MÉMOIRES
DU MUSÉUM
NATIONAL
D’HISTOIRE
NATURELLE
Alain DUBOIS
Le genre en apologie :
essai de systématique théorique
ZOOLOGIE
TOME 139
1988
Source : MNHN, Paris
MÉMOIRES DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
Directeur de la publication : Philippe Bouchet
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Source : MNHN, Paris
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Le genre en zoologie :
essai de systématique théorique
Version originale française.
Ce texte existe aussi en version anglaise
The genus in zoology : a contribution to
evolutionary systematics, Mém. Mus. nain.
140 : 1-124. Paris ISBN 2-85653-151-2.
the theory of
Hist. nat., (A),
Source : MNHN, Paris
ISBN : 2-85653-152-0
ISSN : 0078-9747
© Éditions du Muséum national d’Histoire naturelle, Paris, 1988.
Source : MNHN, Paris
MÉMOIRES DU MUSÉUM NATIONAL D’HISTOIRE NATURELLE
SÉRIE A
ZOOLOGIE
TOME 139
ÉDITIONS
DU MUSÉUM
PARIS
1988
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
SOMMAIRE
Pages
Résumé. 11
Abstract. 13
Où il sera question de genres . 19
INTRODUCTION
Aperçu historique. 19
Présentation du problème. 21
LES CONCEPTS DU GENRE
Concept empirique. 25
Concept phénétique. 27
Concept cladiste. 27
Concept synthétique. 28
Le genre, unité génétique . 29
Le genre, unité phylogénétique. 30
Le genre, unité écologique. 32
LE PROBLÈME DE LA SIMILITUDE GÉNÉTIQUE
“ Distances ” et “ identités ” génétiques. 38
Gènes de structure et gènes de régulation . 38
Hybridation et similitude génétique. 41
QUELQUES GÉNÉRALITÉS SUR L’HYBRIDATION ANIMALE
Les mécanismes d’isolement interspécifique. 43
Facteurs exogènes d’isolement. 43
Barrières géographiques . 43
Barrières temporelles . 43
Source : MNHN, Paris
Mécanismes biologiques d’isolement
M écanismes pré-éjaculatoires.
Mécanismes écologiques .
Mécanismes éthologiques .
Mécanismes mécaniques .
Mécanismes post-éjaculatoires.
Mécanismes prézygotiques .
Mécanismes postzygotiques . 45
Quelques règles générales dégagées de l’étude des hybrides . 46
Variabilité des résultats au sein d’un croisement donné. 46
ÉTUDE DES CROISEMENTS RÉCIPROQUES. 47
Les principaux stades d’échec de l’hybridation. 47
Blocage du développement à la fin du stade blastula. 48
Blocage du développement à un stade embryonnaire ultérieur au stade blastula. 48
Infécondité des hybrides. 49
Expression génique chez les hybrides . 49
Conséquences quant à l’emploi de l’hybridation en systématique. 50
Elimination des facteurs “ parasites ” interférant avec l’hybridation. 50
Détection des vrais hybrides diploïdes. 51
Hybridation interspécifique et classification supraspécifique. 52
Variabilité des résultats au sein d’un ensemble taxinomique. 52
Hybridation et divergence moléculaire entre espèces. 53
Hybridation, similitude phênêtique et parenté cladistique entre espèces .... 54
Les différents types de “ distances ” entre espèces. 55
Distance phénétique . 55
Distance “ génétique ”. 56
Distance cladistique . 56
Distance caryologique. 57
Distance écologique ou éco-éthologique. 57
Distance hybride. 57
HYBRIDATION INTERSPÉCIFIQUE
ET NOTION DE GENRE EN ZOOLOGIE
L’hybridabilité comme critère de définition des genres. 59
Aperçu historique. 59
Formulation précise du critère et de ses conditions d’emploi. 60
Caractères taxinomiques et critères taxinomiques relationnels. 62
Le critère d’hybridabilité et le problème de l’équivalence des taxons supérieurs . 65
Introduction. 65
Les critères d’équivalence entre taxons. 66
Critères phénétiques. 67
Source : MNHN, Paris
Critères “ génétiques ” ou moléculaires. 67
Critères écologiques . 67
Age absolu des taxons. 67
Critère métataxinomique de Van VALEN. 68
Critère d’hybridabilité. 70
Choix du stade de développement . 72
Choix du rang taxinomique . 72
Le critère d’hybridabilité et la classification des Vertébrés Gnathostomes. 73
Introduction. 73
Amphibiens et Reptiles. 74
OSTÉICHTHYENS. 74
Mammifères . 75
Oiseaux. 76
Étude critique de l’emploi du critère d’hybridabilité pour définir les genres .... 79
Quelques arguments contre l’emploi de ce critère. 79
Quelques arguments pratiques en faveur de l'emploi de ce critère. 81
Les critères du genre . 82
Conclusion. 84
RÉVOLUTION GÉNÉTIQUE ET GÉNIATION :
LE GENRE, UNITÉ ÉVOLUTIVE
Phylogénie et ontogénie. 87
Gradualisme phylétique et évolution quantique : les genres sont-ils discontinus? 92
Transilience, révolution GÉNÉTIQUE ET GÉNIATION. 92
La GÉNIATION. 94
La révolution génétique selon Mayr. 95
Autres modèles de révolution génétique. 96
RÉVOLUTION GÉNÉTIQUE ET RÉARRANGEMENTS CHROMOSOMIQUES. 100
La révolution génétique, un mode de spéciation parmi d’autres. 101
Questions de terminologie. 103
RÉVOLUTION GÉNÉTIQUE ET GÉNIATION. 105
Conclusion. 108
LES CATÉGORIES TAXINOMIQUES
ENTRE LE GENRE ET L’ESPECE
SuPERSPECIES, ULTRASPECIES ET SUPRASPECIES . 109
Complexe d’espèces et groupe d’espèces . 110
Source : MNHN, Paris
Le synklepton. \ \ j
Le sous-genre. U2
Introduction. 112
Les critères du sous-genre. 113
Hybridabilité .’’ 113
Réversibilité évolutive des caractères . 114
Absence de discontinuités entre sous-genres . 115
Intérêt nomenclatural du sous-genre. 116
Conclusion. H7
Remerciements . 11 g
Références bibliographiques. 119
Source : MNHN, Paris
Résumé
DUBOIS, A., 1988.11.18. LE GENRE EN ZOO¬
LOGIE : Essai de systématique théorique. Mêm. Mus.
nain. Hist. nat., (A), 139 : 1-132. Paris ISBN 2-85653-
152-0.
(1) Malgré son importance, théorique et pratique,
en systématique animale, le concept de genre a été
jusqu’à nos jours largement délaissé par les théoriciens
de la classification. Le présent travail est consacré à
une réflexion sur ce concept et les concepts voisins, et
à l'étude détaillée d’un nouveau critère proposé pour
définir les genres, le critère d’hybridabilité.
(2) Nous plaçant dans l’optique de la conception
“ évolutionniste ” ou “ synthétique ” de la classifica¬
tion, nous préconisons de définir les genres comme des
unités génétiques, phylogénétiques et écologiques. Ces
trois concepts sont explicités. Ainsi définis, les genres
constituent des unités évolutives discontinues qui
existent réellement dans la nature, et non pas des
créations de l’esprit humain.
(3) Le problème de la similitude génétique entre
deux organismes est étudié en détail. L’analyse pré¬
sentée insiste sur l’importance du rôle des gènes de
régulation dans l’évolution morphologique des orga¬
nismes et dans les phénomènes de spéciation, ainsi que
sur l’indépendance de l’évolution des gènes de régula¬
tion par rapport à celle des gènes de structure. Il
découle de cette analyse que les critères tels que la
“ distance génétique ”, qui mesurent la divergence
entre organismes au niveau des gènes de structure,
sont de peu d’utilité pour la construction d’une
classification évolutionniste. Celle-ci en revanche doit
reposer sur des critères synthétiques, comme ceux que
permet de dégager l’analyse de la morphologie, ou
encore l’étude de l’hybridation interspécifique.
(4) Il est à espérer que dans l’avenir les évolution¬
nistes et systématiciens accorderont plus d’importance
qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent à l’étude de
l’hybridation interspécifique, de ses mécanismes, de ses
conséquences, dans une perspective double : analyse
des phénomènes évolutifs en zoologie, applications au
niveau de la classification supraspécifique. À cet égard,
il sera fondamental d’accorder la plus grande attention
aux résultats positifs de l’hybridation interspécifique,
qui ont une signification claire (critère de similitude
génétique fonctionnelle, et preuve d’une origine phy¬
logénétique commune des espèces hybridées), alors
que les résultats négatifs sont de peu d’intérêt pour les
systématiciens. Il sera indiqué d’explorer le concept de
“ distance hybride ’’, à la lumière de nos suggestions et
des travaux déjà effectués dans ce domaine par
Gregory S. Whitt et ses collaborateurs, et de confron¬
ter les résultats obtenus au moyen de cet indice avec
ceux fournis par d’autres techniques de comparaison
des organismes. Il est probable que la confrontation
de cette distance avec les divers autres types de
“ distances ” susceptibles d’être mesurées entre espèces
(distances phénétique, “ génétique ” ou moléculaire,
cladistique, caryologique, éco-éthologique) sera riche
en enseignements sur les modalités de l’évolution
animale.
(5) Après un rappel des principaux résultats tirés de
l’étude des hybrides, naturels et expérimentaux, dans
le règne animal, et des relations qui existent entre ces
résultats et les autres données dont on dispose sur les
espèces animales, un nouveau critère, le critère d’hy¬
bridabilité, est proposé pour reconnaître les genres en
zoologie. Il est suggéré que lorsque deux espèces
peuvent donner naissance entre elles à des hybrides
adultes viables, ces deux espèces doivent être incluses
dans le même genre ; si ces deux espèces étaient
auparavant classées, sur la foi d’autres critères vala¬
bles, dans deux genres distincts, ceux-ci doivent être
réunis.
(6) Le critère d’hybridabilité est un critère taxino¬
mique relationnel. De tels critères s’appuient sur les
caractéristiques des relations entre organismes com¬
parés. Ils s’opposent en cela aux caractères taxinomiques
traditionnels, qui sont recueillis sur les organismes pris
séparément et comparés ensuite “ de l’extérieur ”,
dans l’esprit de l’observateur. Il est suggéré que de tels
critères relationnels peuvent jouer un rôle important
en systématique “ évolutionniste ” ou “ synthétique ”,
où ils ont été jusqu’à présent négligés au profit de
1’ “ analyse des caractères ", et qu’ils devraient faire
l’objet d’un examen, théorique et pratique, plus appro¬
fondi.
(7) Le nouveau critère donne à la catégorie de
genre une profonde signification biologique et évolu¬
tive et rend possible une homogénéisation de la
systématique supraspécifique dans l’ensemble du règne
animal, permettant ainsi, mieux que les autres critères
envisageables pour une telle opération, de résoudre
partiellement le problème de l’équivalence des taxons
supérieurs entre groupes différents.
(8) Les conséquences de l’application de ce critère
aux classifications actuelles des cinq principales classes
de Vertébrés Gnathostomes sont examinées, notam¬
ment à la lumière du critère métataxinomique de Van
Valen (1973). Il est conclu que cette application, dont
les conséquences seraient bien plus importantes dans
certains groupes (comme les Oiseaux) que d’autres,
serait bénéfique, car elle permettrait de supprimer
certains biais de la classification actuelle, dus notam-
Source : MNHN, Paris
12
ALAIN DUBOIS
ment à la surestimation de l’importance de certains
caractères. D'autres arguments en faveur et en défa¬
veur de l'emploi de ce critère sont étudiés.
(9) Pour finir, les mécanismes responsables de la
naissance d’un nouveau genre (géniation) font l’objet
d’une discussion. Il est constaté que les genres sont
discontinus dans la nature, en termes morphologiques,
génétiques et écologiques. Il est proposé que la
majeure partie des phénomènes de géniation se pro¬
duisent à l'occasion de spéciations par révolution
génétique, au sein de petites populations fondatrices
isolées. Les notions de révolution génétique et de
transilience sont discutées. Le rôle important des
gènes de régulation dans les processus de spéciation
par révolution génétique est souligné, ainsi que le fait
qu’il s’agit d’évènements populationnels, et non de
l’émergence brusque de “ monstres prometteurs ’’ indi¬
viduels. Il est à espérer que dans l’avenir des travaux
seront consacrés aux mécanismes de la géniation et
permettront d’estimer de manière objective l’impor¬
tance respective des phénomènes de révolution géné¬
tique et d’autres mécanismes éventuels dans ces évène¬
ments.
(10) Finalement, les catégories taxinomiques entre
le genre et l’espèce font l’objet d’une discussion, et des
exemples d’emploi de ces diverses catégories sont
donnés dans la classe des Amphibiens.
Source : MNHN, Paris
Abstract
DUBOIS, A., 1988.II.18. LE GENRE EN ZOO¬
LOGIE : Essai de systématique théorique. Mém. Mus.
natn. Hist. nat., (A), 139 : 1-132. Paris ISBN 2-85653-
152-0.
(1) Despite its importance, both theoretical and
practical, in animal systematics, the concept of the
genus has until now been largely neglected by the
theoreticians of classification. The présent work offers
a reflection on this concept and on related ones, and a
detailed study of a new criterion proposed to define
généra, that of hybridizability.
(2) The analysis proceeds within the framework of
an “ evolutionary ” or “ synthetic ” conception of
classification. It is suggested that généra should be
defined as genetic, phylogenetic and ecological units,
three concepts here made explicit. Thus defined,
généra are discontinuons evolutionary units which
exist really in nature, and not créations of the human
mind.
(3) The problem of the genetic similarity between
two organisms is studied in detail. The analysis
presented insists upon the importance of the rôle of
regulatory genes in the morphological évolution of
organisms and in the phenomena of spéciation, as well
as on the independent évolution of regulatory genes
from that of structural ones. It follows that criteria
like “ genetic distance ”, which measure the divergence
between organisms at the level of structural genes, are
of little use for the construction of an evolutionary
classification. Rather, classification must rely upon
synthetic criteria, such as those derivable from the
analysis of the morphology, or also from the study of
interspecific hybridization.
(4) It is to be hoped that in the future evolutionists
and systematists will grant more importance than thus
far to the study of interspecific hybridization, of its
mechanisms and conséquences, in a double perspec¬
tive: analysis of evolutionary phenomena in zoology,
and applications at the level of supraspecific classifica¬
tion. Most attention should be devoted to the positive
results of interspecific hybridization, which hâve a
clear meaning (criterion of functional genetic similar¬
ity, and proof of a common phylogenetic origin of the
hybridized species); in contrast négative results are of
little interest to systematists. The concept of “ hybrid
distance ” deserves review in the light of the présent
suggestions and of the works already achieved in this
field by Gregory S. Whitt and his co-workers; the
results obtained with this index should be compared
with those generated by other comparative techniques.
It is likely that such comparisons with other types of
interspecies “ distances ” (phenetic, “ genetic ” or
molecular, cladistic, karyological, eco-behavioral dis¬
tances) will provide interesting lessons about the
modalities of animal évolution.
(5) Review of the major results drawn from the
study of both natural and experimental hybrids in the
animal kingdom, and of the relations which exist
between these results and the other available data
concerning animal species, leads to the proposai of the
new criterion of hybridizability to identify généra in
zoology: whenever two species can give viable adult
hybrids, they should be included in the same genus; if
other valid criteria had led them previously to be
placed into different généra, these must be merged.
(6) The criterion of hybridizability is a relational
taxinomie criterion. Such criteria rely on the charac-
teristics of the relations between the organisms that are
compared. They differ from traditional taxinomie
characters, which are gathered on the organisms taken
separately and later compared “ from the outside ", in
the mind of the observer. It is suggested that such
relational criteria may play an important rôle in
“ evolutionary ” or “ synthetic ” systematics, although
they hâve thus far been neglected in favor of the
“ analysis of characters ”, and that they deserve a
more thorough theoretical and practical investigation.
(7) The new criterion gives the genus category a
deep biological and evolutionary meaning and makes
possible a standardization of supraspecific systematics
in the whole animal kingdom. Better than other
possible criteria, it provides a partial solution to the
problem of the équivalence of higher taxa among
different groups.
(8) The conséquences of the application of this
criterion to the current classifications of the five major
classes of gnathostome vertebrates are examined, in
the light of Van Valen’s (1973) metataxinomic crite¬
rion. This study suggests that application of this
criterion would hâve much more important consé¬
quences in some groups (like birds) than in others. It
would be bénéficiai, as permitting the suppression of
some biases of the current classification, due in
particular to the overestimation of the importance of
certain characters. Other arguments in favor and in
disfavor of the use of this criterion are studied.
(9) The mechanisms responsible for the birth of a
new genus (geniation) are discussed. Généra appear
discontinuous in nature, in morphological, genetic and
ecological terms. It is proposed that most geniation
phenomena involve spéciations by genetic révolution,
within small isolated founder populations. The notions
of genetic révolution and of transilience are discussed.
Source : MNHN, Paris
14
ALAIN DUBOIS
The importance of regulatory genes in the processes of
geniation by genetic révolution is emphasized. These
phenomena occur on the level of populations and
do not involve the sudden emergence of individual
“ hopeful monsters The study of the mechanisms of
geniation may permit an objective estimate of the
respective importance of genetic révolution and other
mechanisms in these events.
(10) Finally, the taxinomie categories between the
genus and the species (superspecies, ultraspecies, spe-
cies complex, species group,.synklepton, subgenus) are
discussed, and examples of the use of these various
categories are offered in the class of Amphibia.
Source : MNHN, Paris
Où il sera question de genres...
“ Je voudrais terminer ces considérations par la même question qui a été posée au début. Dans un
colloque à l'Université de Berlin-Est sur le thème : ' Y a-t-il eu,,au mésozoïque, une augmentation dans la
formation des genres?’ une discussion a suivi cette question. À la fin, le président, l’éminent professeur
Von Bubnoff, se leva et sur un ton dédaigneux, ne prononça qu’une seule phrase. La voici : ‘ Messieurs, au fond,
qu'est-ce qu’un genre ? ’. Du coup, toute la discussion était terminée ! ”
Burchard Alberti, “Quelques considérations sur le problème du ‘genre’”, Linneana Belgica, 1978.
de classifications...
“ Esas ambigüedades, redundancias y deficiencias recuerdan las que el doctor Franz Kuhn atribuye a
cierta enciclopedia china que se titula Emporio celestial de conocimientos benévolos. En sus remotas paginas esta
escrito que los animales se diven en a) pertenecientes al Emperador, b) embalsamados, c) amaestrados,
d) lechones, e) sirenas, f) fabulosos, g) perros sueltos, h) incluidos en esta clasificaciôn, i) que se agitan como
locos, j) innumerables, k) dibujados con un pincel finisimo de pelo de camello, /) etcétera, m ) que acaban de
romper el jarrôn, n) que de lejos parecen moscas. ”
Jorge Luis Borges, Otras inquisiciones.
d'embryons...
“ Perhaps I ought to explain, added the badger, lowering his papers nervously and looking at the Wart
over the top of them, that ail embryos look very much the sanie. They are what you are before you are born —
and, whether you are going to be a tadpole or a peacock or a cameleopard or a man, when you are an embryo
you just look like a peculiarly répulsive and helpless human being. I continue as follows:
The embryos stood in front of God, with their feeble hands clasped politely over their stomachs and their
heavy heads hanging down respectfully, and God addressed them. He said: ‘ Now, you embryos, here you are,
ail looking exactly the same, and We are going to give you the choice of what you want to be. When you grow
up you will get bigger anyway, but We are pleased to grant you another gift as well. You may alter any parts of
yourselves into anything you think would be useful to you in later life. ’ ”
T. H. White, The Once and Future King.
d’hybrides...
“ L’accouplement est naturel entre les animaux de même espèce : néanmoins il se produit aussi entre
animaux de nature très voisine mais d’espèce différente, si leur taille est approchante et si la durée de la gestation
est la même. Ces accouplements sont rares chez les autres animaux, mais il s’en produit entre les chiens, les
renards et les loups. Et les chiens indiens sont les produits d’un fauve, qui ressemble au chien, et d’un chien. On
a vu également le cas se produire chez les oiseaux lubriques, comme les perdrix et les poules ; et parmi les
Source : MNHN, Paris
16
ALAIN DUBOIS
oiseaux à serres recourbées, il semble que les éperviers d’espèces différentes s'accouplent ; il en est encore de
même pour quelques autres oiseaux. Pour les animaux marins aucune observation digne de foi n’a été faite, mais
il est fort probable que les poissons qu’on appelle anges-raies viennent d’un ange et d’une raie. On dit aussi que
le proverbe relatif à la Libye, suivant lequel la Libye produit toujours quelque chose de nouveau, vient de ce que
les animaux qui ne sont pas de même espèce s'y unissent : comme l’eau est rare, ils se rencontrent tous dans le
petit nombre d'endroits qui ont des sources, et ils s’y accouplent, même s'ils ne sont pas de la même espèce. ”
Aristote, De la génération des animaux.
“ Jusqu’au 28, ils me parurent d’une parfaite indifférence l’un pour l’autre ; le changement de lieu les
avait apparemment troublés et occupés ; mais le 28 à cinq heures et demie du matin, je vis le lapin s’approcher de
la poule, placer son corps le long d’un des côtés de celle-ci ; un instant après, laissant ses pattes postérieures à
terre, il fit faire un saut, avec la légèreté propre aux lapins, à sa partie antérieure sur le dos de la poule qu’il saisit
avec ses deux pattes de devant, à l’origine de l'une et de l’autre des ailes ; il approcha ensuite le plus qu’il put la
partie postérieure de son ventre du derrière de la poule, et fit faire à cette partie de petits mouvements prompts,
dont la fin n’était pas équivoque. Il ne lui fut permis de rester en cette posture que pendant un temps
extrêmement court, la poule n’étant pas disposée à se prêter à ses caresses ; elle n’avait que peu plié ses jambes,
elle alla en avant et lui échappa.
Le 29 ne fit voir aucune agacerie de la part du lapin, je dis de la part du lapin, car la poule se conduisit
toujours en poule modeste.
...Le lapin cessa ses poursuites qui lui avaient si mal réussi, pendant près d’une heure, après laquelle ses
accès de tendresse le reprirent ; vers les sept heures, il se rapprocha de nouveau de la poule, qui un peu
auparavant avait cocoté, mais très doucement ; elle était au milieu de la chambre lorsqu’il porta la partie
antérieure de son corps sur le dos de celle-ci avec une nouvelle ardeur ; il sut s’y mieux cramponner peut-être
qu’il n’avait fait jusqu’alors, ou peut-être que la poule n’avait plus la même envie de le fuir ; elle fit pourtant
quelques pas en avant, mais assez lents, et ayant ses jambes un peu fléchies. Le lapin passionné tint ferme et ne
l’abandonna pas, aussi le moment où elle allait consentir à être subjuguée était-il proche ; elle s’accroupit comme
fait toute poule qui après avoir fui devant le coq consent à souffrir ses caresses ; elle permit au lapin de se poser
comme il le voulait ; il laissa ses deux jambes postérieures à terre, et disposa son corps tout du long du dos de la
poule, dont la queue se trouva jetée, par la pression des cuisses du lapin, sur le côté gauche ; enfin la poule devint
pour lui une lapine ; il resta sur elle en action quatre à cinq fois plus de temps qu’un coq n’y fût resté...
Si une poule était capable de honte, et que la nôtre eût connu l’état dans lequel les caresses du lapin la
mettaient, elle n'eût osé se montrer à coq quelconque ; elle était tout autrement chiffonnée qu’il ne semble permis
à une poule de l’être...
Ce qu’on était au moins aussi curieux de savoir, c’est quels seraient les produits d’une union si bizarre.
On aurait voulu, et je l’eusse bien souhaité aussi, qu’elle nous eût valu des poulets vêtus de poils ou des lapins
couverts de plumes.
...On réussirait probablement à avoir des œufs de quelque autre poule trouvée agréable par un lapin, et à
qui le lapin ne déplairait pas, en les faisant habiter l’un et l’autre seuls dans une loge pendant plusieurs mois, et
surtout si on les mettait ensemble très jeunes : la nôtre et son lapin étaient déjà âgés lorsqu’ils commencèrent à se
connaître. ”
René-Antoine de Réaumur, Art de faire éclore et d’élever en toute saison des oiseaux domestiques de toutes
espèces.
“ Devant ces créatures immondes, mi-hommes mi-bêtes, mi-animaux mi-végétaux, qui me regardaient de
leurs yeux glauques, les pensées les plus extravagantes m’assaillaient. Je pensais à Nyarlathotep, le chaos
rampant, à Cthulhu, le monstre des abysses, qui attend, plongé dans ses rêves, au fond de sa demeure de R'lyeh,
la ville morte, et à ces mille autres entités innommables dont parle le Necronomicon, l'ouvrage interdit et
introuvable de l’Arabe dément Abdul Alhazred, dans ces pages qui font frémir d’horreur ceux qui ont eu le
malheur de les avoir entre les mains, et je m’en remémorais un passage : ‘ Car les hybrides, s’écria Ward, sont
doublement maudits. Leurs géniteurs ont voulu échapper aux Lois de la Nature, des Mondes et des Dieux. Ils
ont perpétré des accouplements hideux, ils ont commis des copulations contre-nature, ils se sont vautrés dans
des coïts indescriptibles. Ils ont voulu braver les Lois, mais les Lois ont été plus fortes qu’eux : ce sont toujours
elles qui commandent. Les hybrides sont les produits de l’union de l’eau et du feu, du ciel et de la terre : ils ont
hérité de leurs géniteurs des marques indélébiles, ils sont intermédiaires. Dieu ne les reconnaîtra pas, mais
l’illimité Azathoth, le malfaisant, ce sultan des démons dont aucune bouche n’ose prononcer le nom à voix
haute, dont rUltime trône de nuit se dresse dans le vide central et sans forme, lui, les accueillera à bras ouverts
dans sa cité de Kadath, leur ouvrira les portes du palais d’onyx, et les entraînera dans l’antre humide et
vénéneuse, aux parois éternellement couvertes de fongosités putrides, qui s’abrite en son sein. ’ ”
Saturnin Pojarski, La quête du chaînon manquant.
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
17
et des mystères de dévolution...
“ The world is replete with mystery and man is labouring hard to unfold the fog of mystery. He is
exploring ail the avenues to discover the undiscovered, to know the unknown, to see the unseen with his drill of
intelligence and austere dévotion. The Himalayan newt and its distribution in various altitudes of the Eastern
Himalayas is also peculiar and enveloped with mystery. ”
S. K. Chaudhuri, “ Studies on Tylototriton verrucosus (Himalayan newt) found in Darjeeling ", J.
Bombay nat. Hist. Soc., 1966.
“ Et le cristal vole en éclats. Les collections se dispersent. Toute la création part à la dérive : on s’aperçoit
qu'elle s'accomplit à travers les millénaires comme un corps se métamorphose. Une fêlure court dans la vitre de
la jolie boîte de Linné, le vent noir s’y engouffre, il froisse les ailes de pourpre et d’or, il opère des greffes, il
agence des chimères. Les cicindèles, les papillons exigent un nouveau regard : ils cessent de reproduire
l’inévitable motif du premier papillon, de la première cicindèle, pour former l’une des esquisses provisoires que
l’opaque génie de la nature produit, corrige, supprime, mutile ou perfectionne. Burnet, Benoît de Maillet, Buffon
bousculent le beau tableau paralysé des naturalistes. Le passé dévoile ses gouffres. Le déluge n’est plus qu’une
péripétie, coincé entre des lacs de lave, des effondrements marins, des jaillissements de reliefs, des glaciations, des
touffeurs. La Terre murmure. Elle assure qu’elle est vivante et ancienne. La géologie est une épopée. Et le
décrochage se produit le jour où l’on accepte que le vivant (animaux, plantes et bientôt hommes) porte les
cicatrices de ces remuements. Toutes les formes du monde se sont combinées sous la pesée du temps. Elles ont
inventé leurs propres dessins dans le feu et le tumulte. Les animaux se sont diversifiés, ils ont tenté des
expériences pour répondre aux agitations de la terre. Des figures, imprévues, du plan initial, des ajouts et des
appoggiatures, des chevauchements, des mélanges, des inventions poussent constamment sur l’arbre de plus en
plus ramifié du vivant. 4 Le vermisseau imperceptible, dit Diderot, qui s’agite dans la fange s’achemine peut-être
à l’état de grand animal ; l’animal énorme qui nous épouvante par sa grandeur s’achemine peut-être à l’état de
vermisseau, est peut-être une production particulière momentanée de cette planète ’. Et Benoît de Maillet retrace
le scénario par lequel les poissons, abandonnés sur les rivages desséchés, sont sortis de la mer : 4 La semence de
ces poissons, dit-il, portée dans des marais, peut aussi avoir donné lieu à cette première transmutation de
l'espèce, du séjour de la mer en celui de la terre. Que cent millions aient péri sans avoir pu en contracter
l’habitude, il suffit que deux y soient parvenus pour avoir donné lieu à l’espèce. ’ ”
Gilles Lapouge, Utopie et civilisations.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
INTRODUCTION
Aperçu historique
À l’origine du présent travail, se trouve une
étrange constatation. Ayant mis en évidence, lors
d'un travail sur les Amphibiens de la région
himalayenne (Dubois, 1974 a, 1975, 1976), l’exis¬
tence d'un groupe bien défini d’espèces de Ranidae
proches parentes, caractérisées par une écologie
particulière, nous ressentions la nécessité de
nommer ce groupe et nous interrogions sur le
rang taxinomique qui devait lui être attribué :
“ Genre, sous-genre ou groupe d’espèces? ”
(Dubois, 1976 : 27). Nous penchant alors sur la
littérature scientifique existante, nous eûmes la
surprise de constater la quasi-inexistence de
publications consacrées à la notion de genre (et
aux notions voisines) en zoologie. A l’heure
actuelle, après de longues recherches bibliogra¬
phiques, nous n’avons trouvé que 42 publica¬
tions comportant le mot “ genre ” (ou “ sous-
genre ”) dans leur titre, et consacrées à une
discussion de ce concept (ou de celui de sous-
genre) : Cope, 1868 ; Clark, 1911 ; Alphéraky,
1912; Metcalf, 1915; Pia, 1920; Schenck,
1937 ; Bartlett, 1940 ; Camp, 1940 ; Greenman,
1940 ; Sherff, 1940 ; Hubbs, 1943 ; Mayr, 1943,
1965; Simpson, 1943 ; Williams, 1951 ; Edwards,
1953 ; James, 1953 ; Caïn, 1954, 1956 ; Mandel¬
brot, 1956 ; Paclt, 1957 ; Inger, 1958 ; Torto-
nese, 1962 ; Voous, 1964 ; Beck & Beck, 1968 ;
Illies, 1970; Rowell, 1970; Clayton, 1972;
Moore, 1976; Duellman, 1977; Van Gelder,
1977 ; Alberti, 1978 ; Bock & Farrand, 1980 ;
Dubois, 1981 a, 1981 c, 1982 a, 1988 ; Plateaux,
1981 ; Bernardi, 1983; Daget, 1983; Stoyan,
Stoyan & Fiksel, 1983 ; Lemen & Freeman,
1984. Par ailleurs, quelques discussions intéres¬
santes concernant le concept de genre sont
apparues occasionnellement dans quelques ouvra¬
ges généraux (p. ex. : Mayr, Linsley & Usinger,
1953; Simpson, 1961; Mayr, 1969, 1982 a;
Crowson, 1970 ; Ross, 1975) ou dans des articles
de taxinomie (révisions, faunes, etc.) ou de
zoologie générale, où elles sont difficiles à trou¬
ver (p. ex. : Ghigi, 1936; Montalenti, 1938;
Ripley, 1945; Simpson, 1945; Inger, 1954;
Laurent, 1956, 1964, 1972, 1973; Michener,
1957 ; Sibley, 1957 ; Caïn, 1958 ; Savage, 1958 ;
Johnsgard, I960; Parkes, 1961; Rosen &
Bailey, 1963 ; Pasteur, 1964, 1982 ; Poynton,
1964, 1976 ; Kluge, 1966 ; Short, 1969 ; Lynch,
1970, 1971; Pépin et al., 1970; Martin &
Watson, 1971; Dubois, 1975, 1976, 1980 b,
1981b, 1983 a, 1983 c, 1984 a, 1984 c, 1987 b;
Gorham, 1977 ; McAllister & Coad, 1978 ;
Avise & Aquadro, 1982; Sibley & Ahlquist,
1982).
