère de grande taille, dont cette nouvelle localisation est la plus septentrionale signalée
à ce jour.
Deux autres récoltes intéressantes sont celles de deux très petites espèces A’Austro-
decus, A. breviceps et A. curtipes, plutôt inféodées aux peuplements algaux, et qui portent
à quatre le nombre d’Austrodecidae présents aux îles Kerguelen.
Enfin, ce matériel a permis de décrire le mâle de Tanystylum oedinotum Loman, dont
la présence dans ces îles confirme les liens faunistiques avec la région magellanique, tandis
que la récolte de Nymphon biarticulatum (Hodgson) est la sevde relation nouvelle trouvée
avec la faune de l’Antarctique.
La preuve de liens faunistiques entre les îles Kerguelen et Macquarie est renforcée
par la présence, dans ces deux îles, A’Austrodecus breviceps Gordon, ce qui tend à infirmer
la théorie de Stock (1957) sur la spéciation des Austrodecus dans la zone subantarctique,
en rapport avec l’éloignement géographique important des îles australes entre elles et leur
séparation par des profondeurs abyssales.
Cette étude montre la présence de plusieurs espèces de Pycnogonides dans les crampons
des Phéophycées géantes Durvillea antarctica et Macrocystis pyrifera. Ces algues géantes
PYCNOGONIDES DES ÎLES KERGUELEN
813
peuvent donc, en se détachant et en dérivant en surface, jouer un rôle important dans les
transports de faune, dans l’océan austral.
Ces deux séries de prélèvements sont donc d’un grand intérêt et apportent beaucoup
de faits nouveaux, ce qui indique le soin particulier avec lequel Hureau et Arnaud ont
travaillé malgré des conditions climatiques et techniques difficiles. Leur contribution à la
connaissance des Pycnogonides des îles Kerguelen est plus importante que celle de la BANZ
Antartic Research Expédition, dont les résultats furent pourtant remarquables. La compa¬
raison est d’autant plus valable que cette expédition a travaillé principalement dans le
même secteur qu’HuREAU et Arnaud, à savoir le vaste golfe du Morbihan. Ce golfe pré¬
sente des conditions hydrologiques très différentes suivant les secteurs. A l’ouest, les fjords
qui découpent le fond du golfe du Morbihan reçoivent d’importants apports d’eaux douces
par ruissellement. A l’est, le golfe est en contact direct avec les eaux marines du large. En
examinant le nombre d’espèces de Pycnogonides récoltés aux diverses stations, on s’aper¬
çoit que ce nombre d’espèces augmente d’ouest en est. Ainsi, les récoltes positives en Pycno¬
gonides de Hureau et Arnaud sont très peu nombreuses dans le fond des fjords, un peu
plus fréquentes au centre du golfe du Morbihan et à leur maximum d’abondance vers la
sortie est du golfe, alors que les collecteurs ont quadrillé ce golfe de stations nombreuses.
Les mêmes constatations peuvent être faites en examinant la position des stations
de la BANZ Antarctic Research Expédition (Johnston, 1937). De l’étude des Pycnogonides
de Gordon (1944) il ressort qu’un tiers des stations benthiques de cette expédition a pro¬
curé des spécimens, et que cinq espèces seulement ont été récoltées dans le golfe du Mor¬
bihan (les stations 47 et 64 de la BANZ Antartic Research Expédition., les plus riches en
Pycnogonides, étaient à l’extérieur de ce golfe).
Toutefois, la faune de Pycnogonides des îles Kerguelen paraît beaucoup moins riche,
en espèces et en individus, que celle de Terre Adélie (Antarctique de l’est) pour la même
marge bathymétrique considérée (F. Arnaud, 1972). La faune du shelf semble avoir
une origine mixte, puisque sur les 18 espèces de Pycnogonides maintenant connues des
îles Kerguelen, 12 sont uniquement subantarctiques et 6 sont connues à la fois de l’Antarc-
tique et de la zone subantarctique. On peut aussi considérer actuellement 4 espèces comme
endémiques des îles Kerguelen, soit un taux d’endémicité assez élevé (22 %). Il faut enfin
noter que toutes les familles des Pycnogonides sont représentées aux îles Kerguelen, les
Phoxichilidiidae exceptés.
La liste des espèces de Pycnogonides du shelf des îles Kerguelen s’établit comme
suit :
— Colossendeidae
-f- Decolopoda australis Eights
-j- Colossendeis megalonyx megalonyx Hoek
Colossendeis australis Hodgson
— Austrodecidae
-j- Austrodecus breviceps Gordon
-j- Austrodecus curtipes Stock
Austrodecus simulans Stock
Austrodecus longispinum Stock
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FRANÇOISE ARNAUD
— Nymphonidae
-f- Nymphon gracilipes Miers
+ Nymphon brevicaudatum Miers
+ Nymphon biarticulatum (Hodgson)
Nymphon brachyrhynchum Hoek
■—• Ammotheidae
-f- Tanystylum styligerum Miers
-f- Tanystylum neorhetum Marcus
-f- Tanystylum oedinotum Loman
Achelia megacephala Hodgson
— Callipallenidae
Oropallene dimorpha Hoek
— Endeidae
Endeis australis (Hodgson)
— Pycnogonidae
Pycnogonum magnirostre Môbius
Les espèces précédées du signe + sont étudiées dans ce travail.
Remerciements
Je suis très reconnaissante à J.-C. Hureau et P. M. Arnaud de m’avoir fourni le pré¬
cieux matériel de leurs missions subantarctiques, et à Monsieur le Professeur J. Forest,
responsable de la section des Crustacés du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris,
d’avoir mis à ma disposition toutes les collections australes pour me permettre d’en faire
la révision critique.
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Achevé d’imprimer le 30 décembre 1972.
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Bauchot, M.-L., J. Daget, J.-C. Bureau et Th. Monod, 1970. — Le problème des
« auteurs secondaires » en taxionomie. Bull. Mus. Hist. nat., Paris, 2 e sér., 42 (2) : 301-304.
Tinbergen, N., 1952. — The study of instinct. Oxford, Clarendon Press, 228 p.
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