La liste de références ci-dessus est certaine¬
ment encore incomplète, mais le fait même
qu’elle puisse être établie et ne compte que
quelques dizaines de titres contraste avec le
nombre très élevé d’articles et de livres consacrés
à une discussion du concept d’espèce (il existe
sans doute plusieurs centaines, ou même plus, de
publications scientifiques comportant le mot
“ espèce ” dans leur titre) : cette constatation
apparemment anecdotique souligne le fait que le
concept de genre a bien moins attiré l’attention
des théoriciens de la classification zoologique que
le concept d’espèce. Toutefois, le fait que, dans la
nomenclature linnéenne, le nom générique figure
dans le binomen latin qui désigne chaque espèce,
et donc apparaît dans toute publication scien¬
tifique traitant d’êtres vivants, donne à ce nom
un rôle important en systématique, certainement
bien plus que celui des noms des autres taxons
supérieurs.
Ayant pris conscience de cette lacune, nous
Source : MNHN, Paris
20
ALAIN DUBOIS
avons consacré plusieurs années à une réflexion
sur la question du genre en zoologie et à une
discussion de celle-ci avec de nombreux collègues,
soit en privé, soit par correspondance, soit lors
de conférences, colloques, journées d’études. En
1976, nous avons proposé à la Société Zoolo¬
gique de France l’organisation d'une Table Ronde
sur “ Genre, sous-genre et groupe d’espèces
Lors de cette journée d’étude, qui se tint au
Muséum de Paris le 14 mars 1978, huit orateurs
prirent la parole, et il est dommage que seuls de
brefs résumés de trois de ces communications
aient été publiés dans le Bulletin de la Société
Zoologique de France (Dubois, 1981 c ; Pla¬
teaux, 1981 ; Bernardi, 1983); nous regrettons
particulièrement pour notre part que n’ait pas été
publié le manuscrit remis par Henri Bertrand à
l’issue de cette réunion (“ Le problème du genre
chez les larves et nymphes des Coléoptères
aquatiques ”), non seulement parce que ce fut
sans doute son dernier travail achevé avant son
décès accidentel à la fin de 1978, mais encore
parce que ce texte comportait une intéressante
discussion sur la “ réalité ” des taxons genres
chez les Coléoptères aquatiques, insistant sur la
congruence relevée entre la classification géné¬
rique fondée sur les caractères des adultes et celle
qui pourrait être construite en s’appuyant sur les
caractères des larves et des nymphes.
Nous avons eu ensuite l’occasion de proposer
et discuter nos idées sur cette question lors de la
Table Ronde du Muséum de Paris du 2 mai 1979
sur “ Nature et buts des classifications zoolo¬
giques ” (conférence : “ La conception ‘synthé¬
tique ' de la classification zoologique ”), puis lors
de la discussion de la Table Ronde sur “ Generic
Criteria and Utilization of Subgenera ”, dans le
cadre du Quatrième Symposium International
sur les Amphibiens d’Afrique (Museo Zoologico
de “La Specola ”, Florence, 10-16 décembre
1979). Nos réflexions sur le concept de genre
nous ayant, comme on le verra, amené à donner
une importance nouvelle aux résultats de l’hybri¬
dation interspécifique en systématique supraspé-
cifique, nous avons pensé qu’il serait bon d’en
discuter avec des spécialistes de diverses discipli¬
nes, et avons proposé à J. Carayon l’organisa¬
tion d’une Table Ronde du Muséum de Paris sur
" Hybridation et systématique ”. Cette Table
Ronde se tint les 25 et 26 novembre 1980. Treize
orateurs y prirent la parole. Nous y avons
prononcé une conférence intitulée “ Hybridation,
parenté phylogénétique et classification supraspé-
cifique ”. En juillet 1982, à l’invitation de M. D.
Grmek et Ernst Mayr, nous avons présenté un
exposé sur “ Le genre, catégorie taxinomique
artificielle ou unité évolutive naturelle ? ” dans le
cadre du Troisième Cours de l’International
School of History of Biological Sciences (“Clas¬
sification and Hiérarchies. Historical Develop-
ments and Epistemological Aspects ”, Ischia, 5-
14 juillet 1982). Le 1 er décembre 1982, à l’invita¬
tion de Michail Fischberg, nous avons donné
une conférence intitulée “ Hybridation et systé¬
matique en zoologie ”, dans le cadre des Sémi¬
naires du Centre de Zoologie de l’Université de
Genève. Enfin le 27 mars 1985, à l’invitation de
Georges Pasteur, nous avons fait un exposé sur
“ Le genre en zoologie, catégorie taxinomique
artificielle ou unité évolutive naturelle ?” à l’Uni¬
versité Montpellier II, dans le cadre des Confé¬
rences du Laboratoire de Génétique Écologique
de l’École Pratique des Hautes Études.
Plusieurs publications consacrées aux idées
exposées dans ces conférences sont déjà parues
(Dubois, 1981a, 1981c, 1982 a, 1983 a, 1988),
d’autres sont en préparation. Par ailleurs, nous
avons commencé à mettre en application les
principes et critères proposés sur la base d’argu¬
ments théoriques généraux dans des travaux
portant sur la systématique des Amphibiens
Anoures et Urodèles, notre domaine de recherche
(Dubois, 1975, 1976, 1977 c, 1979 a, 1980 b,
1981b, 1983c, 1984a, 1984b, 1984c, 1984e,
1987 b). À notre connaissance, pour l’instant un
seul auteur a discuté par écrit nos propositions,
et a étudié, brièvement, les conséquences de
celles-ci sur la classification d’un groupe animal
précis : il s’agit de Daget (1983), et le groupe
concerné est celui des poissons osseux.
En août 1981, nous avons découvert les publi¬
cations de Van Gelder (1977, 1978), où il était
proposé de faire usage d’un critère d’hybridation
pour reconnaître les genres en zoologie. Lors de
la Table Ronde du 14 mars 1978, Plateaux
(1981) et nous-même (Dubois, 1981 a, 1981 c,
1982 a) avions fait une suggestion similaire. La
convergence entre les trois propositions est fort
intéressante : au niveau pratique, elles aboutis¬
sent toutes les trois au même résultat (réunion
dans un même genre des espèces susceptibles de
donner des hybrides viables), bien que les raisons
théoriques avancées par les trois auteurs soient
sensiblement différentes.
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
21
Dans le présent mémoire, nous faisons le point
sur cette question à la fin de 1985, en tentant
d’intégrer dans une même réflexion l’ensemble
des données, hypothèses, discussions que nous
avons été amené à rencontrer au cours de cette
longue recherche. Nous l’offrons avant tout au
lecteur comme base de travail, nullement comme
un manuel pratique d’utilisation ou un dernier
mot. Sur cette base il y aura encore beaucoup à
construire.
Présentation du problème
La classification zoologique linnéenne repose
sur un certain nombre de catégories, de la sous-
espèce au super-règne. Un examen critique de
cette classification, des concepts et méthodes
employés, est en cours depuis déjà longtemps.
Toutefois les différentes catégories n’ont pas
toutes été soumises à un examen équivalent.
C’est certainement au sujet du “ problème de
l’espèce ” qu’a été produite la plus abondante
littérature (voir p. ex. : Mayr, 1963, 1970, 1974 a,
1982 a; Bocquet, Génermont & Lamotte, 1976,
1977, 1980). Le problème des “catégories supé¬
rieures ” (famille et au-dessus) fait actuellement
parmi les systématiciens l’objet d’un débat très
âpre (on trouvera de nombreuses références
concernant ce débat par exemple dans Dupuis,
1979 et Mayr, 1981, 1982 a). Seul le genre,
catégorie qui occupe une place intermédiaire
entre l’espèce et les catégories supérieures, a pour
l’instant été largement laissé de côté.
Pour beaucoup de zoologistes, il est vrai, la
seule catégorie taxinomique qui corresponde à
une réalité dans la nature est l’espèce, et toutes
les autres catégories sont artificielles. Il n’y aurait
pas lieu alors de tenter une approche théorique
du concept de genre. Toutefois si l’on admet,
avec Mayr (1969, 1981, 1982 a) et d’autres, que
la classification zoologique n’a pas pour unique
fonction d’être une méthode d’identification,
mais doit être aussi un système de stockage de
l’information, une véritable théorie biologique
qui pourra servir de fondement à toutes sortes de
travaux biologiques comparatifs, il apparaît jus¬
tifié de se pencher sur cette catégorie, qui joue un
rôle important en systématique supraspécifique.
Selon les groupes zoologiques, l’accord pra¬
tique qui existe entre les spécialistes quant à la
délimitation des genres est plus ou moins grand.
Dans bien des groupes, cet accord est médiocre,
et il en résulte une très grande instabilité de la
classification et de la nomenclature génériques.
Un tel phénomène se manifeste aussi il est vrai
pour les catégories supérieures. Toutefois une
différence fondamentale existe entre le genre et
celles-ci : c'est que, dans la nomenclature lin¬
néenne, le nom générique figure dans le binomen
latin donné à chaque espèce, ce qui rend particu¬
lièrement impérative la nécessité de sa stabilité.
Dans l’esprit de Linné, une importante fonc¬
tion du nom générique était de soulager la
mémoire (Caïn, 1958), en désignant collective¬
ment un ensemble d’espèces “ voisines ” ou “simi¬
laires ”. Actuellement, tous les systématiciens
seraient vraisemblablement d’accord avec une
définition du genre aussi lâche que la suivante :
un genre regroupe des espèces plus voisines les
unes des autres que des espèces des autres genres.
Reste à savoir ce que l’on entend par “voi¬
sines ”, et selon la définition que l’on donnera de
ce terme on aboutira à des conceptions radicale¬
ment différentes du genre. En d’autres termes,
tout le “ problème du genre ” revient en défini¬
tive à déterminer quelles informations le nom
générique doit apporter.
Bien des systématiciens ont rêvé d’une classifi¬
cation du règne animal dans laquelle les diffé¬
rents taxons d’une même catégorie seraient équi¬
valents dans les divers groupes d’animaux (c’est-
à-dire qu’un genre de Lépidoptères soit équiva¬
lent à un genre d’Oiseaux ou de Mollusques,
etc.). La recherche de cette équivalence a amené
certains systématiciens à adopter des critères
simples, parfois même simplistes, de définition
des genres, qui seront discutés ci-dessous. Ce
problème de l’équivalence des taxons est difficile,
par suite de l’absence de caractères communs à
des groupes différents (voir Schaefer, 1976),
mais peut-être pas insoluble, comme nous le
verrons.
Un autre problème lié au précédent est celui de
la réalité des taxons supérieurs (Ball, 1983). La
question peut être posée de la manière suivante :
Source : MNHN, Paris
22
ALAIN DUBOIS
les taxons reconnus par les zoologistes sont-ils
des regroupements artificiels (c’est-à-dire créés de
toutes pièces par l’homme) d’individus, ou bien
des entités qui existent réellement dans la nature,
indépendamment de la conscience que les sys-
tématiciens peuvent en avoir? De la réponse
qu’on apportera à cette question découleront des
impératifs méthodologiques différents pour les
systématiciens. Si les taxons biologiques sont des
créations de l'esprit humain, il importera de fixer
des règles pour les établir. Plusieurs types de
critères pourront être choisis pour ce faire, mais
le choix des meilleurs critères sera déterminé en
définitive par des considérations pragmatiques :
les taxons n’ayant pas d’existence propre dans la
nature, la classification la meilleure sera celle qui
facilitera le plus le travail des systématiciens, et
éventuellement celui des autres biologistes (la
plus “ pratique ”, dans les divers sens que peut
prendre ce terme). En revanche, si les taxons
existent dans la nature, en dehors de l’idée que
nous avons d’eux, la tâche des systématiciens
sera alors de les y trouver, de les y reconnaître.
même si ce n’est pas aisé, et si cela ne doit pas
nécessairement faciliter le travail des biologistes
par la suite (dans la mesure par exemple où des
techniques particulières ou lourdes doivent être
mises en œuvre pour les reconnaître).
Comme l’a souligné notamment Mayr (1982 a :
207-208), ce problème est en partie sémantique,
et provient partiellement de la confusion qui a
longtemps existé entre les concepts de catégorie
et de taxon. Un taxon est un ensemble d’orga¬
nismes de rang taxinomique quelconque qui est
suffisamment distinct pour mériter d’être nommé
et assigné à une catégorie définie. En termes de
logique, un taxon est un individu, et les orga¬
nismes animaux ou végétaux dont il est constitué
sont les parties de ce taxon. En revanche, une
catégorie, dans le sens actuel de ce terme, désigne
un rang ou niveau dans une classification hiérar¬
chique. C’est une classe, dont les membres sont
tous les taxons auxquels est assigné un rang
donné.
S’appuyant sur cette distinction, Mayr (1982 a :
208) écrit :
“ The question. Are the higher categories real ? must thus be dissolved
into two separate questions: (1) Are (most of) the groups (taxa) which we
rank in the higher categories well delimited ? and (2) Is it possible to give an
objective (nonarbitrary) définition of such higher categories as genus, family,
or order ? The answer to the first question is clearly yes, but to the second
one it is clearly no.”
Selon cette conception, qui a souvent été
défendue et illustrée dans la littérature scien¬
tifique, la démarche classificatoire comporterait
deux temps : tout d’abord la reconnaissance de
taxons (quelle que soit la méthode employée
pour le faire), puis l’établissement du rang de
chaque taxon. Seul le premier temps de cette
démarche serait réellement “ non-arbitraire ”.
L'attribution de rangs donnés à des taxons serait
liée notamment à l'ampleur de la divergence entre
eux. Une telle conception implique que tous les
taxons sont fondamentalement de même nature,
mais emboîtés les uns dans les autres comme des
poupées russes : ainsi en définitive un sous-genre
serait un “ petit genre ” ou un “ genre naissant ”,
un genre serait une “famille naissante”, etc.
A l’échelle de l'espèce, catégorie-clef de la
hiérarchie linnéenne, l’application de cette con¬
ception serait fausse : la sous-espèce, telle qu’elle
est comprise de nos jours, n’est pas une “ petite
espèce ” ; ce n’est même pas, ou pas nécessaire¬
ment, une “ espèce naissante ”. La plupart des
systématiciens actuels s’accordent pour recon¬
naître que la catégorie espèce n’est pas une
invention de l’esprit humain, mais qu’elle corres¬
pond à une réalité objective dans la nature. En
d’autres termes, indépendamment de la concep¬
tion que les biologistes en ont, il existe dans la
nature des entités qui correspondent au concept
d’espèce tel que la biologie contemporaine le
définit, c’est-à-dire un “ pool génique fermé, ou
protégé ” (Bocquet, Génermont & Lamotte,
1976, 1977, 1980) : pour reprendre les termes
cités ci-dessus de Mayr (1982 a), cette définition
est donc “ objective ” et “ non-arbitraire ’’. Le
rôle des systématiciens est alors de reconnaître les
espèces dans la nature et non plus de “ créer ”
des espèces. Dans l'échelle de la hiérarchie
linnéenne, l’espèce serait donc un point fixe, dont
la position serait donnée de manière objective ;
en revanche, la position des catégories supé¬
rieures serait arbitraire, et il ne saurait être
question de la fixer de manière objective.
Pourtant, l’espèce n’est pas la seule catégorie
systématique susceptible d’être définie de manière
rigoureuse et objective. On trouvera dans l’excel-
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
23
lent travail de Bernardi (1980) une étude de
plusieurs catégories désignées par cet auteur du
nom de “ catégories taxonomiques de la systéma¬
tique évolutive Toutes ne présentent pas le
même intérêt ni la même importance, mais
certaines, telles celles de superspecies (“ groupe
monophylétique d'espèces entièrement vicarian-
tes”, Bernardi, 1980 : 385) et de prospecies
(espèces vicariantes constituant une superspe¬
cies), correspondent indéniablement à des entités
réelles dans la nature. Dans le cas de catégories
comme l’espèce ou la prospecies, la distinction
établie ci-dessus entre reconnaissance (ou délimi¬
tation) du taxon et établissement du rang de
celui-ci n’a plus lieu d’être. Ce sont les mêmes
critères qui permettent de reconnaître l’unité
taxinomique et de la rapporter à une catégorie
donnée.
Une telle situation est-elle propre à la caté¬
gorie espèce et aux catégories situées juste au-
dessus et au-dessous de celle-ci, étudiées par
Bernardi (1980), ou bien est-il possible de
reconnaître également des unités naturelles à un
niveau plus élevé de la hiérarchie linnéenne ? Ce
ne pourrait être le cas que si l’on pouvait trouver
des critères objectifs, non-arbitraires, pour définir
ces taxons. De tels critères permettraient, comme
dans le cas de l’espèce ou de la prospecies, de
reconnaître de manière concomitante et l’exis¬
tence du taxon naturel et le rang taxinomique de
celui-ci. La thèse que nous soutenons ici est que
de tels critères existent et peuvent être trouvés :
en ce qui concerne la catégorie du genre, sur
laquelle est centrée la discussion qui suit, nous
proposons l’emploi d’un nouveau critère, celui de
la réussite de l’hybridation interspécifique.
Avant d’aborder ce point, toutefois, nous nous
proposons d’effectuer une revue rapide des quatre
types principaux de concepts du genre qui se
rencontrent dans la littérature, afin de situer
notre nouvelle proposition au sein de ce cadre
général.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
LES CONCEPTS DU GENRE
Concept empirique
Un concept empirique du genre est sous-jacent
à la pratique de nombreux systématiciens, qui
estiment qu’il n’y a pas besoin d’une théorie du
genre. Pour ces auteurs, le genre est une conven¬
tion pratique, les genres sont des cases de
rangement qui facilitent l’identification des espè¬
ces. Le genre ne correspond donc à aucune unité
réelle dans la nature, c’est une création de
l’esprit.
Ces auteurs insistent sur le fait que le genre
doit être utile, “ pratique ”. Cette notion de
“ pratique ”, toutefois, n’est pas claire. Signifie-t-
elle “ facile à reconnaître ” ? ou “ facile à identi¬
fier ” ? “ pas trop grand ” ? “ apportant tel ou tel
type d'information ” ?
Pour beaucoup de systématiciens, le critère
taille prédomine, ce qui s’exprime en disant
qu’ “ un genre doit contenir ni trop, ni trop peu
d’espèces ”. Ces auteurs ont alors tendance à
regrouper les espèces isolées dans des genres
artificiels, et à démanteler les grands genres,
aboutissant en définitive à reconnaître un
nombre modéré de “ cases de rangement ” de
“ volumes ” comparables.
Des auteurs assez rares sont en faveur de
genres de taille relativement grande :
“ Je trouve personnellement qu'il faut utiliser des genres d’une certaine
ampleur, solution préférable en biologie générale, où les noms scientifiques
des animaux doivent être familiers au plus grand nombre ”. (Bernardi, 1983 :
136).
D’autres systématiciens, sans doute plus nom¬
breux, préconisent au contraire de réduire le plus
possible la taille des genres :
“ Quand un genre comporte un grand nombre d’espèces et qu’on peut y
distinguer des groupes naturels par n’importe quel biais, il est désirable de le
fragmenter en plusieurs genres. ” (Laurent, 1956 : 230).
“ In entomology there is sentiment in some quarters for setting an upper
limit (perhaps 40) to the number of species allowed in a single genus. ”
(Ross, 1975, cité par Van Gelder, 1977 : 2).
Rosen & Bailey (1963) ont souligné que, à
mesure que la systématique d’un groupe se
développe, on observe souvent les phénomènes
suivants : d’abord découverte, description et
dénombrement des espèces ; puis tendance à
“ mettre de l’ordre ” dans cet amoncellement
d’espèces et à regrouper celles-ci par affinités.
Les auteurs ont alors souvent tendance à créer
un genre pour tout ensemble d’espèces dont on
peut démontrer qu’elles sont voisines, et à
démembrer les genres dès qu’on y découvre de
nouvelles hétérogénéités. En définitive, ils ten¬
dent à reconnaître des genres de plus en plus
petits, souvent monospécifiques.
Source : MNHN, Paris
26
ALAIN DUBOIS
Une telle pratique dénote une incompréhen¬
sion de la signification fondamentale du binomen
linnéen, au sein duquel les deux noms ont des
fonctions différentes, le nom spécifique exprimant
la singularité et le nom générique l’existence d'un
groupe d’unités “ voisines ” (similaires, ou appa¬
rentées, ou les deux). Le genre, contrairement à
l’espèce, est une unité collective, et le nom
générique n’a pas pour première fonction d’expri¬
mer la différence, mais la similitude. Le nom
générique tel que le conçoivent les diviseurs ne
transporte plus, ou presque, d'information :
“ This différence in the functions of species and genus names is completely
ignored by many recent taxonomists, particularly the so-called generic
splitters. It is their aim to express différence not only in the spécifie, but also
in the generic name. This tendency, if carried to its logical extreme, leads to
uninomialism, and some of the leading generic splitters hâve openly or in a
veiled form endorsed this principle of nomenclature. To me it seems to
indicate a complété misunderstanding of the principle of binomial nomen¬
clature, if somebody uses the generic name primarily to express différence.
This is the function of the species name. ” (Mayr, 1943: 138).
Nous estimons aussi utile à ce sujet de repro- (1963) sur les Poeciliidae, où des idées similaires
duire un passage du travail de Rosen & Bailey sont exprimées avec une grande clarté :
“ It is évident that the phylogenetic relationships between different species
or between distinct groups of species are reflected in a host of features, some
anatomical and behavioral, some physiological and biochemical, and some
genetic and developmental — in short, in some features of ail the major
Systems and processes that characterize organisms. Hence, investigators in
the fields of comparative anatomy and comparative development, as well as
many experimental biologists, may contribute directly and indirectly to
systematic knowledge. For the non-systematist, however, a classification
consisting of too many small généra présents a major obstacle to his efforts
at recognizing différences and similarities between related organisms that are
worthy of study. In an earlier classification of the poeciliids, for example,
two species now shown to be intimately related were placed in different
généra because one of them possesses an asymmetrical external genitalium.
Under this taxonomie arrangement, a developmental biologist interested in
problems of asymmetry and hence in the asymmetric species would hâve
difficulty identifying the symmetrical relative, the comparative study of
which might be expected to yield important dues as to the origin of the
asymmetric condition. The use of separate généra is usually, and justifiably.
taken as a mark of the gross genetic incompatibility of the species thus
separated taxonomically, and in the foregoing example may be expected to
draw attention away from important biological properties common to both.
It may even, at times, tend to prevent experimental workers from realizing
that the comparative study of both species is appropriate. When a single
genus is used for these species, the comparative materials are collected
together, and the likelihood is increased that studies in other fields will be
performed by investigators whose results are important to systematics. In
general, the masking effects of an oversplit classification may be remedied by
the use of comprehensive généra that assemble, and thereby underscore,
some contrasting features as well as the many unifying characters to be
found among intimately related organisms. The function of broad and co-
ordinate généra, when data on complex and little-known groups are made
available to non-systematists, is often overlooked by the taxonomist. ’’
(Rosen & Bailey, 1963: 6).
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
27
Concept phénétique
Si l’on admet que le genre doit regrouper des
espèces plus “ voisines ” entre elles qu’elles ne le
sont d’autres groupes semblables, que signifie
“ voisines ” ?
Pour les phénéticiens, la classification repose
sur l’estimation ou la mesure des affinités,
comprises ici dans le sens de similitudes phénoty¬
piques , lesquelles sont en général censées repré¬
senter les similitudes génotypiques.
La vieille méthode, qui date des débuts de la
systématique, consiste à comparer la morpho¬
logie des espèces, et à en tirer une estimation
(plus ou moins subjective) de leur plus ou moins
grande ressemblance, celle-ci étant parfois, mais
pas toujours, supposée traduire leur plus ou
moins grande affinité. Les aspects modernes de
cette méthode s’appuient sur la biométrie (quan¬
tification des caractères) et plus récemment (depuis
une vingtaine d’années) sur la taxinomie numé¬
rique, qui prend en compte un nombre élevé de
caractères (Sneath & Sokal, 1973). Ces caractè¬
res peuvent être empruntés à la morphologie,
mais aussi à l’écologie, au comportement, aux
chromosomes, etc., c’est-à-dire que c’est sur
l’ensemble de Yholomorphe (Hennig, 1950) que
porte l’analyse. Celle-ci aboutit à l’estimation
d’une “ distance ” entre espèces, et l’ensemble des
distances entre plusieurs espèces peut être présenté
graphiquement, par exemple sur un phéno-
gramme. Les phénéticiens ont parfois assigné, à
Concept
Comme l’ont souligné plusieurs auteurs, et
notamment Mayr (1974 b), il importe de distin¬
guer deux aspects fondamentaux dans les tra¬
vaux de Hennig et de ses disciples. L 'analyse
cladistique s'attache à la reconstitution, la plus
fidèle possible, de la phylogénie d’un groupe
donné (établissement du cladogramme). Des pro¬
grès remarquables ont été réalisés dans ce domaine
par les cladistes par l’élaboration et la formalisa¬
tion de principes et méthodes de travail, dont
un niveau fixé a priori de “ divergence ” morpho¬
logique, un niveau systématique donné : de cette
manière, deux groupes d'espèces séparés par telle
distance seront par définition considérés comme
deux genres, par telle autre distance comme deux
familles, etc.
On regroupe ainsi des espèces ressemblantes.
En général cette ressemblance est due à la
présence en commun, chez ces espèces, de carac¬
tères retenus depuis un ancêtre commun récent.
Mais ce n’est pas toujours le cas. La ressem¬
blance peut être liée à l’existence d’un ancêtre
commun lointain, une évolution parallèle ayant
eu lieu, par suite de la présence au départ de
facteurs génétiques communs, entre deux stocks
séparés depuis longtemps. La ressemblance peut
aussi être due à une convergence entre lignées
différentes, lorsque celles-ci tendent à s’adapter à
des modes de vie similaires.
Les méthodes numériques de mesure des simi¬
litudes récemment développées sont précieuses
car elles permettent une mesure objective, ou
quasi-objective, de la ressemblance entre deux
types d’organismes, mais elles ne suffisent
pas pour construire une classification d'espèces
vivantes. De telles méthodes seraient suffisantes
pour permettre de classer convenablement des
objets, mais pas des êtres vivants qui sont le
résultat d’une histoire et qui vivent dans un
milieu.
CLADISTE
certains étaient déjà appliqués bien avant Hen¬
nig mais de manière moins systématique et
rigoureuse. Tous les zoologistes qui s’intéressent
à l’étude de la phylogénie doivent prendre
connaissance des travaux de Hennig et de ses
disciples dans ce domaine, et l’on peut s'étonner
que des travaux paraissent encore sur cette
question (Clark, 1977 ; Blandin, 1978), où les
concepts et méthodes de l’école cladiste ne sont
pas même mentionnés. On consultera avec profit
Source : MNHN, Paris
28
ALAIN DUBOIS
les travaux de Dupuis (1979, 1984), qui offrent
une liste quasi exhaustive des références significa¬
tives dans ce domaine.
Les principes de classification cladistique, d’autre
part, ne découlent nullement de manière directe
de la précédente analyse. Il s’agit en réalité d’un
ensemble de règles et de conventions admises en
vue de la transcription automatique de la phy¬
logénie en classification.
Pour les cladistes, en effet, la classification ne
doit être qu'une transcription, la plus exacte
possible, de l’arbre phylogénétique ou clado-
gramme dans un autre plan. Les règles adoptées
pour cette transcription sont relativement sim¬
ples. Tout d'abord, chaque nouvelle cladogenèse
donne automatiquement naissance à deux nou¬
veaux taxons. Ensuite, n’est considéré comme
monophylétique qu’un taxon comprenant tous
les descendants d’une espèce ancestrale donnée et
cette espèce elle-même. Les cladistes ont enfin
cherché un critère simple permettant de rendre
les taxons équivalents dans différents groupes :
c’est ainsi qu'a été proposé que le rang d’un
taxon soit automatiquement donné par son âge,
ou par le nombre de cladogenèses survenues
depuis son apparition. Alors que les méthodes
classiques de détermination de l’âge des taxons
posaient des problèmes importants (voir par
exemple la discussion dans Dupuis, 1979 : 47-
50), Sibley & Ahlquist (1982) ont suggéré que
l’hybridation de l’ADN permettrait de dater les
cladogenèses de manière relativement précise.
L’emploi d’un tel critère amènerait par exemple à
réunir tous les Primates supérieurs dans un seul
genre, ou au contraire à élever le genre de
grenouilles Rana à l’échelle d’un ordre.
Les systématiciens “ synthétistes ”, pour leur
part (p. ex. : Gisin, 1964, 1966 : Mayr, 1969,
1974 b, 1981), estiment que la conception cladiste
de la classification, fondée sur la seule phy¬
logénie, ou plutôt sur une conception restreinte
de la phylogénie (ne considérant qu’un seul de
ses aspects, la cladogenèse), est singulièrement
pauvre. En effet la classification cladiste ne tient
pas compte de la divergence, plus ou moins
accentuée, entre lignées, qui résulte de l’existence
de taux d’anagenèse différents dans des lignées
différentes à des époques différentes. Parenté
généalogique et similitude génétique ne sont pas
équivalentes. Une classification purement généa¬
logique ne donne plus aucune mesure des ressem¬
blances morphologiques, écologiques et géné¬
tiques entre les espèces. Elle ne tient pas compte
du passage dans des zones adaptatives nouvelles,
et de l’accélération des taux d’évolution lors de
ces changements écologiques.
Il n’est peut-être pas inutile de signaler que la
critique de certains aspects de la classification
“ monophylétique ”, c’est-à-dire basée sur la seule
généalogie, avait été faite dans ses grandes lignes
de manière très claire et pour ainsi dire “ avant la
lettre” par Bigelow (1956 : 146) dans un
passage apparemment tombé dans l'oubli et qui
mérite d’être cité :
“ Without overlooking the fact that resemblance reflects phylogeny , it is
well to bear in mind that différence reflects évolution, and that the nature
and extent of these similarities and différences, not the time during which
they hâve been retained or effected, is the primary concern of evolutionary
classification. Organisms whose ancestors evolved very little relative to one
another should not be separated merely because évolution has been slow, or
grouped with organisms with whom they share a more recent common
ancestry despite extensive overall différences that hâve evolved between
them. Evolution is change, not time. If classification is to correspond with
évolution, it must be based on the extent of overall différence, not on time.
Monophyletic classification is based on recency of common ancestry (he. on
time), and therefore should not be regarded as even a ‘ theoretical ' idéal. ”
Concept synthétique
Pour que le nom générique, qui figure dans le
binomen latin attribué à chaque espèce, soit
utile, il faut qu’il apporte le plus possible
d’informations, et d’informations distinctes de
celles qu’apporte le nom spécifique. Les trois
concepts du genre que nous avons envisagés ont
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
29
ceci de commun que le nom générique apporte
dans chaque cas peu ou pas d’informations :
aucune information définie pour les empiristes,
des informations concernant la seule morpho¬
logie pour les phénéticiens, et le seul degré de
parenté pour les cladistes.
Les partisans de la classification “évolution¬
niste ” (Mayr, 1969, 1974 b, 1981), qu’on pour¬
rait appeler aussi “synthétique” (Gisin, 1964;
Dubois, 1981 c, 1982 a) ou “ quantique ” (Gisin,
1966), n’oublient pas que le nom scientifique des
espèces s’adresse aussi aux non-systématiciens et
doit leur fournir une synthèse des connaissances
sur l’évolution et les relations mutuelles des
groupes. Bien que ces trois aspects soient liés, il
peut être utile de considérer séparément trois
types d’informations qui peuvent être apportées
par le nom générique : les genres doivent être des
unités évolutives, c’est-à-dire des unités géné¬
tiques, phylogénétiques et écologiques. Ce sont
ces trois aspects que nous allons maintenant
examiner plus en détail.
Le genre, unité génétique
Dans son remarquable article “ Biological
classification: toward a synthesis of opposing
méthodologies”, Mayr (1981) explique fort jus¬
tement que la démarche classificatoire des tenants
de l’école “ synthétique ” comporte nécessaire¬
ment plusieurs stades, et commence toujours par
une phase de regroupement “ par inspection ”
d’espèces jugées “ plus voisines ” entre elles que
des espèces appartenant à d’autres groupes. Pour
ce travail, pendant longtemps ont été employées
des méthodes empiriques, mais il est maintenant
possible de faire appel aux méthodes plus élabo¬
rées de la systématique phénétique numérique,
évoquées ci-dessus. Comme nous l’avons vu, ces
méthodes permettent de réunir des espèces “ res¬
semblantes ”. Dans bien des cas, cette ressem¬
blance traduit l’existence d’une forte similitude
génétique entre les espèces comparées. Dans la
mesure où l’on élimine les groupes artificiels dus
au parallélisme évolutif ou à la convergence (voir
ci-dessous), les unités définies par de tels critères
peuvent être interprétées comme des unités géné¬
tiques : c’est en tout cas seule cette hypothèse qui
justifie, dans une perspective évolutionniste, le
regroupement d’espèces en vertu de leur simili¬
tude morphologique.
D'autres critères que la ressemblance morpho¬
logique peuvent être imaginés pour reconnaître
des unités génétiques. L’un de ceux-ci est la
comparaison des protéines des espèces étudiées,
aboutissant à ce qu’il est convenu d'appeler des
“ distances génétiques ”. Un des résultats inat¬
tendus des recherches qui ont été conduites dans
ce domaine ces dernières années a été la décou¬
verte que l’évolution morphologique et la spécia¬
tion d’une part, et l’évolution des protéines de
l’autre, sont largement indépendantes, et que
l’étude des deux catégories de phénomènes peut
parfois aboutir à des conclusions contradictoires.
La question suivante peut alors se poser :
laquelle des deux méthodes d’estimation de la
similitude génétique de deux organismes est la
plus fiable, la plus significative? S’agit-il de la
mesure donnée par ce qu’il est maintenant
convenu d'appeler la “ distance génétique ”, qui
repose sur les caractéristiques de certains des
gènes de structure des espèces étudiées, ou bien
de l’estimation donnée par la “ distance phéné¬
tique ” entre ces espèces, qui repose sur un
critère plus synthétique, la ressemblance globale
des deux phénotypes comparés? Nous tenterons
de répondre à cette question dans le chapitre
suivant, où nous envisagerons également une
autre méthode de comparaison des caractéristi¬
ques génétiques de deux espèces, l’hybridation
interspécifique. Pour le moment nous nous en
tiendrons ici aux méthodes classiques d’étude de
la ressemblance génétique des espèces animales :
à cet égard il est certain que la méthode la plus
ancienne, la comparaison globale des phénotypes
des espèces étudiées, reste, et de loin, la plus
généralement employée par les systématiciens.
Comme nous le verrons ci-dessous, la raison n’en
tient pas seulement à la “ paresse ” ou au
“ manque de modernisme ” des systématiciens,
mais également à des causes plus profondes :
bien qu’il paraisse étrange de devoir le préciser, il
importe de souligner que, dans bien des cas, le
fait que deux organismes aient des phénotypes
similaires tient tout simplement au fait qu'ils ont
des génotypes similaires, parce qu'ils descendent
d’un même ancêtre ! Nous y reviendrons.
Source : MNHN, Paris
30
ALAIN DUBOIS
Le genre, unité phylogénétique
Ce qui vient d’être dit ne doit pas faire oublier
que, bien entendu, la ressemblance de deux
organismes peut ne pas être due au fait qu’ils
aient des génotypes similaires, conservés depuis
un ancêtre commun, mais à des phénomènes de
convergence ou de parallélisme évolutif. Pour
tous les systématiciens évolutionnistes, il est clair
et indiscutable qu’un taxon ne peut être con¬
sidéré comme “ naturel ” que s’il correspond à
un groupe monophylétique. Ceci signifie qu’il est
très important, dans la construction d’une clas¬
sification, de tenter d’éliminer le plus complète¬
ment possible les groupes artificiels fondés sur
des ressemblances entre espèces dues à la conver¬
gence, et, dans une moindre mesure, au parallé¬
lisme évolutif. Il s’agit ici du deuxième stade
décrit par Mayr (1981) dans la construction
d’une classification. Les méthodes à mettre en
œuvre pour ce faire ont été d’abord décrites par
Hennig (1950, 1966), puis par ses disciples, qui
les ont considérablement affinées (voir p. ex. :
Dupuis, 1979 ; Farris, 1979 ; Wiley, 1981). Elles
font maintenant partie des méthodes indispen¬
sables pour tout travail de révision taxinomique,
surtout à un niveau élevé.
A l’aide de ces méthodes, la tâche des systéma¬
ticiens est de tenter autant que possible de
reconstituer la phylogénie, et de rejeter impitoya¬
blement les groupes polyphylétiques, pour ne
conserver que ceux qui ne le sont pas.
Une mise au point terminologique s’impose
ici. Pendant longtemps, et conformément à l’éty¬
mologie, les deux termes de monophylétique et de
polyphylétique, tous deux dus à Haeckel (1868),
ont été employés par de nombreux systémati¬
ciens comme simples antonymes l’un de l’autre :
par “ groupe monophylétique ”, ces auteurs enten¬
daient simplement tout groupe composé d'espèces
dérivant d’un même ancêtre, c’est-à-dire tout
groupe non polyphylétique. Simpson (1961 : 124)
proposa la définition suivante :
" Monophyly is the dérivation of a taxon through one or more lineages
(temporal successions of ancestral-descendant populations) from one imme-
diately ancestral taxon of the same or lower rank. "
Cette définition est inacceptable car insuffi- Pour sa part, Hennig (1950, 1966) a proposé
samment rigoureuse et reposant sur les rangs des une nouvelle définition du monophylétisme \
taxons, c’est-à-dire un critère extérieur à la définition reformulée par Wiley (1981 : 76)
phylogénie elle-même. comme suit :
“ A monophyletic group is a group of species that includes an ancestral
species (known or hypothesized) and ali of its descendants. ”
Cette définition est rigoureuse et sert de base à
la classification cladistique. Toutefois Hennig en
la proposant a dépouillé le terme de “mono¬
phylétique ” de son sens étymologique et initial
(monophylétique se définissant par opposition à
polyphylétique) pour lui donner un sens tout à
fait nouveau (monophylétique s'opposant à la
fois à polyphylétique et à paraphylétique). Cette
démarche, qui rompt avec la tradition taxino¬
mique antérieure, a en classification des consé¬
quences importantes, et elle a été vivement
critiquée par divers auteurs synthétistes (p. ex. :
Mayr, 1974 b; Ashlock, 1980).
I. Nous préférons ce terme à l'anglicisme “ monophylie ”
(voir Dubois, 1986).
En raison de la confusion terminologique
introduite par les cladistes dans ce domaine, il
s’est avéré nécessaire de créer de nouveaux
termes. Ashlock (1971, 1972, 1980), qui a
consacré plusieurs excellentes mises au point à
cette question, a proposé le nouveau terme de
holophylétique pour désigner le concept visé par
Hennig et ses disciples sous le terme de mono¬
phylétique. Malgré cela, les cladistes ont conti¬
nué à employer le terme de monophylétique pour
ce concept, tandis que les auteurs synthétistes
pour leur part emploient ce dernier terme dans
son sens étymologique. Il en a résulté une
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
31
confusion considérable dans la littérature taxino¬
mique contemporaine, ce qui nous a amené
(Dubois, 1986) à suggérer d’abandonner complè¬
tement le terme de monophylétique, d'employer
holophylétique pour “ monophylétique sensu Hen-
nig ”, et le nouveau terme de homophylétique
pour “ monophylétique sensu Ashlock On se
reportera à ce dernier travail pour plus de détails
sur cette question.
Il est ainsi possible de reconnaître quatre types
distincts de taxons, qui peuvent être désignés par
quatre termes distincts. En tirant parti des
remarques de Ashlock (1971, 1972, 1980), Far-
ris (1974), Platnick (1977) et Wiley (1979,
1981), ces quatre catégories (fig. 1) peuvent être
redéfinies de la manière suivante (Dubois, 1986) :
Fig. 1. — Phylogramme destiné à illustrer les termes
employés dans ce travail. L'axe vertical représente le
temps, l'axe horizontal la divergence (génétique, phé-
nétique, écologique, etc.).
(!) Les groupes ABCDE, AC, BDE et DE sont holo-
phylétiques.
(2) Les groupes AB, ABC et ABCD sont paraphylé-
tiques.
(3) Le groupe CDE est polyphylétique.
(4) Les groupes des catégories (I) et (2) sont homo-
phylétiques.
(5) Les groupes des catégories (2) et (3) sont mérophylé-
tiques.
Il serait extrêmement souhaitable, pour clari¬
fier les débats, que l’ensemble des systématiciens,
cladistes comme synthétistes, adoptent les termes
et définitions ci-dessus, qui n’impliquent en
aucune manière l’accord avec les conceptions
taxinomiques de l’une ou l’autre école. Dans une
telle perspective, les cladistes devraient admettre
qu’ils cherchent à reconnaître uniquement des
groupes holophylétiques et qu’ils rejettent comme
artificiels les groupes polyphylétiques et para-
phylétiques (groupes mérophylétiques ; Dubois,
1986). Les synthétistes pour leur part estiment
que tous les groupes homophylétiques peuvent
être légitimes, et que seuls les groupes polyphylé¬
tiques doivent être rejetés comme artificiels dans
tous les cas.
En effet, en quoi le fait que d’un groupe soit
issu un autre groupe changerait-il la nature du
groupe initial ? Pour reprendre un exemple fameux,
si les Oiseaux n’étaient pas apparus, les Reptiles,
incluant les Crocodiles, seraient holophylétiques.
(1) Un groupe homophylétique (monophylé¬
tique sensu Ashlock) est un groupe qui com¬
prend l’espèce qui en est le plus récent ancêtre
commun.
(a) Un groupe holophylétique (monophylé¬
tique sensu Hennig) est un groupe homophylé¬
tique qui comprend tous les descendants de
l’espèce qui en est le plus récent ancêtre commun.
(b) Un groupe paraphylètique est un groupe
homophylétique qui comprend une partie seule¬
ment des descendants de l’espèce qui en est le
plus récent ancêtre commun.
(2) Un groupe polyphylétique (ou hétérophylé-
tique) est un groupe qui ne comprend pas
l’espèce qui en est le plus récent ancêtre commun.
AB CDE
L’apparition des Oiseaux les rend paraphylé-
tiques, ce qui n’ôte toutefois aucune réalité aux
Reptiles, en tant que groupe homophylétique et
correspondant à un “ grade ” défini. Peu importe
à ce titre que les Oiseaux, qui correspondent à un
grade nouveau et ont conquis une zone adapta¬
tive différente, soient issus de la même souche
que les Crocodiles. Comme l’a bien montré
Mayr (1974 b), le concept de groupe paraphylé-
tique est dépourvu, pour les synthétistes, de tout
intérêt en classification. Cette divergence est sans
doute, et de loin, la principale qui existe entre les
conceptions cladiste et synthétiste de la classifica¬
tion, ce qui n’a pas toujours été bien perçu : bien
des auteurs qui ont discuté la systématique
cladistique et comparé celle-ci à la systématique
synthétiste (par exemple, récemment en France :
Gasc, 1978; Dupuis, 1979; Génermont, 1980)
n’ont fait qu’effleurer ce problème et l’ont par¬
fois entièrement omis. Le rejet automatique des
groupes paraphylétiques procède de l’avis des
Source : MNHN, Paris
32
ALAIN DUBOIS
synthétistes d’une démarche fausse, tout comme
la généralisation de notions formelles comme
celles de “ groupes frères ”, d’“ espèces sœurs ”,
etc., quand il serait souvent bien plus indiqué de
parler de “ groupes fils ” ou d’“ espèces filles ”.
La classification, selon les synthétistes, repose
donc en partie sur l’arbre phylogénétique mais
n’en est pas une traduction automatique. Ainsi
seront regroupées dans un même genre des
espèces considérées comme très voisines, en
raison de leurs diverses caractéristiques, et déri¬
vant toutes d’un ancêtre commun appartenant
au genre. Ceci n’implique pas que tous les
descendants de cet ancêtre commun soient inclus
dans le taxon : en effet certains de ces descen¬
dants ont pu diverger considérablement, et ne
plus être “ très voisins ”, par leurs caractéris¬
tiques, des espèces apparentées ; il sera alors
légitime de créer pour eux un genre différent, ou
plusieurs.
Le critère phylogénétique permet donc de
séparer, en des genres distincts, des espèces qui
présentent des ressemblances morphologiques
importantes, dues à des convergences par exemple,
mais qui ont des origines phylogénétiques diffé¬
rentes. Ce critère en revanche est insuffisant à lui
seul pour décider si diverses espèces de même
origine phylogénétique doivent être regroupées
dans un même genre ou non. Pour ce travail, il
faut prendre en compte également les autres
critères évoqués ci-dessus et ci-dessous (unité
génétique, unité écologique).
Le genre, unité écologique
Chaque espèce peut être caractérisée par sa
niche écologique, concept qui renvoie à l’ensemble
des interactions entre l’espèce et le milieu, abio¬
tique et biotique, où elle vit. De la même
manière, les taxons supérieurs peuvent aussi être
caractérisés par leur “ niche ”, celle-ci étant plus
“ large ” que celle de chacune des espèces incluses.
Simpson (1944, 1953) a proposé la formule de
zone adaptative pour désigner l’ensemble des
relations entre groupes d’organismes et leur
environnement. Huxley (1958) a popularisé l’em¬
ploi du terme grade pour désigner les niveaux
d'organisation correspondant à des zones adapta¬
tives données. On parlera ainsi du grade tétra¬
pode, du grade homéotherme, du grade mamma-
lien, etc. Un grade est un ensemble d’organismes
présentant en commun un certain nombre de
caractéristiques adaptatives. Un grade peut être
polyphylétique.
Inger (1958) a proposé qu’on définisse le
genre comme un ensemble d'espèces étroitement
apparentées et occupant une même zone adapta¬
tive.
Il est important de noter que ce critère ne
s’applique qu’après les précédents :
— au sein d’un groupe homophylétique (donc
dans une même famille) ;
— en accord avec les données concernant la
similitude génétique des espèces.
Ce critère s’applique donc au sein d’un ensemble
d’espèces “ manifestement voisines ” par tous les
autres critères, et au sein duquel existent des
sous-ensembles (morphologiques), pour tenter
d’établir si ces sous-ensembles ont atteint ou non
un grade générique.
Une telle conception du genre implique néces¬
sairement que les genres soient séparés par des
discontinuités morphologiques. C’était déjà une
conception ancienne du genre que d’admettre
que de bons genres doivent être séparés par une
discontinuité, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’espèces
intermédiaires entre eux. Il était souvent argu¬
menté que l’absence de ces formes intermédiaires
était due à l’extinction de celles-ci. Simpson
(1961), tout en reconnaissant ce phénomène,
insistait sur le fait que les extinctions, en produi¬
sant ces fossés, nous donnaient toutefois un
critère non arbitraire pour définir les taxons. On
peut y ajouter que, dans un grand nombre de cas
du moins, les extinctions ne sont pas aléatoires.
La zone non adaptative qui sépare deux zones
adaptatives ne peut être traversée que par des
populations transitoires, très brèves, qui ne lais¬
sent en général pas de fossiles, et qui ont un taux
d’anagenèse très élevé : d’où de véritables sauts
évolutifs.
D’un point de vue pratique, le problème se
pose de savoir comment reconnaître que des
ensembles d’espèces occupent des zones adapta¬
tives séparées. L’idéal est de disposer de données
précises sur l’écologie des espèces, et en ce sens
les travaux d’écologie peuvent apporter un con¬
cours précieux à la systématique. Il est vrai que
jusqu’à présent les écologistes se sont surtout
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
33
penchés sur le concept de niche écologique (voir
Blondel & Bourlière, 1979) et ont consacré
beaucoup d’efforts à la comparaison des écolo¬
gies d’espèces étroitement apparentées. On peut
toutefois espérer voir se développer dans l’avenir
des travaux comparatifs portant sur l’ensemble
des peuplements (du type de ceux de Heyer,
1973, 1974, 1976, 1979, de Crump, 1974, de
Barbault, 1974 a, 1974 b, 1980, 1984, de Inger
& Colwell, 1977, de Duellman, 1978 ou de
Scott, 1982, pour ne prendre que des exemples
tirés de la batrachologie et de l’herpétologie), qui
pourraient permettre une approche plus élaborée
du concept, resté jusqu’à présent assez vague, de
zone adaptative, et une estimation plus objective
des ressemblances et des divergences écologiques
entre espèces d’un même peuplement ou de
divers peuplements.
Il faut reconnaître que c’est actuellement encore
largement impossible, et que de plus, pour de
nombreux groupes d’animaux, on manque de
toute donnée de terrain. Dans ce cas il faudra
tenter de déduire de la seule morphologie la
fonction adaptative des caractères. Il va sans dire
que de tels travaux ne peuvent être réalisés que
par des spécialistes du groupe, ayant notamment
une connaissance des caractéristiques écologiques
d’au moins une partie des espèces de celui-ci. Il
est certain que dans les groupes dont l’écologie
est d’étude difficile, ainsi qu’en paléontologie (du
moins dans les groupes qui ne sont connus qu’à
l’état fossile et pour lesquels des comparaisons
ne peuvent être faites avec des espèces actuelles),
les travaux de ce type sont difficiles sinon
impossibles à réaliser.
En l’absence de données, il peut être utile de
s'appuyer sur l’étude des convergences : ainsi un
caractère, ou mieux un ensemble de caractères,
susceptible d’apparaître indépendamment dans
plusieurs lignées, chez des animaux soumis à des
conditions de milieu similaires, a des chances
d’être adaptatif.
Ce critère invite à donner plus de poids, dans
la classification, aux caractères à signification
manifestement adaptative, qu’à ceux non claire¬
ment adaptatifs. En l’absence d’indications sur
sa fonction, mieux vaut éviter de reconnaître un
genre pour des animaux qui présentent un
caractère morphologique un peu spécial.
Les travaux de Inger (1954, 1958), où l’emploi
de critères écologiques était suggéré pour une
meilleure identification des genres, n’ont pas fait,
malgré les exemples très probants cités par cet
auteur, l’unanimité parmi les spécialistes d’Amphi-
biens. Certains ont accepté favorablement ces
propositions et les ont parfois mises en pratique
dans leurs propres travaux (Poynton, 1964,
1976; Lynch, 1970, 1971 ; Martin & Watson,
1971 ; Dubois, 1975, 1976, 1980 b, 1981 b, 1983 c,
1987 b ; etc.), tandis que d’autres les critiquaient,
parfois durement (Laurent, 1964 : 145-146;
1972 : 5-7, 26-28; 1973; Kluge, 1966; Duell¬
man, 1977). Ce qui semble avoir échappé à
certains de ces contradicteurs est le fait que
Inger, contrairement par exemple à Illies (1970)
(voir ci-dessous), n’a nullement proposé un “ con¬
cept écologique du genre ” (Laurent, 1972 : 26),
mais a simplement suggéré de prendre en compte,
quand cela était possible, les informations sup¬
plémentaires que l’écologie peut fournir. Il est
bien évident qu’aucune classification ne saurait
reposer sur l’écologie seule , en raison des multi¬
tudes de convergences qui jalonnent l’évolution
biologique ! Quant au fait, parfois invoqué,
qu’on ne peut toujours utiliser ce critère, car on
ne peut connaître toujours l’écologie des espèces,
rien n’est plus vrai, mais, au même titre que les
autres critères évoqués plus haut, ou que pour
celui de l’hybridabilité discuté ci-dessous, ceci
n’interdit pas de l’employer quand c’est possible !
De toute manière l’existence d’un fossé écolo¬
gique entre genres implique généralement celle
d’un fossé morphologique, et les caractères mor¬
phologiques concernés sont généralement com¬
plexes (Inger, 1958).
Comme nous le verrons ci-dessous, certains
critères, et notamment le nouveau critère d’hybri-
dabilité, ne peuvent être utilisés que pour réunir
des espèces au sein d’un même genre, jamais
pour démanteler un genre. Le critère écologique,
en revanche, peut être particulièrement utile,
lorsque précisément les données de l’hybridation
ne s’y opposent pas, pour séparer en des genres
distincts des espèces morphologiquement pro¬
ches : c’est le cas par exemple pour les genres
d’Amphibiens Rana et Amolops (Inger, 1954,
1966) ou Bufo et Ansonia (Inger, 1954, 1958). Le
critère est moins utile pour réunir, car autant il
peut être aisé de démontrer l’existence d’importan¬
tes différences écologiques entre espèces, autant il
est difficile, à moins que l’écologie de celles-ci
soit particulièrement bien connue, d’être certain
qu’il n’existe pas entre elles de différences signifi¬
catives dans tel ou tel domaine de leur écologie.
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
LE PROBLÈME DE LA SIMILITUDE GÉNÉTIQUE
L’histoire de la vie sur terre est l’histoire des
organismes, de leurs cellules, et de l’apparition,
de la transmission et de l’évolution de la molé¬
cule d’ADN. Il s’agit donc d’un processus uni¬
taire, mais non pas pour autant d’un continuum :
l'ADN ne peut être échangé, recombiné, qu’entre
organismes suffisamment “ proches Des dis¬
continuités existent, qui permettent de subdiviser
l’ensemble des êtres vivants.
A ce titre, l’espèce est une unité génétique bien
définie : c’est un pool génique fermé, ou du
moins protégé des autres pools semblables (voir
Bocquet, Génermont & Lamotte, 1976, 1977,
1980). Le genre, qui regroupe de telles unités
disjointes dans la nature, ne peut l’être de la
même manière. Est-il possible toutefois de regrou¬
per dans un genre des espèces à génotypes
“ voisins”, ne serait-ce que parce qu’elles descen¬
dent d’un même ancêtre? Cela sera possible si
nous disposons d’une estimation de la similitude
génétique entre espèces. Plusieurs méthodes peu¬
vent être envisagées pour obtenir une telle esti¬
mation : nous allons les examiner successive¬
ment.
“ Distances ” et “ identités ” génétiques
Pour estimer la ressemblance génétique entre
espèces, on pourrait penser tout d’abord à faire
appel aux différentes mesures de “ distances” et
“ identités ” génétiques qui se sont récemment
développées. La majeure partie de ces méthodes
repose sur des comparaisons directes ou indirectes
de la molécule d’une protéine donnée telle qu’elle
se présente chez plusieurs espèces : les méthodes
indirectes font appel aux techniques électro¬
phorétiques ou immunologiques, les méthodes
directes, bien plus lourdes et coûteuses donc
d’emploi bien moins généralisé, à la reconstitu¬
tion de la structure primaire des protéines (pour
une présentation de ces méthodes et des résultats
qu’elles permettent d’obtenir, voir par exemple
Avala, 1977).
Les méthodes de mesure de distances géné¬
tiques fondées sur les protéines sont d’un grand
intérêt car elles nous apportent des informations
précieuses pour la reconstitution de la phylogénie
d’un groupe donné. En effet les travaux récents
indiquent que, du moins pour de nombreuses
protéines, l’apparition de différences entre les
molécules homologues d’espèces différentes issues
d’ancêtres communs se fait à un taux relative¬
ment constant pour une protéine donnée et dans
un groupe donné, taux qui est fonction du temps
écoulé depuis la séparation des deux lignées, et
qui est indépendant du taux d’évolution morpho¬
logique, ainsi que du taux de spéciation, dans ces
lignées. Ces phénomènes sont encore l’objet
d’une discussion animée entre biochimistes, mais
il semble maintenant bien établi qu’on dispose
ainsi d’une horloge moléculaire de l’évolution
(Zuckerkandl & Pauling, 1962 ; Wilson,
Carlson & White, 1977) : à condition de
prendre un certain nombre de précautions métho¬
dologiques, il est possible, au sein d’un groupe
donné, d’avoir une idée, au moins approxima¬
tive, du temps depuis lequel les lignées qui ont
abouti à deux espèces actuelles sont séparées,
simplement en mesurant, par l’une des méthodes
évoquées ci-dessus (et notamment celles, d’emploi
plus généralisé, qui reposent sur des électropho¬
rèses de protéines ou des techniques immunologi¬
ques), la distance génétique qui sépare ces deux
Source : MNHN, Paris
36
ALAIN DUBOIS
espèces. Cette distance génétique est d’un grand
intérêt dans les études de phylogénie, dans la
mesure où elle permet d’émettre des hypothèses
sur les dates des cladogenèses, et également de
déceler certaines convergences morphologiques
(p. ex. : Maxson & Wilson, 1974; Maxson,
1977).
Ces méthodes permettent donc d’avoir une
idée de l’âge des lignées dont nous observons de
nos jours les descendants. Classer les animaux en
fonction de la similitude de leurs protéines
reviendrait donc largement à les classer en
fonction de l’ancienneté plus ou moins grande de
leurs ancêtres communs : une telle démarche
serait acceptable d’un point de vue cladistique,
mais elle ne l’est pas pour les synthétistes, qui
veulent traduire dans la classification, outre les
aspects proprement cladogénétiques de l’évolu¬
tion, les aspects anagénétiques de celle-ci, et donc
prendre en compte la plus ou moins grande
différenciation holomorphologique qui a pu se
produire dans les diverses lignées depuis les
cladogenèses qui les ont séparées.
Mais n’obtiendrait-on pas une mesure plus
fidèle de la similitude génétique des organismes
en comparant directement leurs ADN ? De telles
comparaisons directes, à une large échelle, posent
bien entendu des problèmes techniques impor¬
tants, mais il est maintenant possible d’aborder
le problème par l’étude de l’hybridation de
l’ADN : la mesure quantitative de la réussite de
cette hybridation indique le degré de similitude
des chaînes comparées (voir p. ex. : Hoyer,
McCarthy & Bolton, 1964; Ayala, 1977;
Sibley & Ahlquist, 1982 ; Diamond, 1983). Il
semble de plus que, dans un avenir relativement
proche, la comparaison entre des portions de
chaînes d’ADN pourra être effectuée de manière
directe, grâce aux méthodes récentes qui permet¬
tent d’établir la séquence des gènes (Abelson,
1980). Les données dont on dispose actuellement
sur les comparaisons d’ADN dans différentes
espèces sont encore peu nombreuses, mais elles
semblent indiquer que les mesures ainsi obtenues
sont bien plus corrélées avec celles dérivées des
comparaisons de protéines, donc avec le temps
écoulé depuis la séparation des lignées, qu’avec
la divergence holomorphologique survenue pen¬
dant ce temps entre les lignées considérées (Wil¬
son, Maxson & Sarich, 1974; Sibley & Ahl¬
quist, 1982). Les ADN de deux espèces données
sont cependant sensiblement plus différents que
leurs protéines, en raison vraisemblablement de
la redondance du code génétique ou de l’exis¬
tence de différences dans les régions non trans¬
crites de la chaîne d’ADN (King & Wilson,
1975). Malgré ces différences, nous sommes en
gros ramenés au problème précédent.
Il est intéressant de noter qu’avant même que
des méthodes existent pour comparer l’ADN des
espèces entre elles, certains auteurs avaient eu la
clairvoyance de prévoir que la connaissance,
même complète, de la structure de l’ADN des
espèces serait, quoique bien entendu fort utile,
insuffisante à elle seule pour construire une
classification des animaux, contrairement à ce
que d'autres auteurs pensaient alors (p. ex.
Sibley, 1962) ou pensent encore (p. ex. Sibley &
Ahlquist, 1982). C’est ainsi que Simpson (1962 :
502) écrivait :
“ Sibley (1962), agreeing with some others, has suggested that the
ultimate (Le., the touchstone?) for classification would be the complété
DNA code. Certainly I can think of nothing more désirable as an addition to
our criteria for classification, but I strongly doubt whether even that most
désirable of criteria would be sufficient in itself. At high taxonomie levels,
particularly, 1 suspect that interprétation of DNA resemblances and
différences would be as difficult as interprétation of anatomical resemblances
and différences and that the two would hâve to be combined, with each
other and with ail other classes of data, for the soundest resuit. ”
Sibley (1965 : 120) reconnaissait alors implici¬
tement la validité de cette critique en écrivant :
“ Finally, let it be clearly understood that the application of the methods
of molecular biology to systematics does not insure the solution of ail of our
problems. The new techniques provide new kinds of calipers which can
measure previously unavailable characters but the interprétation of the data
still requires a systematist who knows, appréciâtes and understands the
other available information about the group of organisms he is studying.
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
37
The mojecular data are enormously exciting, and hold great promise for
future discoveries, but they must be viewed as additions to, not substitutes
for, what is already known about the genetic relationships and evolutionary
history of plants and animais. ”
Dans le même esprit, Moore (1967 : 466-467) deux espèces est insuffisant pour mesurer la
soulignait que le nombre d’allèles différents entre divergence génétique entre ces espèces :
“ One has to know the conséquences of the génie action. A few allelic
différences might resuit in two profoundly different populations; a greater
number of allelic différences might resuit in only trivial différences.
There is no way at the moment to compare the complété génotypes of
different individuals, but this may soon become possible with the improve-
ment of techniques for the hybridization of DNA’s of diverse origins. This
method will be subject to the important restriction mentioned above, namely
that ail genes are not equal in their effects.”
Pour sa part, Mayr (1970 : 321-322) écrit :
“ Indeed, it is becoming increasingly évident that an approach that merely
counts the number of gene différences is meaningless, if not misleading.
(...) Nor can species différence be expressed in terms of the genetic bits of
information, the nucléotide pairs of the DNA. That would be quite as
absurd as trying to express the différence between the Bible and Dante’s
Divina Commedia in terms of the différence in the frequency of the letters of
the alphabet used in the two works. The meaningful level of intégration is
well above that of the basic code of information, the nucléotide pairs. ”
Lewontin (1974 : 20) exprime des idées voi¬
sines en des termes différents :
“ To concentrate only on genetic change, without attempting to relate it
to the kinds of physiological, morphogenetic, and behavioral évolution that
are manifest in the fossil record and in the diversity of extant organisms and
communities, is to forget entirely what it is we are trying to explain in the
first place. ”
Enfin Stanley (1979 : 56) a lui aussi défendu
ce point de vue :
“ Genomic components hâve significance only in terms of phenotypic
expression. A bear probably has been transformed into a panda by a few
genetic alterations, but the resuit is an enormous amount of adaptive
change, not a little. The notion that rates of évolution ideally should be
measured by genomic rather than by morphological parameters (...) excludes
from considération the phenotype, upon which sélection opérâtes. We desire
to understand the genetic mechanism of major evolutionary transformations
of the sort that occurred in the origin of the giant panda, but the kinds of
genetic information to be sought can be gleaned only through study of
phenotypic change. ”
Si nous avons produit ces diverses citations,
c’est que, malgré ces quelques prises de position,
beaucoup d’auteurs ne sont pas encore cons¬
cients de ces problèmes et qu'on trouve encore
beaucoup trop souvent des publications où la
“ distance génétique ” fondée sur les protéines
est considérée comme une bonne mesure de la
ressemblance génétique globale entre les espèces
comparées, ce qui est manifestement faux.
La large discordance qui existe entre les
ressemblances morphologiques et moléculaires
entre espèces (Wilson, Carlson & White, 1977 ;
Source : MNHN, Paris
38
ALAIN DUBOIS
Cherry, Case & Wilson, 1978) n’a été large¬
ment constatée que ces dernières années. Elle
pose des problèmes intéressants sur lesquels nous
reviendrons, mais notons dès maintenant qu’il ne
saurait être question d’attribuer automatiquement
un rang systématique donné à des ensembles
d’espèces ayant entre eux une divergence donnée
au niveau moléculaire, comme cela été envisagé
et même mis en pratique (p. ex. : Wallace, King
& Wilson, 1973; Maxson & Wilson, 1975;
Lanza, Cei & Crespo, 1976; Maxson, 1976;
Sibley & Ahlquist, 1982 ; Diamond, 1983, pour
une série de références sur la “ taxonomy by
nucléotides ”) : cela éliminerait tout un aspect de
l’évolution, la divergence morphologique, écolo¬
gique et autre plus ou moins accentuée et plus ou
moins rapide entre espèces généalogiquement
voisines. Le fait que les chaînes polypeptidiques
humaines soient identiques à plus de 99 % à
celles du Chimpanzé (King & Wilson, 1975), ce
qui correspond à la différence qui existe, dans
d’autres groupes d’organismes, entre dualspe-
cies ', est d’un grand intérêt car il traduit le fait
que l’évolution des Hominidae a été particulière¬
ment rapide. Il n’implique nullement toutefois la
nécessité de renoncer à classer l’Homme et le
Chimpanzé dans deux familles distinctes.
Gènes de structure et gènes de régulation
Malgré leur sophistication, les mesures de
similitude génétique que nous avons envisagées
ci-dessus ne nous donnent qu’une idée statique et
déformée des ressemblances de deux génotypes
entre eux. Elles nous informent en effet sur les
ressemblances purement structurelles entre ces
génotypes, mais guère sur leurs ressemblances
fonctionnelles. Le génotype n’est pas une somme
de gènes simplement juxtaposés. C’est un ensemble
intégré de gènes qui interagissent entre eux
(Mayr, 1975, 1982 b). Les caractéristiques biolo¬
giques fondamentales d’un organisme sont le
résultat de ces interactions, et pas l’addition
d’activités géniques isolées. Si donc nous voulons
estimer, non pas seulement la parenté des espèces
comme le permettent les méthodes moléculaires
évoquées plus haut, mais la similitude globale
des génotypes, en tant qu'unités fonctionnelles, il
nous faudra une méthode de mesure qui soit
pondérée, qui tienne compte du fait que tous les
gènes n'ont pas le même rôle, la même impor¬
tance, dans la construction et le fonctionnement
d’un organisme, une méthode qui fasse donc
appel à des critères proprement biologiques, et
pas seulement biochimiques ou moléculaires.
La première méthode à laquelle on pense à cet
égard est celle des comparaisons phénétiques.
Il est en effet certain que, dans une certaine
mesure, la ressemblance morphologique exprime,
1 • Terme correct pour ce qui a longtemps été appelé '
de manière synthétique, la similitude des géno¬
types, et qu’une classification établie sur la seule
base de comparaisons phénétiques constitue en
général un très bon point de départ pour toute
classification synthétique (Mayr, 1981). Toute¬
fois, comme nous l’avons vu, cette ressemblance
peut être trompeuse (convergence, parallélisme),
et par ailleurs elle peut n’être pas du tout corrélée
avec les données moléculaires, c’est-à-dire avec
une mesure apparemment plus précise, plus fine,
des caractéristiques génétiques des formes com¬
parées. Comment résoudre cette contradiction ?
Il faut pour cela faire appel aux développe¬
ments récents de la génétique, qui indiquent
l’importance, jusque-là méconnue, des gènes de
régulation, à la fois lors de l’ontogenèse d’un
individu donné et lors de l’évolution des êtres
vivants. Sans entrer dans les détails, pour les¬
quels nous renvoyons aux revues de Zucker-
kandl (1976 a, 1976 b), de Wilson, Carlson &
White (1977) et de Raff & Kaufman (1983),
nous mentionnerons quelques résultats de ces
recherches qui sont particulièrement importants
à l’égard du problème qui nous occupe ici.
Rappelons tout d’abord la distinction fonda¬
mentale entre deux types de gènes :
— les gènes de structure codent pour des ARN
messagers qui sont eux-mêmes traduits en poly¬
peptides ; une mutation de l’un de ces gènes
" espèces jumelles ” ou “ espèces cryptiques ” (voir Bernardi,
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
39
entraîne souvent (mais pas toujours, en raison de
la nature dégénérée du code génétique) une
modification de la structure primaire du polypep¬
tide synthétisé ; ce sont de telles modifications
qui sont décelées par les méthodes de comparai¬
son des protéines mentionnées ci-dessus :
— les gènes de régulation ont pour rôle de
réguler l’expression des gènes de structure : selon
la cellule et le moment, ils mettent certains gènes
en action, en inhibent d’autres etc. ; une muta¬
tion de l’un de ces gènes peut avoir comme
conséquence une modification de l’activité de
nombreux autres gènes.
La distinction entre gènes de structure et de
régulation fut établie expérimentalement par
Jacob & Monod (1961) chez les Bactéries. Par la
suite, l’existence de gènes de régulation a égale¬
ment été montrée chez les Eucaryotes : ces gènes
sont situés dans les parties “ non-codantes ” de
l’ADN, qui sont de plusieurs types et occupent
une proportion importante de l’ADN des Euca¬
ryotes (voir p. ex. : Walker, 1979 ; Raff &
Kaufman, 1983). La définition des gènes de
régulation donnée ci-dessus peut paraître vague,
mais il est difficile pour le moment d’être plus
précis :
“ Considering the complexity of régulation and how little we know of its
details, it may be foolish to even attempt to define a regulatory gene.
Nevertheless, it is important to hâve at least a working définition if we are to
study the évolution of regulatory genes and their rôle in adaptation. Thus,
let us define a regulatory gene as any gene that directly affects the amount,
the tissue distribution, or the developmental profile of another gene product.
This working définition tells us, if nothing else, what kinds of phenotypes
might resuit from genetic changes at regulatory loci, namely (a) différences
in the levels of a structural gene product in some or ail of the tissues of an
organism (quantity variants), (b) différences in the presence or absence of
the structural gene product in different tissues of the organism (tissue
variants), and (c) différences in the time of appearance during development
of the structural gene product (temporal variants). It should be clear that
these need not be mutually exclusive categories of regulatory gene variants.
In fact, in most cases (see below) there is substantial overlap in the
phenotypes, e.g., a particular strain may hâve an elevated level of a
structural gene product because that gene becomes active earlier in
development. ” (Macintyre, 1982: 265-266).
Les processus de régulation génétique chez les
Eucaryotes sont manifestement très complexes,
et, si des modèles ont déjà été proposés pour
tenter de les décrire (Zuckerkandl, 1964, 1976 a;
Britten & Davidson, 1969 ; Davidson & Brit-
ten, 1973 ; Whitt, Philipp & Childers, 1977 ;
Raff & Kaufman, 1983 ; etc.), ceux-ci restent
sans doute encore des simplifications de la
réalité. Malgré le stade encore très préliminaire
des recherches sur la régulation génétique chez
les Eucaryotes, il est intéressant de se pencher sur
les résultats déjà obtenus.
Le premier résultat important des recherches
récentes est la constatation que l’évolution des
gènes de régulation et celle des gènes de structure
sont largement indépendantes l’une de l’autre.
Comme nous l’avons vu, l’évolution des gènes de
structure est relativement régulière : pour un
gène donné et au sein d’un groupe systématique
donné, elle semble en grande partie simplement
proportionnelle au temps. L’évolution des gènes
de régulation, en revanche, ne paraît nullement
manifester la relative régularité de celle des gènes
de structure. Il semble que dans certains groupes
(les “ fossiles vivants ”), ces gènes n’ont pas
évolué ou guère évolué pendant des centaines de
millions d’années, tandis que dans d’autres (par
exemple les Hominidae) ils ont évolué extrême¬
ment vite.
La disparité des taux d’évolution des deux
types de gènes a été bien mise en évidence chez
les Vertébrés par l’équipe de Allan C. Wilson à
Berkeley. C’est ainsi que le taux d’évolution de
l’albumine semble avoir été sensiblement iden¬
tique chez les Amphibiens Anoures et les Mam¬
mifères Placentaires, alors que l’évolution mor¬
phologique a été lente et faible chez les premiers
et rapide et importante chez les seconds (Wal¬
lace, Maxson & Wilson, 1971 ; Wallace,
King & Wilson, 1973 ; Wilson, Sarich &
Maxson, 1974; Maxson & Wilson, 1975;
Cherry, Case & Wilson, 1978 ; Cherry et al..
Source : MNHN, Paris
40
ALAIN DUBOIS
1979, 1982). Selon ces auteurs, l'évolution des
phénotypes refléterait bien plus l’évolution des
systèmes de régulation génétique que celle des
gènes de structure. Ainsi s'expliquerait que la
divergence morphologique et la divergence molé¬
culaire mesurée au niveau des gènes de structure
des protéines soient largement indépendantes.
Les deux phénomènes expriment des aspects
différents du génotype et, du point de vue de
l'évolution, la divergence morphologique est un
indicateur synthétique de la divergence génétique
bien plus important que la divergence au niveau
des molécules protéiques. Cette dernière peut
être une simple fonction plus ou moins exacte du
temps, alors que les modifications morpholo¬
giques ont lieu à des vitesses variables et sont
liées à l'histoire du groupe, et notamment à
l’histoire de ses adaptations.
Il n’est donc pas déraisonnable de penser que
c’est l’évolution des systèmes de régulation géné¬
tique qui rend compte de la majeure partie de
l’évolution morphologique des organismes. Des
types nouveaux de structures, d’organes ou d’orga¬
nismes peuvent apparaître par suite de modifica¬
tions des systèmes de régulation génétique, mais
souvent sans que des différences sensibles soient
apparues à l’échelle des gènes de structure.
Comme nous l’avons vu, les chaînes polypepti¬
diques et les ADN de l’Homme et du Chimpanzé
sont identiques à plus de 99 % (King & Wilson,
1975), bien que ces deux espèces soient extrême¬
ment différentes par leur morphologie, leur déve¬
loppement, leurs capacités comportementales,
etc. Les différences entre ces deux espèces seraient
dues à des différences dans leurs systèmes de
régulation génétique.
Les recherches récentes sur les aspects molécu¬
laires de l’évolution viennent donc éclairer d’un
jour nouveau les conceptions déjà anciennes,
qu’on trouve par exemple dans les travaux de
J. S. Huxley, G. G. Simpson ou E. Mayr, sur
l’existence de taux d’anagenèse différents à diffé¬
rentes époques et dans différentes lignées : ces
taux différents d’anagenèse pourraient corres¬
pondre à des taux différents d’évolution des
gènes de régulation.
La mise au point d’un indice pondéré, synthé¬
tique, de similitude génétique, n’est donc pas
chose facile. En toute rigueur, un tel indice
devrait prendre en considération les cinq types
distincts de similitude suivants (Zuckerkandl,
1980) : (i) similitude structurelle des gènes (unités
fonctionnelles d’ADN) et de l’ADN dans son
ensemble ; (//) similitude fonctionnelle des pro¬
duits directs (ARN) et indirects (protéines) des
gènes ; (iiï) similitude des types d'interactions
entre gènes, dans différents tissus et à différents
moments ; (/v) similitude des aspects quantitatifs
de ces interactions ; (v) similitude des résultantes,
sur les divers plans supramoléculaires, de ces
interactions.
Ces facteurs sont encore loin d’être tous
analysés et, de plus, nous ne disposons pas
encore d’une méthode qui permettrait d’intégrer
les résultats des analyses faites sur ces différents
plans de manière à obtenir un indice global de
similitude. Une mesure synthétique rigoureuse de
la similitude génétique de deux organismes est
donc pour l’instant impossible, mais des éléments
existent pour une telle mesure.
Tout d’abord, comme nous l’avons vu, les
techniques biochimiques permettent maintenant
d’obtenir une mesure directe ou indirecte de la
similitude structurelle des génotypes (/ ci-dessus) :
pourcentage de gènes, ou même de triplets, que
les deux organismes ont en commun (qui sont
identiques chez les deux). Cette similitude est en
général estimée de manière indirecte par la
“ distance génétique
Par ailleurs, la similitude des résultantes (v ci-
dessus) est largement mesurée par les méthodes
phénétiques. L’analyse doit porter sur l’holo-
morphe, et ne pas se limiter à la morphologie
seule.
Mais ces données sont encore insuffisantes :
elles ne permettent pas de mesurer la similitude
fonctionnelle des génotypes (similitude des sys¬
tèmes de régulation génétique qui gouvernent
l’expression des gènes de structure : ii à iv ci-
dessus).
Il faut notamment souligner que tous les gènes
ne sont pas actifs chez l'adulte et qu'une mesure
des similitudes génétiques entre espèces qui ne
reposerait que sur les caractères des adultes serait
largement biaisée. Durant l’ontogenèse (embryo¬
genèse et croissance), de nombreux gènes, qui
étaient inactifs dans l’œuf et qui le redeviendront
chez l'adulte, entrent successivement en activité.
En d’autres termes, au cours du développement
interviennent des modifications dans les types
d’interactions entre gènes et dans les aspects
quantitatifs de ces interactions {iii et iv ci-dessus),
qu'il est important de prendre en compte dans
toute analyse de similitude génétique.
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
41
Les espèces à castes, les animaux à métamor¬
phoses et plus encore les parasites à cycles
fournissent une bonne illustration des potentia¬
lités variées d’un génotype qui ne se révèlent que
successivement ou alternativement. Ainsi par
exemple, chez les Trématodes Digènes, miraci¬
dium, sporocyste, rédie, cercaire, métacercaire,
adulte, sont autant d’avatars qui mettent en
évidence l’importance du rôle des systèmes de
régulation dans l’expression ou l'inhibition, à
divers stades du cycle d'un animal, des diverses
potentialités morphogénétiques présentes dans
son génotype.
Pour pouvoir prendre en compte, dans la
classification des animaux, la ressemblance géné¬
tique entre les espèces, il ne faut donc pas se
contenter des méthodes “ classiques ” de mesure
des distances “ génétiques ”, mais il faut aussi
disposer d’une méthode d’estimation de la simili¬
tude fonctionnelle des génotypes. Jusqu’à pré¬
sent, une seule méthode, indirecte, a été large¬
ment employée par les systématiciens dans ce but :
celle de la mesure de la ressemblance holomor-
phologique globale entre espèces. Nous suggé¬
rons ici qu’il existe une deuxième méthode
synthétique de mesure de la ressemblance géné¬
tique fonctionnelle, qui n’a toutefois guère été
employée par les systématiciens. Il s'agit de
l’étude d’une expérience, naturelle ou artificielle
selon les cas, dont on pourrait tirer grand profit :
Y hybridation interspécifique.
Hybridation et similitude génétique
L’hybridation des individus (et non pas de
leurs cellules, de leurs ADN ou autres molécules)
est un indicateur synthétique souvent négligé
mais qui peut être fort utile pour apprécier le
degré de compatibilité biologique (et non pas
biochimique) de deux génomes, dans un orga¬
nisme et pour en fabriquer un, et pour mesurer
leur degré de ressemblance fonctionnelle (et non
pas seulement structurelle). Le fait que deux
génomes puissent “ se mettre d’accord ” et
aboutir, ensemble, à “ fabriquer ” un organisme,
indique que, non seulement leurs gènes de struc¬
ture sont voisins ou du moins compatibles, mais
encore que leurs systèmes de régulation géné¬
tique sont compatibles (Wilson, Maxson &
Sarich, 1974; Oliver, 1979). Il s’agit là de
l’indice d’une très forte similitude génétique
fonctionnelle.
Ce qui est particulièrement significatif dans ce
critère est qu’il fait appel à l’ontogenèse de
l’organisme, et donc qu’il prend notamment en
compte tous les gènes qui n'entrent en activité
que pendant une période, parfois très courte, du
développement, et sont inactifs chez l’adulte.
Il faut souligner la différence qui existe entre
l’hybridation des individus et l’hybridation cellu¬
laire. L’hybridation cellulaire consiste à réunir,
en culture de tissus, au sein d’une même cellule
des chromosomes de deux espèces différentes. De
tels hybrides cellulaires peuvent être réalisés
entre espèces extrêmement éloignées, telles par
exemple que l’Homme et le Moustique Aedes
aegypti (Zepp et al., 1971). Ces cellules hybrides
vivent et se divisent pendant plusieurs généra¬
tions, car elles ne se trouvent pas dans l’obliga¬
tion de se développer et de constituer un orga¬
nisme. Il est vraisemblable que peu de gènes sont
actifs dans ces cellules par rapport à l’ensemble
des gènes qui interviennent tout au long de
l’ontogenèse d'un individu.
En revanche l’hybridation des individus ne
réussit en général qu’entre espèces jugées, par
tous les autres critères biologiques, relativement
voisines ou très voisines. Depuis le zygote jus¬
qu’à l’adulte, ces organismes hybrides sont capa¬
bles de mettre en activité, les uns après les autres
et de façon coordonnée, leurs différents gènes et
systèmes de régulation génétique sans provoquer
une létalité. C’est une très forte indication que les
deux espèces sont proches parentes et ont une
grande similitude génétique globale.
L’hybridation classique (croisement de deux
individus et obtention d’un zygote hybride) n’est
d'ailleurs pas la seule méthode permettant de
mesurer cette compatibilité génétique entre espèces.
D’autres méthodes plus récentes seraient suscep¬
tibles de fournir des données intéressantes à ce
sujet. Les principales de ces méthodes, discutées
en détail ailleurs (Baltzer, 1952 ; Fankhauser,
1955 ; Moore, 1955 ; Brachet, 1957 ; Briggs &
Source : MNHN, Paris
42
ALAIN DUBOIS
King, 1959 ; Chen, 1967 ; C. L. Gallien, 1970 ;
L. Gallien, 1972 ; Subtelny, 1974 ; Danielli &
Diberardino, 1979; Diberardino, 1980) sont
les suivantes :
— la fabrication d’hybrides haploïdes : après
fécondation de l’ovule de l’espèce A par un
spermatozoïde de l’espèce B, et avant l'amphi-
mixie, le pronucleus femelle est retiré de l’œuf ;
celui-ci se développe donc avec un cytoplasme A
et un seul lot de chromosomes B ; chez les
Amphibiens, Moore (1967) a démontré que ce
système était plus sensible que l’hybridation
normale pour déceler les incompatibilités géné¬
tiques entre espèces ;
— le redoublement du stock de chromosomes
paternels dans l’œuf de l’expérience précédente :
celui-ci se développe donc avec un double stock
de chromosomes B dans un cytoplasme A ;
— la fabrication d’hybrides polyploïdes, par
exemple en fécondant un ovule diploïde A par un
spermatozoïde B ; diverses autres combinaisons
sont également possibles, et permettent une étude
fine des conséquences développementales de la
présence de différentes doses de chromosomes
des deux espèces parentales dans l’œuf ;
— la transplantation nucléaire : un noyau
diploïde d’une espèce B est introduit dans un œuf
énucléé de l’espèce A ;
— l’injection de cytoplasme d’une espèce B
dans un œuf d’une espèce A ou dans un œuf
hybride : il est alors possible d’étudier l’effet sur
le développement de différentes doses cytoplas¬
miques, et non plus chromosomiques (Ansevin
& Williams, 1974; Aimar & Delarue, 1976;
Aimar, 1977 ; Delarue, 1977 a, 1977 b ; Aimar,
Delarue & Vilain, 1981);
— la greffe de tissus d’hybrides létaux sur des
embryons viables : cela permet de déterminer si
la létalité de ces hybrides est due à des facteurs
présents dans tous les tissus de l’hybride, ou au
contraire présents dans certains tissus seulement,
à partir desquels par exemple des substances
toxiques pourraient diffuser dans l’ensemble de
l’embryon et entraîner sa mort ;
— la culture in vitro de tissus ou de cellules
hybrides.
Toutes ces techniques sont d’un grand intérêt.
Malheureusement elles n’ont été employées qu’à
petite échelle dans des travaux expérimentaux de
biologie du développement portant sur les rela¬
tions nucléo-cytoplasmiques et effectués dans des
groupes limités d’animaux, principalement des
Amphibiens. Elles ne peuvent donc faire l’objet
d’un emploi général en zoologie, et nous ne
prendrons donc en compte dans ce qui suit que
les résultats de l’hybridation classique. Toutefois,
afin de bien interpréter ces résultats et de pouvoir
les utiliser en systématique, il nous faut rappeler
les différents types de phénomènes qui ont été
observés lors des hybridations interspécifiques
d’animaux : c’est à cette question que sera
consacré le prochain chapitre.
Source : MNHN, Paris
QUELQUES GÉNÉRALITÉS SUR L'HYBRIDATION ANIMALE
Les mécanismes d’isolement interspécifique
Les espèces sont des pools géniques protégés,
qui conservent leur identité génétique grâce
à l’existence de facteurs ou de méca¬
nismes d’isolement interspécifique. Il importe en
effet de distinguer les mécanismes biologiques
d’isolement proprement dits des facteurs exogènes
d'isolement, car ces derniers ne sont pas déter¬
minés par le patrimoine génétique des espèces
mais par des conditions externes, étrangères aux
espèces elles-mêmes. Quant aux mécanismes d’iso¬
lement, ils sont de deux types : les mécanismes
d’isolement pré-éjaculatoires et post-éjaculatoires.
D’autres noms ont été donnés aux deux der¬
nières catégories, mais ils sont inadéquats pour
les raisons suivantes : les termes pré- et postco-
pulatoire ne s’appliquent pas aux animaux chez
lesquels il n’existe pas de copulation au sens
strict (Dubois, 1977 b) ; les termes pré- et postre¬
producteur, trop imprécis, et pré- et postzygo-
tique, plus précis, ne conviennent pas, car les
gamètes des individus des deux sexes peuvent
être émis sans que cela soit suivi de la formation
de zygotes. Il importe particulièrement, dans les
populations naturelles, que les gamètes soient ou
non émis, car si l’hybridation est un échec ceux-
ci auront été gaspillés inutilement ; la sélection
naturelle agira donc dans le sens du renforce¬
ment des mécanismes d’isolement intervenant
avant l’émission des gamètes (Mecham, 1961 ;
Watson & Martin, 1968; Littlejohn, 1969;
Dubois, 1983 a). Nous proposons d’employer le
terme d’“ éjaculation ” pour désigner l’émission
des gamètes des deux sexes, pas seulement mâles :
cet emploi est conforme à l’étymologie, le verbe
latin ejaculare signifiant “ projeter avec force un
liquide sécrété par l’organisme ”, pas nécessaire¬
ment le sperme. De plus, chez de nombreuses
espèces animales, les deux types de gamètes sont
émis en même temps, à un moment donné de
l’accouplement, qui peut être qualifié d’“ éjacu¬
latoire ”. La classification des mécanismes d’isole¬
ment présentée ici place la dichotomie principale
entre mécanismes pré- et post-éjaculatoires, plu¬
tôt qu’entre pré- et postzygotiques, catégories
qui existent aussi mais comme subdivisions de la
catégorie post-éjaculatoire.
Facteurs exogènes dtsolement
Barrières géographiques
Barrières temporelles
Les individus de deux populations allopatri-
ques n’étant jamais amenés à se rencontrer, il
n’existe bien entendu pas de possibilité d’hybrida¬
tion entre eux.
De même, les individus appartenant à deux
populations allochroniques ne sont pas non plus
susceptibles de s’hybrider : c'est le cas des espèces
fossiles de différentes époques entre elles ou par
rapport aux espèces actuelles, mais l’échelle de
temps considérée peut aussi être très brève.
Source : MNHN, Paris
ALAIN DUBOIS
MÉCANISMES BIOLOGIQUES D’ISOLEMENT
Mécanismes pré-éjaculatoires
Ils interdisent l’accouplement et/ou l’émission
des gamètes des individus des deux sexes des
deux espèces.
Mécanismes écologiques
Ils peuvent être spatiaux (les deux espèces
ayant des habitats ou des lieux de reproduction
différents), temporels (les deux espèces ayant des
périodes d'activité ou de reproduction différen¬
tes, saisons différentes ou simplement périodes
différentes de la journée), ou les deux réunis.
Dans ce cas, les animaux des deux espèces ne se
rencontrent pas, du moins lors de leur reproduc¬
tion.
Mécanismes éthologiques
Les animaux des deux espèces peuvent se
rencontrer, mais ne se reproduisent pas entre
eux, pour l’une des raisons suivantes :
— absence totale d’attractivité des animaux
des deux espèces les uns pour les autres ;
— les animaux d’un sexe (généralement les
mâles) d’une espèce sont attirés par ceux de
l’autre sexe de l’autre espèce, mais ceux-ci les
repoussent et refusent l’accouplement ;
— les animaux des deux sexes sont attirés, les
préliminaires à l’accouplement commencent, mais
ne vont pas jusqu’au bout par suite de différences
trop importantes entre les parades nuptiales ou
d’autres caractéristiques (morphologie, couleurs,
etc.) des deux espèces.
Parmi les mécanismes éthologiques d’isole¬
ment on peut citer, selon le sens physique auquel
ils font appel :
— ceux qui impliquent l’ouïe : spécificité des
chants d'appel sexuel ( mating calls) ;
— ceux qui impliquent la vue : spécificité des
couleurs, de la forme, de la taille et autres
caractères morphologiques visibles ; spécificité
des comportements de parade sexuelle ; spécifi¬
cité des signaux lumineux chez certains animaux
nocturnes ;
— ceux qui impliquent le toucher : spécificité
de la forme, de la taille, de la texture, du
mouvement ;
— ceux qui impliquent les sens chimiques :
spécificité des phéromones sexuelles ou d’autres
stimulus chimiques.
Mécanismes mécaniques
Dans ce cas l’accouplement débute mais n’abou¬
tit pas à l’émission des gamètes, car les organes
copulateurs des deux espèces ne sont pas compati¬
bles et ne permettent pas une copulation complète.
La taille peut être à elle seule un facteur d’isole¬
ment mécanique : un mâle et une femelle de tailles
trop dissemblables ne parviennent pas toujours à
une copulation réussie malgré l’absence de méca¬
nismes éthologiques d’isolement entre eux.
Mécanismes post-éjaculatoires
Ces mécanismes agissent après l’émission des
gamètes. La classification qui suit est fondée sur
les résultats des nombreux travaux effectués sur
l’hybridation interspécifique dans divers groupes
animaux, notamment les Echinodermes, les
Insectes, les Téléostéens et les Amphibiens
(Montalenti, 1938 ; Moore, 1955 ; Stebbins,
1958; Cousin, 1967; Blair, 1972 b; etc.).
Mécanismes prézygotiques
Dans ce cas l’émission des gamètes des deux
sexes, ou au moins des gamètes mâles, a lieu,
mais ceux-ci meurent avant d’entrer en contact,
ou entrent en contact mais sans aboutir à une
vraie fécondation. Plusieurs situations distinctes
peuvent se rencontrer dans cette catégorie :
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
45
— Absence d’attraction des spermatozoïdes
par les ovules : ce cas peut se présenter chez des
animaux aquatiques où les gamètes sont émis
directement dans l’eau sans copulation.
— Destruction ou immobilisation des sperma¬
tozoïdes dans les voies génitales femelles, notam¬
ment à la suite d’une réaction antigénique de la
femelle à leur égard.
— Incapacité des spermatozoïdes à traverser
la gangue de l’ovule, qu’ils soient arrêtés ou tués
par la gangue, ou que fassent défaut dans celle-ci
certains facteurs indispensables à la pénétration
du spermatozoïde dans l’ovule lui-même (voir
Elinson, 1974).
— Le spermatozoïde ne pénètre pas dans
l’ovule mais entraîne l’activation de celui-ci, qui
peut ensuite se développer par gynogenèse et
donner éventuellement naissance à des faux-
hybrides haploïdes ou même diploïdes (dans le
cas où l’ovule était diploïde ou dans celui où un
redoublement du stock maternel de chromoso¬
mes a eu lieu après l’activation et avant la
première division de l’œuf)-
— Le spermatozoïde pénètre dans l’ovule mais
l’amphimixie n'a pas lieu. La chromatine pater¬
nelle ne se différencie pas en chromosomes, elle
dégénère et est ensuite détruite ou expulsée de
l’œuf. Celui-ci peut dans ce cas aussi éventuelle¬
ment se développer et donner naissance à un
faux-hybride.
Mécanismes postzygotiques
Ces mécanismes agissent uniquement lorsqu’il
existe un vrai zygote, c’est-à-dire lorsque la
fécondation a été complète et qu’il y a eu
amphimixie (ou caryogamie) entre les pronucleus
mâle et femelle. Lors des expériences d’hybridation
qui ont été réalisées dans l’ensemble du règne
animal, tous les intermédiaires ont été observés
entre l’amphimixie suivie d’aucun développement
et l’obtention d’hybrides adultes, féconds et
normaux en tous points :
— Amphimixie suivie d’aucun développe¬
ment.
— Amphimixie suivie de l’élimination ulté¬
rieure, précoce ou tardive, totale ou partielle, de
la chromatine paternelle. Il peut y avoir, ici
aussi, développement de l’œuf avec le seul stock
maternel de chromosomes (ce qui donne nais¬
sance à un autre type de faux-hybride), ou
encore avec le stock maternel et une partie du
stock paternel (ce qui donne naissance à un
hybride aneuploïde ou “ hybride partiel ”).
— Amphimixie suivie d’un développement du
zygote hybride diploïde. Chez les Amphibiens,
les différents cas suivants peuvent encore être
distingués :
• Développement jusqu’à la fin du stade blas-
tula, l’embryon ne parvenant pas à effectuer la
gastrulation.
• Blocage du développement lors d’un stade
embryonnaire ultérieur : gastrulation, neurula¬
tion, stade bourgeon caudal.
• L’éclosion a lieu mais les larves sont anorma¬
les (œdèmes, microcéphalie, etc.), ne se nourris¬
sent pas et meurent.
• Les larves sont apparemment normales, se
nourrissent et grandissent mais meurent après un
certain temps.
• Incapacité à franchir le cap de la métamor¬
phose.
• La métamorphose a lieu mais les jeunes
Amphibiens sont anormaux et meurent très vite.
• Dans les autres cas, les animaux qui ont
franchi le cap de la métamorphose atteignent en
général l’âge adulte. Plusieurs cas sont alors
encore possibles :
* Les adultes sont viables mais présentent
des anomalies somatiques diverses pouvant inter¬
férer avec leur survie ou leur reproduction.
* Les adultes des deux sexes sont inégale¬
ment représentés (déséquilibre de la sex-ratio) et
parfois un des deux sexes fait totalement défaut.
* Les adultes des deux sexes ne sont pas
féconds.
* Les adultes d’un seul sexe ne sont pas
féconds.
* Les adultes sont féconds mais leurs
descendants (en F2 ou en backcross) manifestent
certaines des anomalies décrites ci-dessus pour la
Fl : blocage du développement à un certain
stade, anomalies, infécondité.
* Les adultes sont viables et féconds mais
manifestent une répression de leur activité génique
à certains locus.
* Enfin, les adultes sont viables, féconds
et normaux en tous points, et leur descendance
elle-même est normale.
Il existe enfin quelques autres types de méca¬
nismes d’isolement postreproducteurs postzygo¬
tiques, qui ne mettent pas en jeu des mécanismes
Source : MNHN, Paris
46
ALAIN DUBOIS
internes au zygote ou à l’embryon mais des
facteurs externes à celui-ci. Nous en citerons
deux :
— L’embryon hybride peut mourir au stade
de l’éclosion, par exemple parce qu’il est inca¬
pable de sortir de la gangue de l’œuf (Elinson,
1974).
— Chez les animaux vivipares, notamment les
Mammifères, la mère peut développer une réac¬
tion antigénique à l’égard des embryons qu’elle
porte et fabriquer contre eux des anticorps qui
entraînent l’avortement (voir p. ex. : Medawar,
1953 ; Billington, James & Kirby, 1968 ; Kerr,
1968 ; Clarke & Hetherington, 1972 ; Max-
son, Sarich & Wilson, 1973 ; Wilson, Maxson
& Sarich, 1974; Guttman, 1985).
Quelques règles générales dégagées de l’étude des hybrides
L'étude de l’hybridation artificielle chez les évoquerons ici que quelques-unes, celles qui
animaux, notamment chez les Insectes, les Echi- présentent un intérêt pour le systématicien dési-
nodermes et les Amphibiens, a permis de dégager reux de tirer parti des faits d’hybridation pour
un certain nombre de règles générales (Monta- l’établissement d’une classification supraspéci-
lenti, 1938 ; Moore, 1955 ; Stebbins, 1958 ; fique des animaux.
Cousin, 1967 ; Blair, 1972 b ; etc.). Nous n’en
Variabilité des résultats au sein d’un croisement donné
Lors d’un même type de croisement (par
exemple entre le mâle d’une espèce A et la
femelle d’une espèce B), il est fréquent que les
résultats de séries expérimentales différentes mani¬
festent entre eux des différences sensibles. Selon
les cas, ces différences peuvent être attribuées à
des variations géographiques dans les caractéris¬
tiques génétiques des espèces croisées (animaux
d’une même espèce mais provenant de régions
éloignées de l’aire de répartition de l’espèce, ou
même de populations différentes dans une même
région), ou simplement à des différences géné¬
tiques individuelles (animaux différents d’une
même population). Cette variabilité se retrouve
dans la grande majorité des phénomènes biolo¬
giques et n’a donc rien pour nous surprendre,
mais il faut en tenir compte dans l’interprétation
des résultats : il est très important, dans ce
domaine comme dans tous les autres en biologie,
de ne pas se contenter d’une observation unique,
mais de multiplier autant que possible les obser¬
vations, donc ici les croisements, du même type.
Il existe lors des croisements naturels comme
artificiels de nombreuses possibilités de perturba¬
tion exogène de la fécondation et du développe¬
ment des hybrides. Dans bien des cas l’échec du
développement des hybrides est dû à de tels
artefacts. C’est une des raisons pour lesquelles les
résultats négatifs de l’hybridation doivent tou¬
jours être acceptés avec réserve.
Blair (1972 b) et ses collaborateurs ont fait
une étude très approfondie de l’hybridation
interspécifique au sein d’un genre cosmopolite
d’Amphibiens Anoures, le genre Bufo (Crapauds
vrais). Ils ont effectué des centaines de croise¬
ments et élevé des milliers d’hybrides. Ils ont
ainsi pu constater cette variabilité des résultats
pour un même type de croisements. Blair
(1972 b) estime qu’une part importante des échecs
de développement peut être attribuée aux diffi¬
cultés d’élevage, aux maladies et autres artefacts.
C’est pourquoi pour un type donné de croise¬
ments le résultat dont Blair (1972 b) tient
compte lors des analyses ultérieures est non pas
la moyenne des résultats observés, ni même les
extrêmes, mais uniquement le meilleur résultat
observé (“ best resuit ”).
En réalité, la variabilité des résultats n’est
pas due seulement aux artefacts introduits par
l’homme, mais aussi à la variabilité génétique
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
47
propre aux espèces, populations et individus ; il
est toutefois difficile, sinon impossible, de faire la
part des deux types de variabilité. De plus,
comme nous le verrons, l’échec du développe¬
ment peut être causé par des facteurs génétiques
très simples et peu significatifs (un seul gène peut
être suffisant), et a bien moins de signification
génétique, phylogénétique et taxinomique que la
réussite du développement d’un hybride. Il est
donc justifié de généraliser la méthode de Blair
(1972 b) et de ne considérer dans la suite de ce
travail, pour un croisement donné, que le meil¬
leur résultat observé.
ÉTUDE DES CROISEMENTS RÉCIPROQUES
On pourrait penser que le facteur principal
sinon unique qui est responsable de l’échec du
développement des hybrides est le fait que les
génomes paternel et maternel ne parviennent pas
ensemble à fontionner convenablement et à
induire un développement normal de l’embryon.
Ce phénomène existe, bien entendu, mais un
autre phénomène intervient, dès le début du
développement, dans beaucoup de cas d’hybrida¬
tion létale : il s’agit de l’incompatibilité entre les
chromosomes paternels (apportés par le noyau
du spermatozoïde) et le cytoplasme de l’ovule.
Le cytoplasme de l’ovule a été synthétisé
durant l’ovogenèse, c’est-à-dire sous le contrôle
des gènes maternels seuls. Il comporte notam¬
ment des ARN messagers dont le rôle est très
important dans les premiers stades du développe¬
ment. Les gènes paternels, ou certains d’entre
eux, s’avèrent souvent incompatibles avec ce
cytoplasme, ce qui entraîne un échec du dévelop¬
pement. Ce phénomène a été mis en évidence par
de multiples méthodes, et il a pu être montré que
l’incompatibilité entre le cytoplasme de l’ovule et
les gènes paternels pouvait être de plusieurs types
(voir notamment Stebbins, 1958). Sans entrer
dans les détails, soulignons que l’importance de
ce phénomène apparaît en particulier très claire¬
ment dans le cas des croisements réciproques.
Il est en effet très fréquent que, lorsque l’on
croise deux espèces A et B, le résultat soit
différent selon que le croisement a été effectué
dans le sens femelle A par mâle B ou dans le sens
femelle B par mâle A. Parfois un seul de ces deux
croisements donne naissance à des hybrides
viables, parfois un seul donne naissance à des
animaux féconds, parfois les deux donnent nais¬
sance à des animaux dont le développement se
bloque à des stades différents, etc.
Dans les deux types de croisements le matériel
génétique présent dans le zygote est le même : un
lot de chromosomes (et de gènes) A et un lot de
chromosomes (et de gènes) B. Ce qui diffère est
seulement le cytoplasme dans lequel se trouvent
ces chromosomes. Les expériences démontrent
que le même génotype hybride AB peut être
capable de donner un développement normal
dans un cytoplasme A, mais incapable de le faire
dans un cytoplasme B (pour l’analyse détaillée
d’un cas de ce type, voir Elinson, 1981).
Pour le systématicien, nous l’avons vu, les
résultats positifs de l’hybridation comptent plus
que les négatifs. Dans les cas où les croisements
réciproques donnent des résultats différents, il
sera donc indiqué de ne retenir cette fois aussi
que le “ best resuit ”, celui des deux croisements
qui donne le meilleur résultat.
Les principaux stades d’échec de l’hybridation
Malgré la grande diversité des stades d’échec
du développement des hybrides que nous avons
évoqués ci-dessus, certains de ces stades sont plus
significatifs et plus importants que d’autres à
considérer, car le blocage développemental a lieu
de manière préférentielle à leur niveau. Nous
insisterons ici seulement sur trois d’entre eux, qui
sont les plus fréquents et les plus généraux dans
l’ensemble du règne animal.
Source : MNHN, Paris
48
ALAIN DUBOIS
Blocage du développement
à la fin du stade blastula
Dans un grand nombre d’hybridations inter¬
spécifiques, notamment chez les Amphibiens, le
développement jusqu’à la fin du stade blastula se
déroule normalement. À y regarder de près, on
peut constater qu’il ressemble très étroitement au
développement d'œufs normaux (non hybrides)
de l’espèce maternelle, si celui-ci manifeste des
différences par rapport à celui de l’espèce pater¬
nelle. On a pu démontrer par diverses méthodes
que la segmentation de l’œuf d’Amphibien jus¬
qu’à la fin du stade blastula s’effectuait sans
intervention du noyau de l’œuf, ou avec une
intervention très limitée de celui-ci. Ce qui est
déterminant est alors le cytoplasme de l'œuf : la
segmentation est déterminée principalement ou
entièrement par les produits géniques transcrits
durant l’ovogenèse à partir des gènes maternels
et présents sous forme d’ARN messagers dans le
cytoplasme de l’ovule.
Ce n’est qu’à partir du début de la gastrulation
que commence l’activation massive des gènes des
noyaux de l’embryon, et donc, en plus des gènes
maternels, des gènes paternels. C’est souvent à
partir de ce moment que l’incompatibilité entre
les deux génomes paternel et maternel, ou entre
le génome paternel et le cytoplasme maternel, se
manifeste, et c’est pourquoi un blocage du
développement est observé à ce stade dans de
nombreux cas d’hybridation animale, notam¬
ment chez les Amphibiens.
Le fait que deux espèces puissent donner des
hybrides viables jusqu’à la fin du stade blastula
n’a donc pas grande signification génétique ou
phylogénétique et est de peu d’intérêt pour le
systématicien.
Blocage du développement
à un stade embryonnaire ultérieur
au stade blastula
Ce blocage peut avoir lieu pendant la gastrula¬
tion, la neurulation, ou au-delà. Il est clair que ce
phénomène traduit une incompatibilité, soit des
génomes paternel et maternel entre eux, soit
entre le génome paternel et le cytoplasme hybride,
soit encore les deux phénomènes réunis. Toute¬
fois, dans le détail, les causes et les modalités de
l’inviabilité des hybrides peuvent être multiples
(voir notamment Stebbins, 1958) et l’échec du
développement à ces stades est donc d’interpréta¬
tion difficile.
Cet échec peut dans certains cas être dû à un
seul gène létal, comme le démontre de manière
particulièrement frappante la description récente
du gène Lhr (“ Léthal hybrid rescue ”) de Droso-
phila simulons (Watanabe, 1979 ; Takamura &
Watanabe, 1980). Depuis la découverte de cette
dernière espèce (Sturtevant, 1919, 1920), on
sait que le croisement entre femelle de Drosophila
melanogaster et mâle de Drosophila simulons ne
donne que des hybrides femelles, alors que le
croisement réciproque ne donne que des hybrides
mâles, le développement de l’autre sexe étant
bloqué durant les stades larvaires. Toutefois les
hybrides des deux sexes porteurs du gène Lhr
sont viables dans les deux types de croisements.
Ce gène constitue donc à lui seul un mécanisme
postzygotique d’isolement efficace entre les deux
espèces de Drosophila, mais, “ à part ce gène ”,
celles-ci restent génétiquement très voisines, leurs
génomes étant compatibles et pouvant ensemble
induire un développement normal :
“ In the évolution of melanogaster and simulons into separate species there
must hâve a stage in which the hybrids of both sexes were viable. Then, at a
later stage the unisexual inviability that now characterizes the hybrids
somehow arose. It is very likely, in view of the results reported in this paper,
that this was a mutation from Lhr to Lhr' and. if so, then the Lhr gene
represents an evolutionary step backward. This encourages the search for
other mutants which reverse the evolutionary process of reproductive
isolation". (Watanabe, 1979: 330-331).
Si l’inviabilité des hybrides est de signification
peu claire, en revanche la réussite du développe¬
ment des hybrides traduit sans ambiguïté l’ab¬
sence d’incompatibilité majeure entre les deux
génomes mis en présence et le cytoplasme et a
donc une claire signification, sur laquelle nous
reviendrons.
Chez les Amphibiens, l’expérience a montré
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
49
que dans bien des cas, lorsque le développement
s’est effectué de manière harmonieuse, ou quasi
harmonieuse, jusqu’au stade bourgeon caudal, il
se poursuit ensuite normalement : les blocages
aux stades de l’éclosion, du développement lar¬
vaire, de la métamorphose et de la croissance
après la métamorphose existent, mais ils sont
plus rares et sans doute moins significatifs.
Infécondité des hybrides
Dans beaucoup de croisements, les hybrides
Fl atteignent l’âge adulte mais s’avèrent alors
inféconds, ou bien donnent naissance à des
descendants (hybrides F2 ou croisements en
retour avec l’une des deux espèces parentales)
non viables, ou anormaux, ou inféconds.
Sans entrer, ici non plus, dans les détails,
signalons que les causes de cette infécondité
peuvent être multiples, mais traduisent toutes
fondamentalement le même phénomène que la
non viabilité des hybrides Fl : il s’agit d’un
déséquilibre, d’une incompatibilité entre les deux
génomes parentaux et/ou du génome paternel et
du cytoplasme de l’hybride. Rappelons toutefois
qu’il existe deux types principaux de stérilité
hybride, la stérilité génique (ou développemen¬
tale), due à une incompatibilité des gènes des
deux espèces hybridées, et la stérilité chromoso¬
mique, due à l’existence de différences de struc¬
ture entre les chromosomes des deux parents.
Rappelons aussi que dans de nombreux cas où
les hybrides d’un seul sexe s’avèrent non viables
ou stériles, il s’agit souvent, mais pas toujours,
du sexe hétérogamétique (règle de Haldane,
1922). On trouvera une excellente discussion
détaillée des problèmes liés à la stérilité des
hybrides Fl ou F2, ou de la non-viabilité des
hybrides F2, dans le travail de Stebbins (1958).
Comme on le voit, le fait qu’un hybride adulte
soit infécond peut être dû à un grand nombre de
causes. Il est établi que certaines de celles-ci ne
font pas appel à des facteurs génétiques nom¬
breux et complexes, et que parfois, comme pour
la non-viabilité des hybrides Fl, un seul gène
peut être en cause. Dans d’autres cas, cette
infécondité procède “ simplement ” du fait que
les espèces croisées n’ont pas le même degré de
ploïdie (par exemple dans le croisement d’une
espèce diploïde avec une espèce tétraploïde issue
de la première) : malgré la très grande similitude
de ces deux espèces au niveau génique, leur
hybride, quoique parfaitement viable jusqu’au
stade adulte, n’est pas fécond.
L’infécondité des hybrides ayant une significa¬
tion peu claire, il semble préférable de ne pas la
prendre en compte lors d’un travail à préoccupa¬
tion taxinomique.
Expression génique chez les hybrides
Assez récemment, divers travaux ont été con¬
sacrés à l’étude, à l’aide d’électrophorèses de
protéines, de l’expression génique chez des hybrides
d’insectes et de Vertébrés (voir les références
données par Dubois, 1983 a : 51, ainsi que
Dickinson, 1980 a, 1980 b; Philipp, Parker &
Whitt, 1983 ; Dickinson, Rowan & Brennan,
1984 ; Pasdar, Philipp & Whitt, 1984 ; Pasdar
et al., 1984; Parker, Philipp & Whitt, 1985 a,
1985 b).
Lorsque les deux espèces parentales possèdent
des allèles différents et électrophorétiquement
décelables, il est possible d’étudier chez les
hybrides l’expression des allèles dus aux deux
parents. Plusieurs types de résultats sont alors
obtenus :
— expression synchrone des deux allèles paren¬
taux : il s’agit du résultat le plus général, qui est
obtenu, pour certains gènes du moins, même
chez des hybrides réalisés entre espèces estimées
relativement éloignées par les systématiciens,
par exemple classées dans des tribus différentes
(Whitt, Childers & Cho, 1973);
— expression retardée de l’un des allèles (géné¬
ralement l’allèle paternel), qui ne devient actif
qu’à un stade de développement plus tardif que
l’autre allèle ;
— absence d’expression de l’un des allèles, qui
est dit réprimé : il s’agit le plus souvent de l’allèle
paternel, plus rarement de l’allèle maternel et
enfin parfois des deux allèles d’un gène donné.
Source : MNHN, Paris
50
ALAIN DUBOIS
Il existe une relation assez lâche entre le degré
de répression allélique et les relations systémati¬
ques entre espèces croisées. Ainsi chez les Téléos-
téens, Whitt, Childers & Cho (1973) ont-ils
constaté qu’il n’existe en général aucune répres¬
sion allélique entre espèces d’un même genre, et
que le nombre d’allèles réprimés tend à augmen¬
ter avec la distance systématique entre espèces
(appartenant à des genres différents, des tribus
différentes, etc.). Mais il y a des exceptions à
cette “ règle ” (voir p. ex. Lucotte & Dubouch,
1980).
Conséquences quant à l’emploi de l’hybridation en systématique
Ce qui intéresse le systématicien dans l’étude
de l’hybridation, ce sont les informations que
celle-ci peut lui apporter quant à la ressemblance
des génomes des deux espèces hybridées. La
mesure de cette ressemblance génétique pourra
être employée lors d’estimations de la parenté
phylogénétique de ces espèces et de leur plus ou
moins grande divergence génétique depuis leur
séparation, et pour la construction d’une classifi¬
cation supraspécifique.
Étant donné cet objectif, il nous faudra, d’une
part tenter d’éliminer le plus grand nombre
possible des facteurs “ parasites ” qui interfèrent
avec l’hybridation, pour ne plus laisser subsister
que les phénomènes qui peuvent effectivement
être expliqués par les ressemblances structurelles
et fonctionnelles entre les génomes des deux
espèces comparées, d’autre part disposer de
méthodes permettant de s’assurer que l’on a bien
obtenu de vrais hybrides diploïdes entre ces deux
espèces.
ÉLIMINATION DES FACTEURS “PARASITES” INTERFÉRANT AVEC L’HYBRIDATION
Divers types de méthodes pourront être
employées pour tenter de supprimer ces facteurs
“ parasites ”, et ceci en fonction de la nature de
ceux-ci. Plusieurs cas peuvent être distingués :
— Cas où les facteurs et mécanismes d’isole¬
ment pré-éjaculatoires entre les deux espèces
dans la nature sont inexistants ou imparfaits : il
sera possible d’étudier les œufs, les larves et les
adultes dans la zone où se produit l’hybridation
naturelle.
— Cas où les espèces sont séparées dans la
nature par des barrières géographiques : la mise
en contact, en captivité ou en semi-captivité,
d’individus des deux espèces séparées dans la
nature pourra parfois être suffisante pour obtenir
des hybrides.
— Cas où les espèces sont séparées dans la
nature par des mécanismes d’isolement éco-étho-
logiques : la mise en captivité peut être suffisante
dans certains cas pour obtenir des hybrides
(certaines espèces qui ne s’hybrident pas, même
en sympatrie, dans la nature, le font en cage ou
en aquarium) ; dans certains cas, une interven¬
tion de l’homme est nécessaire pour effacer la
barrière éthologique entre les deux espèces, et
cette intervention peut aller jusqu’à l’insémina¬
tion ou la fécondation artificielles.
— Cas où des barrières mécaniques ou phy¬
siologiques empêchent la fécondation, notam¬
ment chez les espèces à fécondation interne : il
faut avoir recours à l’insémination ou à la
fécondation artificielles, parfois avec prélèvement
de l'ovule dans les voies génitales femelles,
fécondation artificielle in vitro puis réimplanta¬
tion de l’œuf chez la femelle.
— Cas d’autres barrières plus spécifiques ;
nous en donnerons deux exemples :
• Chez les Amphibiens, certaines espèces ne
produisent jamais d’hybrides entre elles bien
qu’elles paraissent très voisines à tous les autres
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
51
points de vue, ou encore produisent des hybrides
viables, parfois adultes et féconds, quand le
croisement a lieu dans un sens, alors que dans le
croisement réciproque l’œuf n’est jamais fécondé.
Dans certains de ces cas, on a pu montrer que
l'échec de l’hybridation était à mettre au compte
de la gangue de l’œuf de l’une des deux espèces,
qui arrête le spermatozoïde de l’autre (Elinson,
1974, 1975 a, 1975 b; Brun & Kobel, 1977).
Lorsque des ovules vierges de l’espèce A, pré¬
levés dans la cavité générale d'une femelle de
cette espèce avant leur passage dans l’oviducte,
sont placés dans la cavité générale d’une femelle
de l’espèce B en train de pondre, ces ovules
passent par l’oviducte de cette espèce où ils sont
revêtus de la gangue de celle-ci (cette technique
fut inventée et appliquée pour la première fois
par Rostand (1933), et c’est pourquoi nous
avons proposé (Dubois, 1982 a, 1983 a) de l’appe¬
ler “ technique de Rostand ”). Ces ovules sont
alors susceptibles d’être fécondés par des sperma¬
tozoïdes de l’espèce B, et dans certains de ces cas
le développement peut ensuite se dérouler en
totalité et aboutir à des adultes normaux. Selon
Elinson (1975 a), le fait que la gangue des ovules
de Rana clamitans rende impossible la féconda¬
tion de ces derniers par des spermatozoïdes de
Rana catesbeiana pourrait dépendre de deux
gènes seulement, et il en va probablement de
même dans d’autres cas similaires. Dans tous ces
cas, les génomes des deux espèces concernées
peuvent être très peu différents, et les quelques
gènes impliqués dans le phénomène de barrière
de la gangue constituent, à l’égard du problème
de la compatibilité génétique globale des deux
génomes, des artefacts, des facteurs parasites qui
doivent être éliminés : lors d’une étude de
similitude globale entre espèces, il sera donc
indiqué dans ce cas de faire appel à la technique
de Rostand.
• Chez les animaux vivipares, la mère peut
développer une réaction antigénique à l’égard du
fœtus hybride, ce qui entraîne l’avortement.
Cette question est encore mal connue, mais il se
pourrait ici aussi qu’une telle réaction dépende
d’un petit nombre de gènes. On pourrait éviter
cet artefact en réalisant une culture in vitro de
l’embryon hybride pour suivre son développe¬
ment en l’absence des anticorps sécrétés par la
mère (voir à ce sujet : Maxson, Sarich &
Wilson, 1973 ; Wilson, Maxson & Sarich,
1974).
Malgré leur diversité, toutes les interventions
que nous venons de mentionner sont, à l’égard
du problème qui nous intéresse (la ressemblance
de deux génomes et leur compatibilité fonction¬
nelle), de même nature : elles visent à supprimer
les facteurs qui s’opposent à la rencontre des
gamètes des deux espèces considérées, ainsi que
tous les facteurs exogènes s’opposant éventuelle¬
ment au développement du zygote hybride.
DÉTECTION DES VRAIS HYBRIDES DIPLOÏDES
Ceci étant fait, une précaution supplémentaire
doit être prise : il faut s’assurer que les animaux
issus d’un croisement sont de vrais hybrides
diploïdes et non pas des “ faux-hybrides ” haploïdes
ou diploïdes (œufs développés par gynogenèse ou
ayant expulsé la chromatine paternelle), des
“ hybrides partiels ” aneuploïdes (une partie du
stock paternel de chromosomes ayant été éli¬
minée au début du développement), ou encore
des hybrides triploïdes (ayant par exemple deux
stocks de chromosomes maternels et un stock
paternel). De telles anomalies ont été observées
par Bogart (1972) parmi les nombreux produits
des croisements réalisés par Blair (1972 b) et ses
collaborateurs dans le genre Bufo : dans ce cas, la
cause principale semble en être que les femelles
de Bufo produisent souvent un faible pourcen¬
tage d’ovules diploïdes, qui peuvent se dévelop¬
per par gynogenèse ou être fécondés et donner
des embryons triploïdes, mais d’autres méca¬
nismes peuvent être responsables de telles ano¬
malies dans d’autres cas.
Comme l’a souligné Bogart (1972), il y a lieu
d’être particulièrement vigilant lorsque le nombre
d’hybrides viables obtenus est faible, par exemple
lorsque, dans un croisement d’Amphibiens impli¬
quant des centaines ou des milliers d’œufs, le
nombre d’œufs donnant naissance à des larves
est très réduit par rapport au nombre d’œufs
fécondés : ces larves s’avèrent alors souvent
Source : MNHN, Paris
52
ALAIN DUBOIS
gynogénétiques ou triploïdes. Toutefois elles ont
une morphologie normale et ne peuvent être
décelées comme telles par le seul examen de leur
phénotype.
En raison de ces problèmes, il serait bon de
vérifier dans tous les cas que l'on a bien affaire à
de véritables hybrides diploïdes en effectuant les
analyses suivantes :
— caryotype de l’hybride permettant de véri¬
fier qu’il est bien diploïde (ou, plus précisément,
qu'il possède bien un nombre de chromosomes
égal à la somme des nombres chromosomiques
haploïdes des deux espèces hybridées, qui peu¬
vent être différents) ;
— examen du phénotype externe (morpho¬
logie. couleurs) permettant éventuellement de
mettre en évidence la présence d’un mélange de
caractères paternels et maternels ;
— lorsque cet examen donne des résultats
douteux, recours à des méthodes électrophoré¬
tiques pour mettre en évidence, à certains locus
du moins, une expression des deux allèles pater¬
nel et maternel.
Hybridation interspécifique et classification supraspécifique
Nous étudierons ici les relations qui existent
entre les données de l'hybridation et les autres
données dont on dispose concernant les espèces.
Variabilité des résultats au sein d’un ensemble taxinomique
Cette variabilité a été soulignée depuis long¬
temps par les auteurs qui ont étudié l’hybrida¬
tion. Si l’on considère un groupe taxinomique
traditionnel, par exemple un genre d’Amphi-
biens, il est de règle que les résultats de l’hybrida¬
tion interspécifique soient très divers selon les
espèces de ce genre croisées deux à deux, depuis
l’échec total de la fécondation jusqu’au dévelop¬
pement complet d'hybrides normaux. De plus il
n’existe souvent pas de transitivité dans les
résultats : par exemple les espèces A et B
donnent entre elles des hybrides viables, B et C
font de même, mais l’hybridation entre A et C
aboutit à un échec.
Ces résultats ont incité les auteurs à être
prudents, sinon méfiants, quant à l’utilisation des
résultats de l’hybridation pour estimer les rela¬
tions taxinomiques entre espèces. En réalité cette
méfiance n’est qu’en partie justifiée. Elle repose,
à notre avis, sur une erreur méthodologique :
celle qui consiste à vouloir attribuer autant
d’importance et de signification, dans l’interpréta¬
tion génétique et phylogénétique des résultats de
l’hybridation, aux résultats négatifs qu’aux résul¬
tats positifs. Pour les raisons exposées ci-dessus,
seuls les résultats positifs ont une signification
claire en ce domaine, et parmi ces résultats il est
de plus préférable de ne prendre en compte que
les meilleurs obtenus. Si l’on effectue cette impor¬
tante distinction, les résultats de l’hybridation
s’avèrent bien moins “ anarchiques " d’un point
de vue taxinomique et peuvent nous fournir des
indications fort utiles.
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
53
Hybridation et divergence moléculaire entre espèces
La similitude génétique fonctionnelle mesurée
par le critère synthétique de l'hybridation ne
coïncide pas avec la similitude génétique structu¬
relle mesurée par la distance “ génétique ”, comme
l'ont montré par exemple Avise & Smith (1974)
chez les Centrarchidae, ou Allan C. Wilson et
ses collaborateurs dans divers groupes de Ver¬
tébrés. À l’aide de méthodes immunologiques,
ces derniers chercheurs ont estimé la divergence
moléculaire, au niveau des molécules d'albumine
et de transferrine, entre espèces d'Amphibiens
Anoures, d’Oiseaux et de Mammifères Placen¬
taires (voir notamment : Maxson, Sarich &
Wilson, 1973 ; Wilson, Maxson & Sarich,
1974; Prager & Wilson, 1975). S'appuyant sur
les données concernant 1’ “ horloge moléculaire
de l’évolution ” (voir ci-dessus), ces auteurs ont
déduit la date présumée de la cladogenèse qui a
séparé les deux lignées dont les deux espèces
comparées sont l’aboutissement. Ils ont en outre
pris en considération l’aptitude de ces espèces à
donner entre elles des hybrides viables. Les
résultats de ces travaux figurent dans le Tableau I,
qui donne aussi le nombre moyen d’espèces par
genre dans les groupes concernés.
Si nous considérons, à la suite des arguments
présentés ci-dessus, que l’aptitude à donner des
hybrides est l'indication d’une forte similitude
génétique fonctionnelle, il faut admettre que
l’évolution génétique des Oiseaux et des Amphi-
biens a été similaire et très lente : 20 à 23 millions
d’années après la cladogenèse qui a séparé leurs
ancêtres, deux espèces d’Oiseaux ou d’Amphi-
biens sont encore capables de donner des hybrides
viables. En revanche l’évolution génétique des
Mammifères a été bien plus rapide : après 2 ou
3 millions d’années, cette aptitude à s’hybrider
est perdue.
Si le taux moyen de spéciation a été similaire
dans ces différentes classes (ce qui n’est pas
démontré mais n’est pas impossible), on s’attend
donc à ce que les genres de Mammifères compor¬
tent en moyenne moins d’espèces que ceux
d'Amphibiens et d’Oiseaux. C’est bien en effet ce
qui est observé pour les Amphibiens, mais pas
pour les Oiseaux. Par ailleurs si l’on considère le
taux d’hybridations “ intergénériques ” ou soi-
disant telles, il est presque nul chez les Amphi¬
biens, plus élevé chez les Mammifères et bien
plus élevé chez les Oiseaux. Ces données indi¬
quent que les taxons supraspécifiques ne sont
sans doute pas équivalents en termes génétiques
dans les différentes classes de Vertébrés. Nous
reviendrons en détail sur ce problème dans le
chapitre suivant.
D'un point de vue morphologique, les Mam¬
mifères ont eu une évolution très rapide et très
diversifiante ; pour leur part, les Amphibiens ont
eu une évolution bien plus lente et moins
accentuée. Or les premiers ont aussi perdu bien
plus vite que les derniers l’aptitude à s'hybrider
entre eux. Selon Wilson et ses collaborateurs, les
deux phénomènes relèveraient de la même cause :
les Mammifères auraient subi des modifications
Tableau I. — Données sur l’hybridation interspécifique et la classification générique dans trois groupes de
Vertébrés (d’après Wilson, Maxson & Sarich, 1974, Prager & Wilson, 1975, et les données du
Tableau II).
Groupe
Age moyen de la divergence
entre espèces hybridables
(en millions d’années)
Pourcentage d’hybridations
“ intergénériques ” parmi les
hybridations interspécifiques
réussies
Nombre moyen
d’espèces par
genre
Mammifères
Placentaires
2-3
11
4,04
Oiseaux
20-23
44
4.41
Amphibiens Anoures
21
3
8,80
Source : MNHN, Paris
54
ALAIN DUBOIS
plus rapides de leurs systèmes de régulation
génétique. Toutefois les résultats récents de
Wyles, Kunkel & Wilson (1983) sur l’évolution
anatomique chez les Oiseaux indiquent que celle-
ci a été rapide, comme celle des Mammifères, ce
qui ne coïncide pas avec les données que nous
venons d’évoquer concernant l’hybridation : ceci
indique qu’il existe peut-être plusieurs types de
systèmes de régulation génétique, qui peuvent
évoluer de manière relativement indépendante
l’un de l’autre, l’un responsable de l’évolution de
la morphologie et l’autre de la perte de l’aptitude
à s’hybrider. Cette dernière hypothèse n’a jamais
encore, à notre connaissance, été formulée ni
discutée dans la littérature.
Wilson, Sarich & Maxson (1974) et Wilson
et al. (1975) ont également souligné le fait que les
Mammifères oui manifesté un taux bien plus
élevé de remaniements chromosomiques que les
Amphibiens : une évolution rapide des systèmes
de régulation génétique pourrait donc être liée à
une évolution rapide des caryotypes. La validité
de cette hypothèse n’est pas démontrée, et il est
plus probable que révolution des systèmes de
régulation génétique obéit à plusieurs modalités
fort distinctes, qui ne font pas toutes appel à des
remaniements chromosomiques : nous y revien¬
drons. Toutefois ces résultats indiquent l’intérêt
qu’il y aurait, lors de travaux portant sur
l’évolution et la classification d’un groupe, à
mesurer une distance caryologique entre espèces
comparées. Cette distance serait vraisemblable¬
ment liée à la divergence génétique mesurée par
le critère synthétique de l’hybridation.
Hybridation, similitude phénêtique et parenté cladistique entre espèces
McAllister & Coad (1978) ont récemment
consacré un intéressant travail aux Cyprinidae
d’Amérique du Nord. Ces auteurs ont voulu
comparer la classification de ce groupe effec¬
tuée selon les principes phénétiques et celle
effectuée selon les principes cladistes. Pour ce
faire, ils n’ont pas comparé ces classifications
directement entre elles, mais ils les ont confron¬
tées chacune avec un troisième terme, à savoir les
données portant sur l’hybridation. Les genres
ont été comparés deux à deux. Pour chacune des
304 paires de genres sur lesquelles porte leur
analyse, les auteurs ont calculé un coefficient de
similitude phénétique et un coefficient de parenté
cladistique entre les deux genres, et ils ont
recherché si des hybrides naturels entre ceux-ci
étaient connus. Les auteurs constatent que la
classification cladistique de ce groupe coïncide
mieux avec les données de l’hybridation que ne le
fait la classification phénétique de ce groupe.
Plusieurs aspects de l’analyse de ces auteurs
sont discutables. Ainsi ces auteurs considèrent
que les termes d’“ affinités taxinomiques étroites ”
d’une part et de “ proche parenté phylogéné¬
tique ” de l’autre sont équivalents : ce postulat
n’est valable que pour les systématiciens qui
adoptent la conception cladiste de la classifica¬
tion ; pour ceux qui adoptent la conception
synthétique, ces deux formules ne sont pas
synonymes, puisque les facteurs génétiques et
écologiques doivent aussi être pris en considéra¬
tion, en plus des facteurs phylogénétiques, pour
la construction de la classification.
Par ailleurs, McAllister & Coad (1978)
considèrent que la production d’hybrides est une
mesure de proche parenté phylogénétique. Or s’il
est vrai que l’hybridabilité traduit une parenté
phylogénétique indéniable, cette parenté peut
être plus ou moins récente puisque, comme nous
l’avons vu, la perte de l’aptitude à s’hybrider
semble s’effectuer à des vitesses très différentes
d’un groupe d’animaux à l’autre. Ce que la
capacité de donner des hybrides traduit de
manière claire, c’est une grande similitude géné¬
tique des deux espèces concernées, cette simili¬
tude ayant certes son origine dans le fait que ces
espèces descendent d’un ancêtre commun, mais
cet ancêtre pouvant être plus ou moins éloigné.
D’autres aspects de l’analyse de McAllister
& Coad (1978) peuvent être discutés, notamment
le fait que ces auteurs aient pris en compte les
seuls hybrides naturels, alors que, nous l’avons
vu, les hybrides artificiels auraient dû être aussi
considérés : d’une certaine manière, ces auteurs
ont mesuré par leur méthode l’existence de
mécanismes d’isolement préreproducteur plus
que la potentialité génétique des espèces des deux
genres à donner des hybrides viables. Enfin leur
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
55
analyse est biaisée par le fait qu’ils ont comparé
des genres, c’est-à-dire des taxons dont la nature
est déjà déterminée par la conception de la
classification choisie (dans leur cas la conception
cladiste) : pour éviter tout biais de ce type,
l’analyse devrait porter non pas sur des paires de
genres, mais sur des paires d’espèces.
Quoi qu’il en soit, le travail de ces auteurs est
très intéressant d’un point de vue méthodolo¬
gique, car il amène à quantifier divers types de
relations entre espèces et à comparer ces diverses
mesures. Un tel travail tombe en plein dans les
préoccupations des systématiciens synthétistes,
qui ne sont ni phénéticiens, ni cladistes, mais se
servent des informations de tous ordres, à la fois
phénétiques, cladistiques, et autres, pour en faire
la synthèse et fonder leur classification sur celle-
ci.
Les différents types de “distances” entre espèces
Dans le même ordre d’idées, et en poussant
plus loin la méthode de McAllister & Coad
(1978), il pourrait être extrêmement intéressant
d’effectuer pour plusieurs groupes distincts et
même très différents d’animaux des analyses
globales portant sur différents types de “dis¬
tances ” (ou “ identités ”) entre espèces prises
deux à deux : distance phénétique, distance
“ génétique ” ou moléculaire, distance cladis-
tique, distance caryologique, distance écologique
ou éco-éthologique, et distance mesurée par le
critère de l’hybridation.
La comparaison de l’ensemble de ces données,
ou du moins de la partie d’entre elles disponible,
serait certainement riche en enseignements, aussi
bien du point de vue de l’étude de l’évolution
animale que de celui de la systématique. Dans
beaucoup de groupes les données sont encore
insuffisantes pour une telle analyse, mais un
travail de ce type pourrait certainement être
abordé dans les différentes classes de Vertébrés et
dans plusieurs groupes d’insectes.
Plusieurs techniques sont déjà disponibles pour
une telle analyse : nous allons les passer briève¬
ment en revue.
Distance phénétique
Aux nombreuses méthodes, maintenant déjà
“ classiques ”, de la taxinomie numérique (Sneath
& Sokal, 1973), il faut ajouter des méthodes plus
récentes, qui s’appuient sur une réflexion actuel¬
lement en cours sur la notion de “ forme biolo¬
gique ” et sur la distinction qui doit être effectuée
entre les facteurs “ taille ” et “ forme ” dans
l’analyse de la morphologie (Jolicoeur & Mosi-
mann, 1960). Certains auteurs préconisent d’utili¬
ser des caractères qualitatifs pour mesurer la
distance entre espèces ou taxons supérieurs (p.
ex. Findley, 1979), tandis que d'autres, de
manière bien plus convaincante, affirment que
seuls des caractères quantitatifs permettent une
analyse non biaisée (p. ex. Cherry et al., 1979,
1982). Certains auteurs insistent sur le fait que la
morphologie d’un organisme est le résultat de la
croissance de celui-ci, au cours de laquelle inter¬
viennent notamment des phénomènes d’allomé-
trie, et ils tentent d’intégrer ces facteurs dans
l’analyse de la forme (p. ex. : Gould, 1966;
Lande, 1979; Lemen & Freeman, 1984). D’autres
au contraire estiment que les deux problèmes
sont indépendants et que la question de Y origine
(génétique, ontogénétique et phylogénétique) de
la morphologie d’un organisme ne doit pas être
confondue avec celle de la description de cette
morphologie et de la comparaison des formes
d’espèces différentes :
“ one must avoid confusing the need for a quantitative description of the
degrees of organismal différence with the need for explanations of those
différences." (Wilson, Kunkel & Wyles, 1984: 1158).
Source : MNHN, Paris
56
ALAIN DUBOIS
Ces derniers auteurs ont récemment étudié de
près le problème de la mise au point d’un indice
fiable de mesure de la distance morphologique
ou phénétique entre espèces prises deux à deux,
dans une série de travaux d'un grand intérêt
théorique et pratique (Cherry, Case & Wilson,
1978 ; Cherry et ai, 1979, 1982 ; Wyles, Kun-
kel & Wilson, 1983 ; Larson, Prager & Wil¬
son, 1984; Wilson, Kunkel & Wyles, 1984).
Indépendamment de ces auteurs, d’autres biolo¬
gistes ont récemment exploré ce problème de la
distance phénétique entre espèces à partir de
points de vue différents (voir p. ex. : Laurent,
1953, 1967, 1981 ; Dubois, 1976).
Il est intéressant de noter que ce n’est que
récemment que la réflexion s’est vraiment déve¬
loppée sur ces méthodes de mesure des distances
phénétiques. La raison principale en est proba¬
blement celle soulignée par Wilson, Kunkel &
Wyles (1984) dans une réponse à une critique de
leurs travaux (Wyles, Kunkel & Wilson, 1983)
par Hafner, Remsen & Lanyon (1984) :
“ Two Perspectives in Evolutionary Biology. — It appears to us that the
Hafner et al. (1984) criticism is a manifestation of the ' populationist '
perspective, which has dominated systematic and evolutionary biology since
the 1940's. It focuses on the tips of the evolutionary tree and on the
uniqueness of every trait, individual, population and species (...). In
contrast, we hâve been influenced by what might be termed the ' distance ’
perspective, which entered evolutionary biology more than 20 years ago as
biochemists began to compare proteins from species belonging to different
branches of the tree (...).
The ‘ populationist ' perspective’s emphasis on uniqueness engenders
respect for the généralisation referred to by Hafner et ai (1984): The set of
characters that best discriminâtes among members of one taxonomie group
is unique to that group. Such perspective makes one wary of comparing the
degree of différence between a pair of species in one taxonomie group with
that in another taxonomie group. Molecular evolutionists, by contrast, hâve
long been comfortable with the practice of using the same yardstick (i.e.,
number of substitutions) to examine and compare évolution in vastly
different taxonomie groups. The criticism of our work by Hafner et ai
(1984) has made us realize what a deep gulf there is between these two
perspectives and how important it is to explore that gulf on another
occasion." (Wilson, Kunkel & Wyles, 1984: 11-58-1159).
Ce problème rejoint celui du “ fossé ” qui
existe entre l’approche “ populationnelle ” de
l’étude de l’évolution et l'étude des phénomènes
macro-évolutifs ; nous y reviendrons en détail
plus loin.
Distance “ génétique ”
Cette formule désigne classiquement des dis¬
tances telles que celles de Nei (1972) ou de
Rogers (1972), qui reposent sur les résultats
d’électrophorèses de protéines. Cette distance est
bien mal nommée, puisqu’elle ne mesure en fait
que la divergence au niveau de quelques gènes de
structure, sans prendre en compte aucunement la
divergence au niveau des systèmes de régulation
génétique, et une formule comme “ distance
moléculaire ” lui conviendrait certainement bien
plus. Toutefois la dénomination classique est
maintenant employée par de nombreux auteurs
et il serait difficile de la modifier. Pasteur
(1985 a) a récemment donné une discussion des
différents types de distances “ génétiques ” fondés
sur les résultats d’électrophorèses de protéines
actuellement employés. Il faut y ajouter d’autres
types de distances " génétiques ”, comme la “dis¬
tance immunologique ”, fondée sur la méthode
de la microfixation du complément (Wilson,
Carlson & White, 1977 ; Pasteur & Pasteur,
1980), ou les distances fondées sur l’hybridation
de l’ADN (Sibley & Ahlquist, 1982 ; Diamond,
1983).
Distance cladistique
Pour mesurer une telle distance, on pourrait
employer le coefficient proposé par McAllister
& Coad (1978).
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
57
Distance caryologique
Certains auteurs, comme Wilson, Sarich &
Maxson (1974) ou Cothran & Smith (1983),
ont calculé une distance caryologique ou chro¬
mosomique, en se fondant sur les nombres de
chromosomes et les nombres de bras de chromo¬
somes des espèces comparées. Dans l'avenir, il
serait nécessaire de disposer d’une mesure plus
précise, plus fine, de la distance caryologique, car
le même nombre chromosomique et le même
nombre fondamental peuvent être obtenus de
manière totalement indépendante dans des espèces
différentes. Une comparaison plus fine pourrait
par exemple prendre en compte la quantité totale
d'ADN nucléaire ainsi que la place des constric-
tions et des bandes révélées par les techniques de
banding (Dubois, 1983 a : 56-57). Ceci ne sera
possible que dans le cas de groupes qui ont déjà
fait l’objet d’une étude cytogénétique assez pous¬
sée. C’est ainsi que Martin & Hayman (1965)
ont proposé pour comparer les caryotypes d’espè¬
ces voisines une méthode qui prend en compte
les longueurs relatives des bras de chromosomes
et les quantités relatives d’ADN par génome, ou
que Prevosti, Ocana & Alonso (1975) ont
proposé un indice pour mesurer une distance
entre populations du genre Drosophila basée sur
les différences de fréquences d’arrangements chro¬
mosomiques.
Distance écologique ou éco-éthologique
11 n’existe encore guère de travaux où aient été
estimées des distances écologiques ou éco-étholo-
giques entre espèces, et pourtant de telles distances
seraient fort intéressantes. Pour l’instant les dis¬
tances interspécifiques mesurées dans ce domaine
ne concernent que certains aspects de l’éco-étho-
logie des espèces : par exemple distribution des
espèces dans les microhabitats (Ortega, Maury
& Barbault, 1982), techniques et sites d’alimen¬
tation (Landres & Macmahon, 1980), spectres
trophiques des espèces (Barbault, 1981 : 119),
caractéristiques du chant des mâles (Duellman
& Pyles, 1983). Dans son intéressant travail de
1978 sur une communauté équatoriale d'Amphi-
biens et de Reptiles, Duellman a calculé des
distances un peu plus complexes, prenant en
compte divers types de paramètres (habitat,
distribution verticale, périodes et types d’acti¬
vités, alimentation, taille, mode de reproduction,
caractéristiques du chant des mâles). 11 serait
certes intéressant de poursuivre les recherches
dans ce sens, et de mettre au point des indices
globaux de similitude éco-éthologique entre espè¬
ces, qui pourraient prendre en compte les carac¬
téristiques physico-chimiques de la niche occupée
par chaque espèce (paramètres climatiques et
microclimatiques, pédologiques, etc.), ainsi que
certains paramètres biologiques permettant de
caractériser cette niche en termes démographi¬
ques, en termes de biomasse et de flux d’énergie,
et de paramètres tirés du comportement (par
exemple caractéristiques bio-acoustiques des émis¬
sions sonores, etc.). Il serait certainement fort
instructif de comparer de telles distances avec les
autres distances évoquées ici. Par exemple, il
n’est pas déraisonnable de penser que la morpho¬
logie globale d’une espèce (sa “ forme ”) traduit
d’une certaine manière synthétique la niche éco¬
logique de cette espèce, et il est vraisemblable
que la divergence entre deux espèces dans l’un de
ces deux domaines est corrélée avec la divergence
entre elles dans l'autre. Il serait souhaitable que
les écologistes s’intéressent à ces problèmes et
proposent des méthodes permettant de telles
estimations. Dans l'attente, il faut reconnaître
que les notions de niche écologique et de zone
adaptative, pourtant fondamentales dans l’in¬
terprétation des phénomènes évolutifs à la lumière
de la théorie synthétique, restent encore fort peu
fonctionnelles. Il s’agit à notre avis du domaine
dans lequel les progrès les plus importants
restent à faire pour une appréciation vraiment
synthétique des faits évolutifs.
Distance hybride
Ce qui précède montre qu'il serait fort intéres¬
sant de pouvoir disposer d’une distance entre
espèces mesurée par le critère de l’hybridation.
Pour plus de simplicité, nous proposons de
désigner une telle mesure du nom de “ distance
hybride ” (hybrid distance). Comme nous l’avons
déjà souligné (Dubois, 1983 a : 58), les stades
suivants de développement des hybrides sem¬
blent généralisables à l’ensemble du règne ani¬
mal, et pourraient constituer le canevas d’une
échelle unique de mesure de cette distance :
Source : MNHN, Paris
58
ALAIN DUBOIS
(1) échec à la fécondation ;
(2) échec au début du stade gastrula ;
(3) échec pendant les stades embryonnaires
postgastruléens, larvaires ou juvéniles ;
(4) animaux adultes inféconds, ou féconds et à
descendance perturbée ;
(5) animaux adultes féconds et à descendance
normale.
À cette échelle grossière, il sera bientôt pos¬
sible d’ajouter une échelle plus fine pour les
croisements aboutissant à un développement
d’un hybride au moins pour les premiers stades
(niveaux (3) à (5) de l’échelle ci-dessus). Pour
cela, Parker, Philipp & Whitt (1985 a, 1985 b)
ont ouvert la voie en proposant d’utiliser divers
indices pour estimer ce qu’ils appelent la “regu-
latory distance ” entre deux espèces capables de
s’hybrider : pourcentages de fécondation et d'éclo¬
sion des œufs hybrides, ampleur des perturba¬
tions dans l’expression temporelle de divers
enzymes au cours du développement embryon¬
naire (par rapport à l’expression temporelle
normale chez l’une des espèces croisées), ampleur
des perturbations dans les taux d’activité de ces
divers enzymes (par rapport aux taux d’activité
normaux chez l’une des espèces croisées). Pour
l’instant il ne s’agit que de plusieurs indices
séparés qui donnent des résultats parfois sensi¬
blement différents, mais il n’est pas interdit de
penser qu’il sera possible dans l’avenir de combi¬
ner ces diverses données dans un seul indice de
“ distance hybride ” entre deux espèces. Afin de
pouvoir le faire, toutefois, il sera nécessaire
d’étudier les relations qui existent entre les
différents critères évoqués : certains donnent des
résultats similaires, d’autres des résultats fort
divergents. Il est probable que ces critères ne
sont pas indépendants les uns des autres, et il
n’est donc pas possible, pour l’instant, de calcu¬
ler un indice global de “ distance hybride ”
simplement en additionnant les valeurs des diffé¬
rents indices (Whitt, 1985). Étant donnée la
variabilité des résultats, à tous les niveaux, des
croisements hybrides (selon le sens de l’hybrida¬
tion, les populations et individus utilisés, etc.), il
est en tout cas probable qu’un tel indice ne
devrait pas être fondé sur une moyenne des
résultats observés, mais plutôt sur les meilleurs
résultats obtenus, comme nous l’avons vu ci-
dessus.
Il est clair, comme le soulignent Parker,
Philipp & Whitt (1985 a, 1985 b), que le succès
relatif des développements des divers hybrides
traduit de manière synthétique l'importance de la
divergence qui s’est produite entre les deux
espèces comparées au niveau de leurs systèmes de
régulation génétique. Il serait donc fort intéres¬
sant dans l’avenir, aussi bien du point de vue de
l’étude des mécanismes évolutifs que de celui de
la systématique supraspécifique, de développer
les méthodes de mesure de la “ distance hybride ”
entre espèces.
Source : MNHN, Paris
HYBRIDATION INTERSPÉCIFIQUE
ET NOTION DE GENRE EN ZOOLOGIE
L’hybridabilité comme critère de définition des genres
Aperçu historique
Le critère de l’hybridabilité n’a jusqu’à présent
guère été retenu par les systématiciens comme
critère pour reconnaître les catégories supérieures
à l'espèce. Il est vrai que dès le XIX e siècle
“ L 'espèce se caractérise par la
fécondité bornée ”,
et estimait que deux espèces telles que l’âne et le
cheval ou que le chacal et le chien, susceptibles
de produire entre elles des hybrides, devaient être
placées dans le même genre (voir aussi Flou-
rens, 1845 a : 298-301; 1845 b : 119-128).
Plus récemment, Ghigi (1936) a proposé d’em¬
ployer le critère d’hybridation en macrotaxi-
“ The capacity of two groups to
their categorical rank. ”
Des idées similaires ont été reprises plus
récemment par Hubbs & Drewry (1960). D’autres
auteurs ont évoqué en passant la possibilité
théorique d’admettre que des espèces susceptibles
de donner entre elles des hybrides viables devraient
appartenir au même genre (voir p. ex. : Simpson,
1961 : 90, note 10; Short, 1969 : 87; Hubbs,
1970; Pépin et al., 1970), mais ces propositions
n’avaient aucune prétention de généralité. Ces
dernières années enfin, trois auteurs différents
(Van Gelder, 1977, 1978; Plateaux, 1981;
Dubois, 1981 a, 1981 c, 1982 a, 1983 a) ont for¬
mulé indépendamment une proposition similaire.
certains auteurs avaient tenté de le faire (voir à
ce sujet Fischer, 1981). C’est ainsi que Flourens
(1856 : 6) écrivait :
fécondité continue ; le genre par la
nomie : il suggère que selon le degré de succès de
l’hybridation entre deux espèces (succès mesuré
par le degré de fertilité des hybrides Fl des deux
sexes), celles-ci soient rapportées au même genre,
à des genres différents ou à des familles diffé¬
rentes. Dans le même esprit, Kinsey (1936, in
Simpson, 1937 : 265) écrit :
hybridize is inversely correlated with
en lui donnant une valeur générale pour l’en¬
semble de la classification animale et en la
justifiant par des arguments assez différents, bien
que non contradictoires. Cette convergence est
intéressante : elle indique à notre avis que les
temps sont mûrs pour l’emploi d’un tel critère en
zoologie.
L’argument principal présenté par Van Gel¬
der (1977) pour justifier cette proposition est la
nécessité d’une certaine cohérence interne au
système classificatoire entre la notion d’espèce,
définie par un critère mixiologique, et celle de
genre :
Source : MNHN, Paris
60
ALAIN DUBOIS
“ Basically, the logic of a reproductively isolated and self-contained genus
seems inescapable if one accepts the concept of the reproductively isolated
species. The genus neither can nor should be of less dimension than the
species, and if the parameters of the species are ultimately established by its
reproductive capabilities, then the genus, too, must be so proscribed. The
greatest extent of reproductive compatibility allowed between species is
generally the production of stérile offspring. The production of fertile
offspring in nature is usually sufficient grounds for merging the parental
stocks into a single species with their récognition only as subspecies.
Similarly, for allopatric species, captive hybridization with fertile offspring
may be used to consider the parental stocks conspecific. If these are the
reproductive limits of species it would seem to follow that the genus must be
reproductively at least, if not more, separable, and that crosses between
généra be wholly incapable of producing a live offspring. ” (Van Gelder,
1977: 18).
“ (...) the upper limit for the species (reproductive incompatibility) should
also be contained in the définition of the genus, and at least represent its
lower limit. This would imply that intergeneric hybrids should not be
possible by so defining the genus. The arbitrariness of the définition of the
genus exists in its width and upper reaches, not at its interface with the
species, where its définition is the same as that of a species. ” (Van Gelder,
1977: 4).
Pour sa part. Plateaux (1981) justifie surtout Cuénot & Tétry, 1951) pour désigner un
sa proposition par un argument de “ bon sens ensemble d'espèces susceptibles de s’hybrider, il
Utilisant le terme de syngaméon (au sens de écrit :
“ Si le syngaméon peut en venir à englober plusieurs genres, le genre ne
signifie vraiment plus grand chose. On pourrait songer à lui substituer le
syngaméon, mais celui-ci n'est souvent pas encore circonscrit. Il vaut mieux
envisager quelque chose de plus vaste. Mais, du moins, que ce soit un
ensemble dont les limites inférieures puissent être tracées avant qu'elles ne
rejoignent celles de l’espèce !
Il me semble que l’on pourrait se donner comme règle stricte de ne pas
placer dans des genres différents des espèces capables de produire ensemble
des hybrides féconds, même si cette fécondité n'est que très partielle. Le plus
souvent, il serait même sage de placer dans un même genre toutes les espèces
aptes à produire entre elles des hybrides quelconques. " (Plateaux, 1981 :
518).
En ce qui nous concerne enfin, nous avons fait male, sur la base de l'analyse qui précède (Dubois,
des propositions très précises quant à l'emploi 1981 a, 1981 c, 1982 a, 1983 a). Nous allons main-
d'un critère d'hybridabilité en systématique ani- tenant examiner ces propositions en détail.
Formulation précise du critère et de ses conditions d'emploi
Le premier point sur lequel il faut insister est le
fait que la réussite ou l’échec de l'hybridation
n’ont pas du tout la même signification ou la
même importance. 11 peut suffire d'un seul gène
apporté par l'un des parents pour empêcher le
développement d’un zygote hybride, alors même
que tous les autres gènes sont compatibles
(exemple du gène Lhr de Drosophila simulons.
discuté ci-dessus). L’échec de l’hybridation indique
que les deux populations dont les individus sont
interstériles n’appartiennent pas à la même espèce.
Cela n’apprend rien de plus sur les relations
génétiques et phylogénétiques entre les deux
espèces. Il en est de même pour l’infécondité de
certains hybrides adultes : elle peut être due à
plusieurs types de causes, dont certaines impli-
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
quent la mise en jeu de quelques gènes seulement
ou même d'un seul gène, et est donc de significa¬
tion peu claire. Les facteurs de létalité et d’infé¬
condité des hybrides étant très divers, il est
impossible de tenir compte des résultats négatifs
de l’hybridation (létalité lors du développement,
infécondité des adultes ou échec en F2) pour une
analyse phylogénétique et génétique des relations
entre espèces. Pour n’avoir pas pris conscience de
cela, certains auteurs ont cru que l’hybridation
ne pouvait être d’aucun secours en systématique
supraspécifique, alors que seuls les résultats
négatifs de celle-ci sont dans ce cas.
Les résultats positifs en revanche apportent
des informations très intéressantes : s’il est
relativement aisé d'empêcher le développement
d’un zygote issu de deux espèces très proches, il
est impossible de faire l’inverse, c’est-à-dire
d’obtenir un développement normal à partir d’un
œuf diploïde issu de l’hybridation d’espèces
éloignées. Étant donnée la complexité du génome
des Eucaryotes, il est totalement exclu que deux
génomes puissent être fonctionnellement compa¬
tibles par convergence ou par hasard. La compa¬
tibilité de deux génomes prouve que les deux
espèces qui les portent descendent d’un ancêtre
commun relativement récent, à partir duquel
elles ont conservé les portions homologues de
leurs génomes. Le critère de l’hybridabilité a
donc une signification à la fois génétique et
phylogénétique, quoique sa signification phy¬
logénétique soit moins claire et plus ambiguë que
sa signification génétique, puisque la perte de
61
l’aptitude à s’hybrider a lieu à une vitesse
différente dans divers groupes animaux.
Notre proposition est donc de considérer que
lorsque deux espèces sont susceptibles de donner
entre elles des hybrides viables adultes, que ceux-ci
soient féconds ou non, ces deux espèces doivent
être incluses dans un même genre. Rappelons qu’il
s’agit de vrais hybrides diploïdes, éventuellement
obtenus dans des conditions expérimentales, et
enfin que nous ne tenons compte que du meilleur
résultat observé lors de divers croisements entre
deux espèces, éventuellement dans certains seule¬
ment des types de croisements que l’on peut
réaliser entre elles (par exemple mâle de l’une
avec femelle de l’autre mais pas l'inverse, ou
animaux provenant de certaines populations
seulement).
Le critère d’hybridabilité doit donc être employé
exclusivement dans un sens, pour réunir des
espèces dans un même genre, et non pas pour
séparer des genres : lorsque des hybrides adultes
viables peuvent être formés entre les espèces A et
B, ces espèces appartiennent au même genre ; en
revanche si l’hybridation n'a pas lieu ou que les
hybrides ne sont pas viables, aucune information
n’est donnée et il ne faut jamais faire usage de ce
critère pour attribuer les deux espèces à deux
genres distincts.
Il s’agit ici, selon la terminologie de Simpson
(1951, 1961), d’un critère non arbitraire quant à
l’inclusion , mais qui ne doit jamais être employé
pour l’exclusion :
" A group is nonarbitrary as to inclusion if ail its members are continuous
by an appropriate criterion, and nonarbitrary as to exclusion if it is
discontinuous from any other group by the same criterion. It is arbitrary as
to inclusion if it has internai discontinuities and as to exclusion if it has an
external continuity. ” (Simpson, 1961: 115).
Un deuxième point très important est le fait
que ce critère tient compte des potentialités
génétiques qui existent pour construire un orga¬
nisme, et pas du tout du fait que des hybrides
existent ou non dans la nature, divers facteurs
“ parasites ” (notamment éco-éthologiques ou
géographiques) pouvant être responsables de leur
absence. Le critère est bien entendu valable a
fortiori quand existent des hybrides naturels,
mais l’emploi du critère pour réunir des espèces
dans un genre implique seulement de pouvoir
obtenir des hybrides adultes entre les deux
espèces, même si pour ce faire il a été nécessaire
de faire appel à des techniques particulières,
comme l’insémination et la fécondation artifi¬
cielles, ou même des techniques plus élaborées et
destinées à résoudre certains problèmes spéci¬
fiques (par exemple, chez les Amphibiens, la
“ technique de Rostand ”, décrite ci-dessus).
L'emploi de ce critère ne se fait bien entendu
pas seul : celui-ci intervient comme élément
d’information nouveau et supplémentaire mais
n’annule pas les autres informations qui avaient
déjà été recueillies, par les autres méthodes plus
“ classiques ”, sur les espèces considérées. C’est
ainsi qu’avant que l’hybridation des espèces A et
Source : MNHN, Paris
62
ALAIN DUBOIS
B soit constatée, ces deux espèces avaient pu être
classées dans deux genres distincts I et II, sur la
foi d'autres critères (ressemblance morpholo¬
gique, moléculaire, écologique, données sur la
phylogénie du groupe, etc.). Le fait que ces
espèces s’avèrent susceptibles de donner des
hybrides adultes doit dans un premier temps
inciter le systématicien à un réexamen critique de
la validité des taxons I et II : il se pourrait que
ces taxons, ou l’un d’entre eux, constituent des
groupements artificiels, réunissant par exemple
des espèces d’origines phylogénétiques différentes
et se ressemblant par convergence, ou encore que
l’une des espèces A et B ait été placée par erreur
dans le genre I ou II mais appartienne en réalité
à l’autre. Les résultats de l’hybridation peuvent
ainsi suggérer des travaux de révision systéma¬
tique à l’échelle générique ou familiale et amener
à rectifier certaines erreurs. Il arrive fréquem¬
ment toutefois que le travail de révision amène à
confirmer la validité des groupes I et II et
l’appartenance respective à ces deux groupes des
espèces A et B. Le fait que ces deux espèces
soient hybridables implique alors non seulement
de les réunir dans un même genre, mais encore
d’y réunir toutes les autres espèces qui par les
autres critères étaient classées dans le même
genre que A et dans le même genre que B — en
d’autres termes à regrouper les anciens genres I
et II en un seul genre. Si les deux groupes sont
séparés par une certaine discontinuité morpholo¬
gique, écologique ou autre, il peut être bon de
leur conserver le statut de sous-genres distincts
au sein du nouveau genre. Il importe de souli¬
gner qu’il suffit qu’une seule paire d’espèces
appartenant aux anciens genres I et II donne des
hybrides adultes pour regrouper les deux genres,
même si aucune autre paire d’espèces des deux
genres n’est connue pour donner des hybrides
viables. En effet exiger que toutes les espèces des
deux genres soient hybridables deux à deux et
refuser de réunir les deux genres si elles ne le sont
pas reviendrait à utiliser les résultats négatifs de
l'hybridation pour la construction de la classifi¬
cation, et nous avons vu qu’au contraire seuls les
résultats positifs peuvent être employés dans ce
but.
Caractères taxinomiques et critères taxinomiques relationnels
Le terme “ classification ” est employé dans (2) pour désigner l’activité classificatoire elle-
deux sens distincts (Mayr, 1969 : 4) : (1) pour même. Mayr (1982 a : 185) propose la définition
désigner le produit de l’activité des taxinomistes ; suivante de la classification en tant qu’activité :
“ Classification is the ordering of organisais into taxa on the basis of their
similarity and relationship as determined by or inferred from their
taxonomie characters. ”
Quant à la notion de caractère taxinomique,
Mayr (1969 : 121) la définit ainsi :
“ A taxonomie character is any attribute of a member of a taxon by which
it differs or may differ from a member of a different taxon. ”
Ces définitions sont celles d’un systématicien 1979, 1984), ont proposé des définitions légère-
synthétiste. Les cladistes, pour leur part, qui ont ment différentes. Par exemple Wiley (1981 : 116)
consacré une réflexion importante à la notion de écrit :
caractère et à l’analyse des caractères (Dupuis,
“ A character is a feature of an organism which is the product of an
ontogenetic or cytogenetic sequence of previously existing features, or a
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
63
feature of a previously existing parental organism(s). Such features arise in
évolution by modification of a previously existing ontogenetic or cytogenetic
or molecular sequence. ”
Selon ces définitions, ou des définitions équiva¬
lentes qu’on pourrait trouver dans bien d’autres
travaux, (1) la classification repose sur les carac¬
tères taxinomiques, et (2) les caractères taxino¬
miques sont des attributs des organismes que
l’on veut classer.
L’établissement d’une classification exige donc
une procédure en deux temps : (1) Y analyse des
caractères taxinomiques des organismes à clas¬
ser ; (2) la comparaison de ces organismes sur la
base des résultats de cette analyse.
Cette démarche est résumée par exemple par
Sibley (1965 : 114), qui écrit :
“ There is, in systematics, only one basic technique, that of comparison.
Because comparisons between whole organisms présent insuperable difficul¬
tés it is customary, in fact necessary, to compare characters. ”
De ce point de vue, il n’y a pas de différence
entre les diverses conceptions de la systématique
qui existent actuellement : toutes s’appuient sur
des caractères, recueillis sur des individus, pour
construire les classifications ; en revanche ce qui
distingue ces conceptions ce sont les méthodes de
comparaison employées, les unes (cladistes, syn-
thétistes) s’appuyant sur une analyse de l’évolu¬
tion des caractères dans une lignée (caractères
plésiomorphes et apomorphes), tandis que les
autres (empiristes, phénéticiens) ne le font pas.
L’importance de l’analyse des caractères (mor¬
phologiques, moléculaires, écologiques, etc.) en
systématique est considérable, et il n’est pas dans
notre intention de la nier. Toutefois nous pen¬
sons que ce n’est pas seulement sur cette base
que peuvent être construites les classifications.
Ce fait est particulièrement patent à l’échelle de
la catégorie-clef de la taxinomie linnéenne, celle
d’espèce, comme nous l’avons déjà souligné :
“ Il n’existe pas d’espèces 4 morphologiques ’, d’espèces 4 écologiques
d’espèces 4 génétiques ’, etc., ni même d'espèces 4 biologiques ’ : toutes les
espèces d’êtres vivants sont 4 biologiques ’ ! Il n’existe pas non plus de
4 critères ’ de l’espèce, ou plutôt il en existe un seul, qui est l'adéquation de la
réalité naturelle avec le concept 4 théorique ' d’espèce. Il existe divers
4 critères ’ permettant de différencier des individus (ou des groupes d’indivi¬
dus) au sein des populations, ou des populations, et d’apprécier quantitati¬
vement l’importance des divergences, mais aucun de ces critères en soi
n’indique si les différences observées sont de 4 nature ' spécifique. L’impor¬
tance des divergences entre populations pourra donner dans certains cas des
indications par exemple sur la durée de la séparation qui a pu exister entre
elles, mais ne permettra pas de savoir si celles-ci restent ou non capables, à
l’occasion par exemple d’une remise en contact géographique, de se réunir et
de constituer à nouveau un seul pool génique. A l’exception des critères
caryologiques et mixiologiques, et encore (...) dans certains cas seulement,
aucun critère ne permet d’affirmer que le pas de la spéciation a été franchi
entre deux populations ou groupes de populations. ” (Dubois, 1977 b : 205).
Le seul 44 critère ” véritable de l’espèce est en
effet la conformité à la définition de 44 pool
génique protégé ”, quelle que soit la méthode
utilisée pour la mettre en évidence. S’il est vrai
qu’en général les décisions des systématiciens à
cette échelle sont dictées par l’analyse des carac¬
tères, elles le sont également parfois par l’utilisa¬
tion d’autres critères, comme celui de l’existence
ou de la non-existence d’une hybridation natu¬
relle entre deux groupes d’animaux sympatriques
ou parapatriques. Cette existence ou non-exis¬
tence peut parfois être elle-même démontrée par
l’analyse des caractères, mais parfois par d’autres
méthodes, comme l’observation du comporte¬
ment des animaux des deux groupes en contact.
Le critère alors employé porte sur le type de
relation qui existe entre les deux groupes d’orga¬
nismes comparés. Il s’agit d’un critère taxino¬
mique relationnel, qui s’intéresse aux particula¬
rités de la relation entre ces organismes, mais pas
Source : MNHN, Paris
64
ALAIN DUBOIS
aux attributs de chacun de ces organismes pris
un par un.
Le critère d’hybridabilité, que nous proposons
d’employer en systématique supraspécifique, est
précisément un critère de ce type. Sa mise en
œuvre exige d’étudier l’interaction qui se produit,
non plus cette fois dans la nature entre deux
groupes d’individus, mais entre deux espèces
lorsque leurs génomes doivent collaborer pour
construire ensemble un organisme. Ce sont donc,
si l’on veut, les espèces elles-mêmes qui se
comparent, et non pas un observateur extérieur.
En ce sens, le critère d’hybridabilité est un critère
objectif, non-arbitraire, qui fait du genre une
catégorie “ naturelle ”, au même titre que l’espèce.
La classification ne peut donc reposer sur la
seule analyse des caractères. Elle exige une
approche synthétique, et l’emploi, en plus des
caractères taxinomiques (propres à chacun des
organismes pris séparément), des critères taxino¬
miques relationnels qui s’appuient sur les pro¬
priétés de la relation existant, dans la nature ou
dans des conditions expérimentales, entre les
organismes comparés.
Pour cette raison, la définition de la classifica¬
tion de Mayr (1982 a) citée ci-dessus ne nous
paraît pas pouvoir être retenue. Nous lui pré¬
férons une définition qui ne s’appuie pas sur le
concept de caractère taxinomique, comme par
exemple celles proposées auparavant par Mayr
(1969) :
“ Classification. The délimitation, ordering, and ranking of taxa. ”
(Mayr, 1969: 400).
“ Biological classification. The arranging of organisms into taxa on the
basis of inferences concerning their genetic relationship. ” (Mayr, 1969:
399).
“ Zoological classification is the ordering of animais into groups on the
basis of their similarity and relationship. ” (Mayr, 1969: 55).
Nous avons cité ci-dessus deux critères taxino¬
miques relationnels, l’un qui est utile au niveau
de l’espèce, et l’autre au niveau du genre. Les
deux critères s’appuient sur les faits d’hybrida¬
tion, et on pourrait penser que ce n’est qu’autour
de ces faits que de tels critères pourraient être
proposés. Ceci est inexact, de même qu’il serait
inexact de considérer que les deux critères déjà
évoqués sont du même type. En effet le critère
relationnel employé à l’échelle de l’espèce (exis¬
tence ou non d’hybrides dans la nature et d’un
flux génique entre deux groupes d’animaux sym-
patriques ou parapatriques) est hautement syn¬
thétique, puisqu’il prend en compte aussi bien
des phénomènes éco-éthologiques ou morpholo¬
giques (existence ou non de mécanismes pré¬
éjaculatoires d’isolement entre espèces) que des
phénomènes génétiques et développementaux
(existence ou non de mécanismes post-éjaculatoi¬
res d’isolement). En revanche, le critère d’hybrida¬
bilité utilisé à l’échelle du genre ne prend en
compte que des phénomènes génétiques et déve¬
loppementaux, puisqu’il ne s’intéresse qu’à l’exis¬
tence ou non des mécanismes postzygotiques
d’isolement entre espèces.
À l’inverse, on peut parfaitement imaginer,
bien que pour l’instant leur emploi soit quasi nul
en systématique, des critères taxinomiques rela¬
tionnels qui prennent en compte des phénomènes
autres que génétiques et développementaux, par
exemple des phénomènes écologiques. Un bon
exemple dans ce domaine est celui du critère
proposé par Illies (1970) pour définir les genres —
critère qui, à notre connaissance, a été accueilli
par la plus profonde indifférence des zoologistes
jusqu’à présent. S’appuyant sur le principe de
Monard (ou de Gause), selon lequel deux
espèces caractérisées par des niches écologiques
très similaires ou identiques ne peuvent vivre en
sympatrie, cet auteur a proposé que la coexis¬
tence écologique de deux espèces soit considérée
comme critère d’appartenance de celles-ci à deux
genres distincts. Quoi qu’on puisse penser de la
validité de ce critère (voir ci-dessous), il est
indéniable que celui-ci est bien un critère taxino¬
mique relationnel.
L’utilisation de tels critères est justifiée dans
une perspective “ synthétique ” de la classifica¬
tion zoologique, mais n'aurait guère de sens pour
des systématiciens adoptant les conceptions empi¬
rique, phénétique ou cladiste de la classification.
Ces critères sont en fait complètement incompa¬
tibles avec toute conception typologique de la
classification (Mayr, 1969, 1982 a). Ils permet-
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
65
tent d’en finir une fois pour toutes avec la notion autres “ génériques ”, “ familiaux ”, etc. Il faut
de caractère " typique ", avec lés conceptions classer les organismes, pas les caractères, ce
selon lesquelles un organisme aurait plusieurs qu’exprimait déjà Linné (1751 : 119) quand il
sortes de caractères, les uns “ spécifiques ”, les écrivait :
“ Characterem non constituere Genus. sed Genus Characterem.
Characterem fluere e Genere, non Genus e Charactere.
Characterem non esse, ut Genus fiat, sed ut Genus noscalur. ”
Dans une conception synthétique de la classifi¬
cation, le genre ne saurait donc “ reposer ” sur
un seul caractère, sur une dichotomie présence/
absence dans une clef de détermination. Les
genres au contraire peuvent être polythétiques
(Sneath, 1962 ; Mayr, 1969 ; Sneath & Sokal,
1973), c’est-à-dire qu’il peut fort bien se faire que
certaines espèces ne possèdent pas certaines
particularités “ caractéristiques ” du genre, qu’au¬
cun caractère “ diagnostique ” ne soit commun à
toutes les espèces du genre. Ceci est contradic¬
toire avec une attitude encore assez fréquente
chez certains systématiciens, et qui est exprimée
par exemple par Alphéraky (1912 : 36) :
•' Chaque Espece, ou membre d’un Genre, doit absolument posséder tous
les caractères propres au Genre, et si l’une d'elles possède, ne fût-ce qu’un
seul caractère en plus, ou bien s’il lui en manque un, elle doit être exclue
dudit Genre et etre placée dans un
Bien entendu, d’un point de vue purement
empirique et pragmatique, l’opinion exprimée
dans cette citation est tout à fait justifiée. Elle ne
l’est plus dans la mesure où l'on estime que les
systématiciens doivent s’efforcer de ne recon-
Genre à part. ”
naître que des taxons qui correspondent à des
unités évolutives naturelles, et non des “ cases de
rangement ” destinées à faciliter l’identification
des spécimens.
Le critère d’hybridabilité et le problème de l’équivalence des
TAXONS SUPÉRIEURS
Introduction
L’un des principaux intérêts du nouveau cri¬
tère d’hybridabilité est qu’il autorise une homogé¬
néisation de la systématique dans l’ensemble du
règne animal, et qu'il permet de résoudre en
partie le problème, qui a préoccupé bien des
systématiciens (p. ex. : Hennig, 1950, 1966;
Crowson, 1970; Van Valen, 1973; Schaefer,
1976; Sibley & Ahlquist, 1982), de l’équiva¬
lence des taxons supérieurs dans différents groupes.
En faisant usage de ce critère, d’une certaine
manière un genre de Fourmis serait équivalent à
un genre de Mammifères. Il ne le serait bien
“ Comparative systematics is a new area of inquiry within taxonomy, so
recent that it has not been discussed in general texts on systematics and its
major goals hâve not yet been clearly formulated. A preliminary statement
of the goals of comparative systematics may be — the analysis of the
entendu qu’en partie, notamment en raison du
fait que le critère n’est pas symétrique et n’est
pas toujours utilisable, problèmes sur lesquels
nous reviendrons ci-dessous, mais il permettrait
néanmoins un important progrès dans ce sens.
L’étude comparée des classifications est le
domaine de la “ systématique comparée ” (“ com¬
parative systematics ”) au sens de Mayr &
Short (1970) ou de Bock & Farrand (1980).
Comme l’ont souligné ces derniers auteurs, il
s'agit d’un domaine encore peu exploré :
Source : MNHN, Paris
66
ALAIN DUBOIS
structure and composition of taxa (i.e., the number of component subgroups
in each taxon and their nature) and of their evolutionary history. These
goals may change as more is learned about the comparative systematics of
diverse groups of organisms. ” (Bock & Farrand, 1980: 22).
Pourtant, la nécessité de disposer de critères de
standardisation et de comparaison, permettant de
reconnaître des taxons équivalents dans les diffé¬
rents groupes, n’est pas due à une lubie ou à un
simple désir d’“ élégance intellectuelle Comme
y a insisté notamment Mayr (1969, 1974 b, 1981,
1982 a), la classification zoologique ne doit pas
être seulement un système d’identification, mais
encore une vraie théorie, à la lumière de laquelle
tous les faits biologiques trouvent leur véritable
signification.
Les travaux des dernières années sur divers
aspects de l’évolution biologique confirment plei¬
nement ce point de vue. En effet il devient de
plus en plus fréquent que la classification soit
prise comme système de référence pour inter¬
préter les résultats de travaux comparatifs menés
dans les domaines les plus divers (molécules,
morphologie, comportement, écologie, etc.). Don¬
nons-en quelques exemples. C’est en s'appuyant
sur les classifications actuelles de ces groupes que
Prager & Wilson (1975), Cherry, Case &
Wilson (1978), Cherry et al (1982) et Wyles,
Kunkel & Wilson (1983) ont mis en évidence
les disparités des taux d’évolution morpholo¬
gique, caryologique et moléculaire des différentes
classes de Vertébrés. C’est également en se fondant
sur ces classifications qu’AviSE & Aquadro
(1982), Aquadro & Avise (1982) et d'autres ont
estimé que l’évolution au niveau des gènes de
structure a été plus lente chez les Oiseaux que
chez les autres Vertébrés, résultats contestés par
Sibley & Ahlquist (1982). Enfin c’est en s'ap¬
puyant sur la classification actuelle des Téléos-
téens que Whitt, Chiders & Cho (1973), Cham¬
pion & Whitt (1976), Philipp, Childers &
Whitt (1979), Philipp, Parker & Whitt (1983)
et Parker, Philipp & Whitt (1985 a, 1985 b) ont
affirmé que la perturbation de l’expression allé¬
lique chez certains hybrides (inhibition de cer¬
tains allèles, modification des taux d’expression
de certains autres, etc.) est fonction de la “dis¬
tance systématique ” entre espèces hybridées. De
telles “ distances systématiques ” sont de plus en
plus employées, et comparées avec les autres
types de distances (“ génétique ”, phénétique,
caryologique, etc.) discutées ci-dessus. Il est
évident qu’une telle pratique n’a de sens que si la
classification repose, au moins en partie, sur des
critères objectifs, non arbitraires, et n’est pas
entièrement empirique. 11 devient donc de plus en
plus urgent, à mesure que les travaux synthéti¬
ques de ce type se multiplient, de trouver des
critères ayant une valeur générale pour l’en¬
semble des groupes animaux.
On pourrait penser que la seule catégorie qui
autorise un tel espoir est celle de l’espèce,
puisque ce n’est qu'à cette échelle qu’il y a
échange de matériel génétique et que sont définies,
dans la nature, des unités génétiques réelles,
indépendamment de l’interprétation que nous
pouvons en faire. Du moment que la spéciation a
eu lieu, il n’y a plus (sauf exception) d’échange
génétique entre les individus, et il faudrait renon¬
cer à la prétention de reconnaître des groupes
“ naturels ” ou “ équivalents”. Toutefois nous
avons montré ci-dessus que, au niveau du genre
au moins, il est possible, en prenant en compte
les résultats de l’hybridation artificielle (et non
plus seulement des phénomènes qui ont lieu
spontanément dans la nature), de reconnaître des
unités “ naturelles ”, en fonction d’un critère qui
ne fait appel qu’aux propriétés du croisement
réalisé entre deux espèces. Ce critère permet de
reconnaître des taxons équivalents d’un groupe à
l’autre. Il n'est pas le seul dans ce cas, et nous
allons maintenant soumettre les divers critères de
ce type à une étude plus approfondie.
Les critères d f.quivalence entre taxons
Schaefer (1976) s'est penché sur le problème II estime qu’il est insoluble, par suite de l'absence
de l’équivalence des taxons dans différents groupes, de critères communs entre groupes différents :
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
67
“ In short, ît seems not likely that higher categories can be made
équivalent even in related groups. I do not think the reasons are obscure.
For there to be bases for establishing équivalence, there need to be some
common criteria: either common adaptations to the same or different
environments, or perhaps different adaptations to the same environment.
Family-groups with the same adaptations to the same environment are ipso
facto not different family-groups, if by 1 same adaptations ’ we mean
genetically the same. It is improbable that two groups would arrive at or
achieve, the same adaptations to different environments, since the environ¬
ment after ail culls from the genetic variety, and different environments will
not cull the same adaptations from that variety.
The possibility of different adaptations to the same environment is more
interesting. Fish and cetaceans are adapted to roughly the same environ¬
ment, as are kangaroos, bison, and African antelope: Can the family-groups
here be made équivalent? I much doubt it. Equivalence is a taxonomie
judgment, and such judgments are based on assessments of genetic
similarity. Where there is no genetic similarity, such judgments as équiva¬
lence cannot be made. However similar the adaptations of different groups
to the same environment may appear, these adaptations will not bear close
scrutiny; they are only superficially similar, having been attained by different
genetic routes; they therefore cannot
(Schaefer, 1976: 2).
Pour sa part. Van Valen (1973) a tenté
d'établir une liste des critères qui pourraient être
utilisés pour comparer les taxons d’un groupe à
l'autre, qui s'avèrent plus nombreux que ceux
envisagés par Schaefer (1976). La liste qui suit
s’inspire de celle de Van Valen (1973), à laquelle
ont toutefois été apportées des modifications
sensibles.
Critères phénétiques
Un premier critère pourrait être la diversité
phénétique (“ phenotypic diversity". Van Valen,
1973: 334). Celle-ci pourrait être estimée en se
fondant sur les distances phénétiques que nous
avons discutées ci-dessus. Une telle mesure serait
intéressante pour comparer des taxons (et en
déduire éventuellement certaines modalités de
leur évolution), mais, comme le remarquent par
exemple Lemen & Freeman (1984 : 1236), elle ne
permettrait nullement de définir des taxons supra-
spécifiques, pas plus que les espèces ne peuvent
être définies par leur variabilité intraspécifique.
Critères “ génétiques ” ou moléculaires
Un deuxième type de critères envisagé par Van
Valen (1973 : 334) est celui de la diversité
génétique (“ genotypic diversity ”). Comme l’a
montré toute la discussion qui précède, une telle
be compared except superficially. ”
mesure pose de nombreux problèmes. Dans
l’esprit de Van Valen (1973), une telle diversité
pourrait être estimée par la diversité des protéines
(méthode indirecte) ou de l’ADN (méthode
directe). En réalité, comme nous l’avons vu, un
indice de ce type nous informerait sur la diver¬
gence structurelle des génomes comparés, mais
pas sur leurs différences fonctionnelles. Toute¬
fois, en raison du fait que l'évolution des gènes
de structure est largement proportionnelle au
temps, un indice de ce type permettrait éventuel¬
lement d’estimer l’âge des taxons. Nous revien¬
drons ci-dessous sur cet aspect.
Critères écologiques
Van Valen (1973 : 333-334) n’envisage la
possibilité d’employer un critère écologique pour
comparer des taxons d'un groupe à l’autre que
de manière relativement restreinte : il propose
d’estimer le nombre d’individus, ou la biomasse,
ou la valeur énergétique, représentés à un moment
donné par le groupe. D’une certaine manière,
une telle mesure donnerait une idée du “ succès
évolutif” d’un groupe. Toutefois les groupes
ayant le plus d’individus ne sont sans doute pas
les mêmes que ceux qui ont la plus grande
biomasse ou valeur énergétique. De plus la
“ réussite écologique ” d’un groupe ne se mesure
pas nécessairement en termes quantitatifs : cer¬
taines espèces produisent à chaque génération
Source : MNHN, Paris
68
ALAIN DUBOIS
relativement peu de descendants, mais ceux-ci
ont un taux de survie élevé, tandis que d’autres
produisent un grand nombre de descendants,
mais ceux-ci subissent à chaque génération une
mortalité importante. En définitive, la seule
mesure réelle de la “ réussite ” ou du “ succès ”
d’un groupe est sa survie et sa perpétuation, et
seule Y extinction relative des espèces dans diffé¬
rents groupes pourrait en donner une estimation
négative (voir aussi à ce sujet Wake, Roth &
Wake, 1983).
D’autres critères de type écologique pourraient
être utilisés, par exemple la diversité écologique,
estimée en se fondant sur les “ distances écologi¬
ques ” évoquées ci-dessus. Indépendamment des
problèmes pratiques posés par une telle mesure,
elle poserait les mêmes problèmes théoriques que
la distance phénétique envisagée ci-dessus : elle
permettrait de comparer des taxons, mais pas de
les définir.
Illies (1970) a récemment proposé un critère
intéressant pour définir les genres : la coexistence
écologique de deux espèces serait considérée
comme signifiant que celles-ci doivent être attri¬
buées à deux genres distincts. Il s’agit d’un
critère non arbitraire quant à l’exclusion, au sens
de Simpson (1951, 1961). Ainsi que nous l’avons
vu, il s’agit là, comme pour le critère d’hybridabi-
lité, d'un critère taxinomique relationnel. Toute¬
fois, malgré son intérêt ce critère ne nous paraît
pas pouvoir être utilisé pour reconnaître les
genres. En effet s’il est vrai que les niches
écologiques de deux espèces ne peuvent être
identiques, il existe souvent un large recouvre¬
ment entre les niches des espèces qui occupent
une même zone adaptative, la zone adaptative
étant plus large que chacune des niches qui la
composent. L’application du critère d’exclusion
écologique proposé par Illies (1970) aboutirait
dans la pratique à multiplier considérablement
les noms de genres, et à vider largement la notion
de genre de toute signification phylogénétique. Il
pourrait néanmoins être intéressant d’explorer
plus avant ce type de critères, en prenant en
compte non seulement la dimension spatiale des
niches des espèces (cohabitation) mais encore
d’autres dimensions de celles-ci (compétition au
niveau des ressources, de la niche sonore, etc.).
Des critères s’appuyant sur de telles analyses
pourraient s’avérer utiles pour définir certains
taxons supraspécifiques et infragénériques (sous-
genre, groupe d’espèces, etc. ; voir ci-dessous).
Âge absolu des taxons
Un critère séduisant pour rendre les taxons
équivalents d’un groupe à l’autre est celui de
l’âge absolu des taxons. Ce critère, initialement
proposé par Hennig (1936, 1950, 1966) et adopté
par divers auteurs (Kiriakoff, 1954, 1965 ; Crow-
son, 1970; etc.), pose des problèmes pratiques
d’application qui paraissaient insurmontables il y
a peu (voir par exemple la discussion de cette
question dans Dupuis, 1979 : 47-50). Récem¬
ment, Sibley & Ahlquist (1982) ont affirmé que
les méthodes d’hybridation de l’ADN permet¬
traient de dater de manière fiable les cladoge-
nèses ayant séparé des lignées menant à des
espèces actuelles, et ont suggéré d’employer ce
critère pour déterminer les rangs des taxons. En
réalité, comme l’ont souligné par exemple Simp¬
son (1962) et Mayr (1969 : 72, 230, 1974 b), et
comme nous l’avons rappelé ci-dessus, l’emploi
d’un tel critère n’a de sens que dans le cadre de la
conception cladiste de la classification (celle-ci
étant censée traduire directement l’arbre phy¬
logénétique), mais pas dans celui de la concep¬
tion synthétique ou évolutionniste de celle-ci : le
fait d’attribuer le même rang à des taxons de
même âge, indépendamment du fait qu’ils aient
ou non subi une diversification importante depuis
leur apparition, appauvrit singulièrement le con¬
tenu en information de la classification, qui ne
donne plus aucune indication sur les taux d’évolu¬
tion différents d'un groupe à l’autre, sur les
passages dans des zones adaptatives différentes,
etc. Pour cette raison, bien qu’il ait l’avantage
sur de nombreux autres critères d’être objectif et
non arbitraire (du moins sous la forme préco¬
nisée par Sibley & Ahlquist, 1982), nous pen¬
sons que ce critère ne doit pas être employé pour
déterminer les rangs des taxons. En revanche, il
est bien évident que la distance génétique entre
espèces mesurée par le critère très sensible de
l’hybridation de l’ADN est d’un très grand
intérêt pour déterminer les relations phylogéné¬
tiques entre espèces, pour l'étude des taux d’évolu¬
tion, etc.
Critère métataxinomique de Van Valen
Un critère simple de comparaison des classifi¬
cations entre elles est le nombre d’espèces et de
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
69
taxons supérieurs de chaque catégorie dans le
groupe étudié. Un tel critère permettrait de
mettre en évidence des disparités entre les groupes :
ainsi, si l'on compare la famille “ moyenne ”
d’insectes à la famille “ moyenne ” de Mammi¬
fères, on constate que la première comporte bien
plus d'espèces que la deuxième ; la différence est
moins sensible pour le nombre de genres (Van
Valen, 1973 : 333). Comme certains critères
écologiques évoqués ci-dessus, un critère de ce
type mesurerait grossièrement le “ succès évolu¬
tif” d’un groupe. Toutefois la signification du
nombre de taxons pris en soi n’est pas claire, car
divers facteurs interfèrent avec ce nombre : la
taille des espèces, la “ largeur ” de la zone
adaptative occupée par le groupe, la présence ou
non d’autres groupes animaux dans cette zone,
etc. Le critère ne peut donc pas être employé
pour homogénéiser la classification de différents
groupes, bien que cela ait été envisagé et même
mis en pratique par certains systématiciens ayant
une conception empiriste de la classification.
Si de tels critères ne peuvent être employés
pour construire une classification, ils permettent
en revanche de comparer des classifications entre
elles. Un certain nombre d’auteurs déjà se sont
intéressés à cette question et ont produit des
analyses quantitatives des classifications zoolo¬
giques (Williams, 1951; Mandelbrot, 1956;
Mayr & Short, 1970; Clayton, 1972; Van
Valen, 1973; Gorham, 1977; Bock & Far-
rand, 1980; Stoyan, Stoyan & Fiksel, 1983).
À cet égard, l’analyse la plus intéressante nous
paraît être celle de Van Valen (1973). Cet auteur
a proposé un nouveau critère, qu'il appelle
“ critère métataxinomique ”, pour analyser les
classifications biologiques et pour établir si les
catégories occupent des “ positions ” similaires
dans la classification d’un groupe à l’autre. La
“ position ” de chaque catégorie est déterminée,
pour chaque groupe, par le nombre de taxons
appartenant à la catégorie, en rapport avec le
nombre total d’espèces du groupe (pour plus de
clarté et de détails, voir le Tableau II, la fig. 2 et
leurs légendes). Comme le montre la fig. 2 et
comme nous le discuterons de manière plus appro¬
fondie ci-dessous, en fonction de ce critère certaines
classifications peuvent être décrites comme “équi¬
librées”, d’autres comme “ trop divisées" et d’au¬
tres comme “ trop rassemblées La signification
de ces différences n’est pas claire, toutefois Van
Valen (1973 : 341) note :
“ Although there is no apparent reason other than symmetry why
categories should tend to be equally spaced, it is interesting that the two
most studied groups of animais, the Chordata and Insecta, approach equal
spacing more closely than any other major taxa except perhaps the
Platyhelminthes and Protozoa. ”
Il est permis de supposer que, lorsque ce
critère est appliqué à des groupes suffisamment
importants (phylums comportant des milliers
d’espèces et de taxons supérieurs), le résultat
global “ gomme ” les disparités qui peuvent
exister à petite échelle quant à la “ qualité ” de la
classification en vigueur (groupes ayant fait
l’objet de révisions plus ou moins récentes, par
des auteurs plus ou moins diviseurs ou rassem-
bleurs, partisans de telle ou telle théorie de la
classification, etc.), et traduit de manière synthé¬
tique les particularités de la classification étudiée,
autorisant par là-même des comparaisons. Il
s’agirait donc d’un bon critère de “ systématique
comparée”, au sens de Mayr & Short (1970)
ou de Bock & Farrand (1980).
Le critère métataxinomique de Van Valen est
donc intéressant car il permet de comparer des
classifications et d’en déduire éventuellement
certains faits concernant, soit la validité d’une
classification, soit les modalités évolutives au sein
d’un groupe (voir ci-dessous), mais il ne permet
pas lui non plus à lui seul de définir les taxons et
de les rendre équivalents d’un groupe à l’autre. Il
pourrait permettre de le faire dans le cadre d’une
conception totalement empirique de la classifica¬
tion, dans laquelle le seul objectif recherché
serait de construire un système d’identification le
plus “ pratique ” possible : dans ce cadre, il
faudrait à tout prix modifier les classifications
existantes de manière à les rendre les plus
“ équilibrées ” ou “ symétriques ” possible, une
classification où les catégories seraient équidis¬
tantes étant la plus riche en contenu d’informa¬
tion. Au contraire, dans le cadre d’une concep¬
tion évolutionniste de la systématique, il est
Source : MNHN, Paris
70
ALAIN DUBOIS
Tableau II. — Nombre de taxons actuels des quatre principales catégories de la hiérachie linnéenne (espèce,
genre, famille, ordre) dans les six classes de Vertébrés Gnathostomes, et positions de ces catégories sur
l'axe espèce-classe, calculées d'après la méthode d'analyse de Van Valen (1973), légèrement modifiée : ici
les catégories de l'espèce et de la classe ont été prises comme extrémités de l’axe, et les valeurs respectives
de 0 et 1 leur ont été attribuées ; la position P de chacune des autres catégories est donnée par la relation
P = (1 — R) x 100, où R est le rapport du logarithme du nombre de taxons de cette catégorie au
logarithme du nombre d’espèces de la classe (cette position peut aussi être déterminée graphiquement,
comme le montre Van Valen, 1973).
N = nombre de taxons de la catégorie dans la classe. P = position de la catégorie.
Sources des données numériques sur les taxons : (1) Nelson, 1984 ; (2) Dubois, 1977 b, 1985 a ;
(3) Duellman, 1979 ; (4) Bock & Farrand, 1980 ; (5) Anderson & Jones, 1967 ; (6) Van Gelder, 1977,
1978.
Classe
Références
Espèces (S)
Genres
(G)
Familles (F)
Ordres
(O)
N
N
P
N
P
N
P
Chondrichthyes (CH)
1
793
151
24,8
25
51,8
6
73,2
Osteichthyes (OS)
1
20857
3881
16,9
418
39,3
42
62,4
Amphibia (AM)
2, 3
3343
380
26,8
36
55,9
3
86,5
Reptilia (RE)
3
5954
885
21,9
46
55,9
6
79,4
Aves (AV)
4
9021
2045
16,3
160
44,3
28
63,4
Mammalia (MA)
5
4060
' 1004
16,8
122
42,2
20
64,0
6
—
960
17,4
—
—
—
—
intéressant de constater des disparités dans la Critère d’hybridabilité
classification d’un groupe à l’autre, car celles-ci
peuvent traduire l’existence de phénomènes évo- En ce qui concerne enfin le critère de l’hybrida-
lutifs différents : nous y reviendrons. tion, Van Valen (1973 : 334) estime qu’il ne peut
être retenu comme critère permettant de rendre
les taxons équivalents d’un groupe à l’autre :
" Because it is affected by sympatry, is possible only for low categories,
and can be oligogenic or even monogenic, it does not seem to be a good
estimator. ”
Il estime de plus que ce critère revient proba¬
blement au même que le critère de “ diversité
génotypique ” discuté ci-dessus : ce faisant il
ignore la différence entre gènes de structure et
gènes de régulation sur laquelle nous avons
insisté dans le présent travail.
D’autres auteurs ont également estimé que
l’hybridation interspécifique ne pouvait donner
des renseignements utiles pour établir la classifi¬
cation supraspécifique, en raison de la variabilité
des résultats de l’hybridation entre espèces jugées,
par d’autres critères, très voisines, des disparités
observées entre croisements réciproques, et en
général de la mauvaise corrélation entre les
résultats de l’hybridation et la classification
existante (voir p. ex. : Montalenti, 1938 ;
Moore, 1955 ; Cousin, 1967). Ces auteurs n’ont
pas pris conscience que les résultats négatifs de
l’hybridation n’ont pas la même valeur que les
résultats positifs.
L’argumentation présentée ici, en revanche,
s’appuie sur la signification toute particulière que
nous attribuons à la réussite de l’hybridation.
Selon cette interprétation, le critère d’hybridabi¬
lité a une profonde signification biologique syn¬
thétique, qui dépasse largement la signification
de chaque critère morphologique, moléculaire,
écologique ou autre pris isolément. À la lumière
de ce critère, le genre cesse d’être une catégorie
artificielle pour devenir, au même titre que
l’espèce, une catégorie de systématique évolutive,
traduisant l'existence de phénomènes évolutifs
réels dans la nature. Les groupes ainsi définis
sont équivalents, en termes génétiques fonction¬
nels, les uns des autres. Au sein de chacune de
ces “ unités génétiques ”, la variance des sys¬
tèmes de régulation génétique reste suffisamment
modérée pour autoriser le maintien d’une possi¬
bilité de développement hybride entre deux élé¬
ments de cette unité.
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
71
Fig. 2. Positions des principales catégories de la hiérarchie linnéenne dans les six classes de Vertébrés Gnathostomes
(espèces actuelles seulement; d'après les valeurs du Tableau II).
Dans une classification strictement " équilibrée ” ou “ symétrique ”, les positions des catégories intermédiaires
seraient régulièrement espacées entre les deux extrémités (0.25 pour le genre. 0,50 pour la famille. 0.75 pour l'ordre).
Quand les valeurs observées sont inférieures à ces valeurs ” attendues ” (c'est-à-dire quand le point observé se situe à
gauche de la ligne verticale correspondant à la valeur “ attendue "), la classification de la classe peut être décrite comme
" trop divisée " en vertu du critère métataxinomique de Van Valen ; au contraire, quand ces valeurs sont supérieures
aux valeurs " attendues ” (ou quand le point est situé à droite de la ligne verticale), la classification peut être qualifiée
de " trop rassemblée " selon ce critère.
Pour la signification des abréviations, voir le Tableau II. Pour la classe des Mammifères, la position de la
catégorie genre est figurée selon deux classifications génériques différentes (voir texte) : (I) Anderson & Jones, 1967 ;
(2) Van Gelder, 1977. 1978.
Source : MNHN, Paris
72
ALAIN DUBOIS
Le critère d’hybridabilité permet donc de
reconnaître des taxons réels (définis par un
critère relationnel, objectif, non-arbitraire) et
équivalents entre eux d'un groupe à l’autre. De
tels critères étant rares, il importe de bien utiliser
celui-ci, et de le définir de manière à rendre son
emploi le plus général possible à l'échelle de
l’ensemble du règne animal. À cet égard, deux
des aspects de notre proposition peuvent être
discutés de manière plus détaillée : (1) le choix du
stade de développement retenu pour considérer
que l’hybridation entre deux espèces a réussi ; (2)
la décision d’attribuer le rang de genre au taxon
défini par ce critère d’hybridabilité.
Choix du stade de développement
Afin de décider que l’hybridation entre deux
espèces est “ réussie ”, il faut disposer d’un stade
de référence, stade minimum à atteindre par le
produit hybride. À cet égard, la proposition de
Van Gelder (1977) diffère légèrement de la
nôtre, puisque cet auteur proposait le critère de
“ naissance d’un jeune vivant ”, tandis que nous
proposions celui de 1’ “ obtention d’un hybride
adulte viable” (Dubois, 1981a). Ce dernier
critère nous paraît devoir être retenu, car il a une
plus grande généralité dans l’ensemble du règne
animal que celui de la naissance. Quasiment
toutes les espèces animales (sauf peut-être cer¬
tains Protozoaires) possèdent un stade adulte,
caractérisé par la maturité sexuelle et la capacité
de se reproduire, et s’opposant en cela aux stades
qui le précèdent (embryon, larve, jeune, imma¬
ture, etc.). Ces derniers n’ont aucune généralité,
pas plus que les stades de la naissance, de
l’éclosion, de la métamorphose, etc., qui peuvent
se présenter à des moments fort différents du
développement d’un groupe à l’autre. La notion
de “ naissance ” telle que l’emploie Van Gelder
(1977) n’a de validité que pour les Mammifères
et d’autres animaux vivipares.
Chez la plupart des animaux, si le stade adulte
se définit par l’acquisition de la maturité sexuelle
et de la capacité de se reproduire, ce stade peut se
reconnaître à bien d’autres caractères (taille,
morphologie, comportement). Ceci permet d’em¬
ployer ce critère même dans le cas des hybrides
inféconds, qui n’ont certes pas la capacité de se
reproduire mais ont néanmoins atteint le stade
de développement adulte, ce qui, pour les raisons
données plus haut, suffît à notre avis pour
considérer qu’une hybridation est “ réussie ”.
En ce qui concerne les Mammifères, l’expé¬
rience montre que de nombreux hybrides qui
parviennent vivants à la naissance ont ensuite
une croissance à peu près normale et vivent en
général jusqu’à l’âge adulte : d'un point de vue
purement pratique, l’application de notre critère
de l’adulte viable ne donnerait pas de différence
sensible par rapport au critère du nouveau-né
vivant de Van Gelder (1977).
Choix du rang taxinomique
Le concept de coenospecies de Turesson (1922)
et ses synonymes (voir Bernardi, 1980), parmi
lesquels figure le syngaméon au sens de Cuénot
& Tétry (1951) mais pas de Lotsy (1918),
s’applique à un ensemble d’espèces susceptibles
de donner des hybrides viables au laboratoire,
qu’elles en soient ou non capables dans la nature.
Les quelques auteurs qui ont jusqu’à présent
fait usage du terme de coenospecies (ou de ses
synonymes) désignaient par ce terme un ensemble
d’espèces dépourvu de signification taxinomique :
la coenospecies englobait pour eux parfois plu¬
sieurs genres, alors que dans d’autres cas plu¬
sieurs coenospecies étaient maintenues dans le
même genre.
Les propositions qui précèdent, en revanche,
reviennent à dire qu’il serait bon, en raison de la
grande signification biologique de la catégorie
non taxinomique de la coenospecies, de faire
coïncider celle-ci avec la catégorie taxinomique
du genre. Le choix de cette dernière catégorie
pourrait être discuté. On pourrait envisager de
faire coïncider la coenospecies avec une catégorie
soit inférieure (sous-genre) soit supérieure (tribu,
sous-famille, ou même famille) au genre. Dans
quelques cas, une telle proposition aurait l’avan¬
tage d'entraîner moins de bouleversements taxi¬
nomiques : c’est ainsi que chez les Oiseaux, où,
comme nous le verrons, l’application de notre
critère modifierait considérablement la classifica¬
tion générique (et, partant, familiale et ordinale),
il pourrait paraître indiqué de faire coïncider la
coenospecies avec la famille, ce qui modifierait
bien moins la classification actuelle. Mais, l’objec¬
tif de notre proposition étant d’homogénéiser la
systématique dans les différents groupes, ce
qu’on “ gagnerait ” du côté des Oiseaux, on le
“ perdrait ’’ dans tous les autres groupes, où il
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
73
faudrait élever les genres au rang de famille : en
définitive, le bouleversement serait le même, mais
il porterait sur d’autres groupes que les Oiseaux.
Le choix de la catégorie genre pour la coeno-
species nous a été quasiment imposé par un
ensemble de raisons. Tout d'abord, une raison
intuitive. Le genre est la première catégorie
supérieure importante, et il paraît logique de
faire intervenir à ce niveau la première rupture
importante au-dessus de l’espèce : les espèces
sont des pools géniques protégés les uns des
autres, les genres des unités génétiques définitive¬
ment isolées les unes des autres, mais au sein
desquelles, au moins dans des conditions artifi¬
cielles, il peut exister des échanges, des relations.
C’est bien ce qu’ont ressenti aussi tous les autres
auteurs qui ont proposé l’emploi d'un critère
d’hybridabilité en systématique supraspécifique
(Simpson, 1961 ; Van Gelder, 1977 ; Plateaux,
1981) : ils ont tous suggéré d’utiliser le genre, et
non pas la famille ou une autre catégorie, pour
réunir les espèces hybridables.
Il se trouve par ailleurs que le choix de cette
catégorie modifie relativement peu, sauf dans des
cas exceptionnels comme les Oiseaux, la classifi¬
cation générique de nombreux groupes, comme
si le critère avait déjà été plus ou moins incon¬
sciemment utilisé par les systématiciens depuis
longtemps. Le genre ainsi défini coïncide du reste
en général bien avec le genre que permettent de
reconnaître les autres critères “ synthétiques ”
dont nous avons fait état plus haut, notamment
le critère “écologique” (Inger, 1958). C’est du
reste cette concordance qui a attiré notre atten¬
tion et nous a amené à formuler le concept de
géniation, tel que nous le définissons plus bas.
Notons enfin que l’emploi du critère d’hybrida¬
bilité au niveau de la catégorie genre donnera des
résultats assez équilibrés à la lumière du critère
métataxinomique de Van Valen, comme nous le
discutons ci-dessous, alors que si l’on voulait
faire coïncider la coenospecies avec une catégorie
plus élevée comme la famille, cela entraînerait un
déséquilibre important, selon ce critère, dans les
classifications.
Le critère d'hybridabilité
ET LA CLASSIFICATION DES VERTÉBRÉS GNATHOSTOMES
Introduction
Nous avons ci-dessus présenté le critère méta¬
taxinomique de Van Valen (1973). L’application
de ce critère aux classifications actuelles des six
classes de Vertébrés Gnathostomes (Tableau II,
fig. 2) permet de mettre en évidence l’existence de
trois types de classifications (Dubois, 1988) :
(1) un type “équilibré” ou “symétrique”
(“ balanced ” or “ symmetric ” pattern), dans
lequel les principales catégories de la hiérarchie
linnéenne (espèce, genre, famille, ordre, classe)
sont grossièrement équidistantes : seule la plus
petite classe de Vertébrés, celle des Chondrich-
thyens, possède actuellement une classification de
ce type ;
(2) un type “ trop rassemblé ” (“ overlumped ”
pattern), dans lequel les taxons des catégories
intermédiaires (genre, famille, ordre) ne sont
“ pas assez nombreux ”, du moins en vertu de
l'échelle du critère métataxinomique : une telle
classification s’observe pour les Amphibiens et
partiellement (seulement pour les catégories les
plus élevées, mais pas au niveau du genre) pour
les Reptiles ;
(3) un type “ trop divisé ” (“ oversplit ” pat¬
tern), dans lequel les taxons des catégories
intermédiaires sont “ trop nombreux ” en fonc¬
tion du critère : les trois classes des Ostéich-
thyens, des Oiseaux et des Mammifères présen¬
tent des classifications de ce type.
Comme nous l’avons relevé ci-dessus, la signifi¬
cation de la structure “ équilibrée ” ou non, en
vertu de ce critère, de la classification d’un
Source : MNHN, Paris
74
ALAIN DUBOIS
groupe est loin d’être claire, mais on peut dans
un premier temps penser à deux facteurs qui
peuvent être responsables d’une classification
non équilibrée : (1) des erreurs au niveau de la
construction de la classification (mauvaise appré¬
ciation des caractères, manques d’informations,
etc.) ; (2) des particularités propres au mode
d’évolution du groupe étudié.
La confrontation du critère métataxinomique
de Van Valen avec le critère d'hybridabilité
dans l’ensemble des Vertébrés Gnathostomes
peut nous apporter des informations supplémen¬
taires dans ce domaine.
Il est ainsi frappant de constater que ce sont
précisément les trois classes qui apparaissent
“ trop divisées ” en vertu du critère métataxino¬
mique de Van Valen (Ostéichthyens, Oiseaux,
Mammifères) qui possèdent le plus grand nombre
d’ “ hybrides intergénériques ”, et donc chez
lesquelles l’application du critère d’hybridabilité
réduirait le plus le nombre de genres, et, par voie
de conséquence, des autres taxons supérieurs.
Amphibiens et Reptiles
Chez les Amphibiens, quasiment toutes les
hybridations susceptibles de donner des adultes
viables connues jusqu’à présent (Montalenti,
1938; Moore, 1955; Blair, 1972 b; etc.) ont
lieu entre espèces qui sont traditionnellement
classées dans le même genre. Deux exemples
seulement d'hybridations “ intergénériques ” dans
cette classe nous sont connus jusqu’à présent :
entre les “ genres ” H y la et Pseudacris (Ralin,
1970) et entre les “ genres ” Pleurodeles et Tylo-
totriton (Ferrier, Beetschen & Jaylet, 1971).
Dans les deux cas le fait de réunir les deux
genres, tout en maintenant le nom du deuxième
comme sous-genre du premier (Dubois, 1982 a,
1984 b), ne pose aucun problème particulier, et
éclaire même d’un jour nouveau les relations
phylogénétiques dans les groupes en question.
À l'échelle de la classification de l’ensemble des
Amphibiens, ces modifications n’ont quasiment
aucun effet.
Il en va de manière similaire chez les Reptiles,
où l’on ne connaît pour l’instant aucun hybride
adulte qui apparaisse comme “ intergénérique ”
en fonction de la classification actuelle (Mer¬
tens, 1950, 1956, 1964, 1968, 1972; Arnold,
1973). Or, selon le critère métataxinomique de
Van Valen, les classifications des Amphibiens et
des Reptiles apparaissent peu éloignées d'un type
“ équilibré ” ou “ symétrique ”, Au niveau du
genre, les Reptiles apparaissent un peu trop
divisés, et aux autres niveaux, un peu trop
rassemblés ; les Amphibiens apparaissent un peu
trop rassemblés aux niveaux du genre et de la
famille, et bien trop rassemblés au niveau de
l’ordre. Il est donc “ logique ”, si les deux critères
sont congruents, que le critère d’hybridabilité
puisse être appliqué sans entraîner de réduction
sensible du nombre de genres, ni de taxons
supérieurs.
Ostéichthyens
Il en va fort différemment pour les classes des
Ostéichthyens, des Oiseaux et des Mammifères :
les hybrides “ intergénériques ” y sont nom¬
breux, et la réunion de genres qu’imposerait
l'emploi du critère d’hybridabilité devrait proba¬
blement être suivie par une réunion de familles et
autres taxons supérieurs, car sinon de nombreux
taxons supragénériques se retrouveraient mono¬
génériques ou presque.
Chez les poissons osseux, les hybrides “ inter¬
génériques ” potentiels sont abondants (Moen-
khaus, 1910 ; Hubbs, 1955 ; McAllister & Coad,
1978 ; Daget, 1983). Une analyse plus fine
montre que ces hybrides sont bien plus abon¬
dants chez les poissons d’eau douce que chez les
poissons marins (Hubbs, 1955 ; Daget, 1983), ce
qui peut s’expliquer partiellement par les dispa¬
rités fondamentales entre les deux types d'environ¬
nements, notamment en termes de diversité et de
stabilité (Hubbs, 1955), et par le fait que les deux
groupes manifestent certainement des différences
importantes dans leurs mécanismes de spécia¬
tion.
Source : MNHNParis
LE GENRE EN ZOOLOGIE
75
“ QV‘. ^ ont surtout appel, dans les eaux continentales, à l’isolement de
position et au morcellement des niches écologiques, alors que, dans les eaux
marines, ils sont principalement fondés sur l’isolement de reproduction. ”
(Daget, 1983 : 401).
Mammifères
Chez les Mammifères, les hybrides “ intergé¬
nériques ” potentiels sont également nombreux
(Gray, 1972). Van Gelder (1977, 1978) a
entrepris une révision de la classification géné¬
rique de ce groupe en se fondant sur le critère
décrit ci-dessus (une hybridation est considérée
“ réussie ” lorsqu’elle donne au moins un nou¬
veau-né viable). Pour le moment, ces travaux ont
amené cet auteur à rétrograder 44 noms de
genres de Mammifères au rang de sous-genres ou
même de synonymes d’autres noms génériques.
Avec cette opération, le nombre de genres de
Mammifères passe donc de 1 004 (selon Ander¬
son & Jones, 1967) à 960. La conséquence
de cette réduction dans le cadre de l’emploi
du critère métataxinomique de Van Valen est
montrée sur la fig. 2 : bien qu’elle tende à
diminuer la différence entre la valeur observée
pour la position de la catégorie genre et la valeur
“ attendue ” dans le cas d'une classification
équilibrée, cette diminution est faible et les
Mammifères restent sensiblement “ trop divisés ”
même après cette action. Trois explications de ce
phénomène peuvent être avancées, qui sont
probablement toutes trois en partie vraies :
(1) Il subsiste certainement d’autres cas d’“ hy¬
bridation intergénérique ” potentielle chez les
Mammifères, qui n’étaient pas encore connus
lors des revues de Van Gelder (1977, 1978). II
est notamment probable que des hybridations
artificielles, dans des conditions permettant d'évi¬
ter les mécanismes pré- et post-éjaculatoires
d’isolement (fécondation artificielle et culture de
l’embryon in vitro en particulier) permettront de
découvrir bien d’autres hybridations intergéné¬
riques potentielles chez les Mammifères. Lorsque
celles-ci seront prises en compte, le nombre de
genres de cette classe continuera à décroître.
(2) Comme nous l’avons vu plus haut, le
critère d’hybridabilité n’est que l’un des critères
qui peuvent être employés pour reconnaître les
genres comme des unités génétiques, phylogéné¬
tiques et écologiques. À la lumière de ces divers
critères, il est probable que le nombre de genres
de Mammifères diminuerait encore plus.
(3) Comme nous l'avons vu également, il n’y a
à présent aucune raison sérieuse de croire qu’une
classification “ équilibrée ’’ ou “ symétrique ” selon
le critère métataxinomique de Van Valen soit
“ meilleure ” ou “ plus naturelle ” qu’une autre.
Au contraire, un écart par rapport à cette
structure “ équilibrée ” peut correspondre à une
réalité, et être l’indication de l’existence de
certaines particularités propres au groupe étudié.
Il peut notamment traduire le fait que les
caractéristiques de l’évolution de ce groupe sont
atypiques par rapport à celles des groupes voi¬
sins. En ce qui concerne les Mammifères, tout
indique que ce groupe a manifesté une évolution
particulièrement rapide au niveau des systèmes
de régulation génétique, de la morphologie, de la
caryologie, et de la perte de l’aptitude à s’hybri¬
der entre espèces voisines (Maxson, Sarich &
Wilson, 1973 ; Wilson, Maxson & Sarich,
1974; Wilson, Sarich & Maxson, 1974; King
& Wilson, 1975 ; Wilson, 1975 ; Wilson et al.,
1977 ; Wilson, Carlson & White, 1977 ; Cherry,
Case & Wilson, 1978; Cherry et al., 1979,
1982; Bengtsson, 1980; Larson, Prager &
Wilson, 1984; etc.). Il est donc vraisemblable
que la structure “ trop divisée ” de la classifica¬
tion supraspécifique de ce groupe correspond au
moins en partie à la réalité.
Cet exemple permet de percevoir concrètement
l’intérêt de l’usage de critères de standardisation,
comme celui de l’hybridabilité : le fait que même
après l’emploi de ce critère (et d’autres critères
synthétiques) la classification d’un groupe reste
“ atypique ” par rapport à la classification
“ moyenne ” ou “ équilibrée ”, ou par rapport
Source : MNHN, Paris
76
ALAIN DUBOIS
aux classifications des groupes voisins, pourra
attirer l’attention sur des particularités propres à
l’évolution de ce groupe, et stimuler des recher¬
ches sur les mécanismes évolutifs responsables de
ces disparités. Ceci ne sera pas possible si l’on ne
dispose d’aucun critère permettant de rapporter
toutes les classifications à un même “ étalon
Oiseaux
La classification des Oiseaux donnera un
exemple négatif confirmant cette interprétation.
Le nombre d’“ hybrides intergénériques ” dans
cette classe est très élevé (Gray, 1958 ; Prager &
Wilson, 1975; Milstein, 1979). L’emploi du
critère d’hybridabilité entraînerait un change¬
ment radical de la systématique de cette classe, et
tout particulièrement de certaines de ses familles,
telle celle des Anatidae (Johnsgard, 1960), où le
nombre d’hybrides “ intergénériques ” est très
grand. Une telle modification serait-elle catastro¬
phique, comme semblent le penser certains orni¬
thologistes, ou correspondrait-elle à un besoin
réel ?
Le fait que, par comparaison avec d'autres
groupes, la classification des Oiseaux soit excessi¬
vement divisée, a déjà été souligné à maintes
reprises (voir p. ex. : Sibley, 1957 ; Crowson,
1970; Prager & Wilson, 1975; Bock & Far-
rand, 1980; Dubois, 1982 a; Sibley & Ahl-
quist, 1982 ; Pasteur, 1985 a). Un effort sensible
de réduction du nombre des taxons supraspéci-
fiques de cette classe, qui était extrêmement élevé
au début du siècle, a déjà été effectué depuis par
les ornithologistes. Il reste que la classification
actuelle est encore bien trop divisée, et notam¬
ment que le nombre de genres est bien trop élevé,
comme y insiste particulièrement Crowson ( 1970) :
" We cannot help feelmg that students of birds and of moths would be
better zoologists and better systematists if, despite the difficulties, they
seriously tried to observe and appreciate the generic characters in their
animais." (Crowson, 1970: 51).
“ The désirable trend now would be to reduce large numbers of currently
accepted généra to the level of subgenera or even species-groups (...), and at
least the idealists among us may .
interests of the scientific majority
(Crowson, 1970: 298).
Il est intéressant de constater que nombreux
sont les ornithologistes qui, en rapportant la
découverte d’hybrides naturels ou l’obtention
d’hybrides artificiels entre espèces d’Oiseaux clas¬
sées dans des genres différents, exprimèrent des
doutes quant à la validité de la séparation de ces
genres. Toutefois, la force de la tradition aidant,
Dpe that a change so clearly in the
is almost bound to corne about. ”
ils se contentèrent en général de formuler ces
doutes dans la Discussion de leur travail, sans
aller jusqu’à réunir les espèces des deux genres en
un seul, comme permettent de l’illustrer, sans
aucun souci d’exhaustivité, ces quelques citations
tirées de notes consacrées à des hybrides
“ intergénériques ” d’Oiseaux :
“ That these two species should be considered members of different
généra, in the light of the présent evidence, seems open to question. ”
(Williamson, 1957: 122).
“ a serious study of the generic limits in the Trochilidae is in order. ”
(Banks & Johnson, 1961: 26).
“ The discovery of this new intergeneric North American hybrid hum-
mingbird combination (...) lends additional support to the oft-expressed
view (...) that the time is ripe for a thorough study of the generic limits
within the Trochilidae. ” (Lynch & Ames, 1970: 212).
“ The existence of the hybrid, and its mating with T. verticalis, emphasize
the close relationship between T. verticalis and M.forficata and support the
proposai advanced by Smith (...) that M. forficata be placed in the genus
Tyrannus. ’’ (Davis & Webster, 1970: 42).
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
77
“ it is clearly apparent that serious considération should be given to
merging the généra Lophortyx and Callipepla with Colin us." (Johnsgard,
1970: 87).
“ Because of the general morphological similarity of swallows, Mayr and
Bond (...) questioned the reality of generic limits in this family and suggested
that grounds for separating Petrochelidon from Hirundo were particularly
weak. The occurrence of hybridization between Hirundo and Petrochelidon
and the biochemical evidence of close génie similarity between H. rustica
and P.fulva strongly support this view-point. " (Martin & Selander, 1975:
364).
On peut s’interroger sur les causes de l’extrême
division de la classification des Oiseaux. L’une
d’entre elles est certainement le fait que cette
classe a été l’objet d’un nombre très élevé de
travaux : il est en effet fréquent que les groupes
très bien connus soient excessivement divisés par
rapport aux groupes voisins moins étudiés (voir
à ce sujet Crowson, 1970 : 48-49). Par ailleurs
beaucoup de genres d’Oiseaux, notamment parmi
les espèces diurnes, “ reposent ” sur des carac¬
tères du plumage, et souvent du plumage des
seuls mâles. L’importance accordée par les sys-
tématiciens à ces caractères est certainement en
rapport avec le fait qu’il s’agit de caractères très
visibles, parfois spectaculaires, et que l’homme,
espèce dont la vue est plus développée que les
autres sens, a tendance à privilégier les caractères
accessibles à ce sens par rapport à d’autres.
Lors de la Table Ronde de la Société Zoo¬
logique de France sur “ Genre, sous-genre
et groupe d’espèces” (Paris, 14 mars 1978),
Philippe Dreux insista sur le fait que la systéma¬
tique des Oiseaux serait certainement bien moins
divisée si abstraction avait été faite du plumage
pour l’établir. Concernant les Faisans, parmi
lesquels les hybrides “ intergénériques ” connus
sont nombreux (voir Gray, 1958), il résuma
plaisamment cette constatation : “ Plumez-les,
on ne les reconnaîtra pas, même au goût ! ”
(Dubois, 1982 a : 32).
La signification évolutive des différences impor¬
tantes dans le plumage des mâles qui s'observe
fréquemment entre espèces d’Oiseaux diurnes par
ailleurs très voisines est fort claire : il s'agit de
mécanismes d’isolement pré-éjaculatoires per¬
mettant d’éviter l’hybridation entre ces espèces
en sympatrie. Il s'agit donc de caractères liés à la
spéciation, et non de caractères traduisant une
divergence plus accentuée. Le rôle tenu par les
différences de plumage (et aussi de chant, de
pariade nuptiale, etc.) chez les Oiseaux diurnes
est tenu par d’autres caractères dans d’autres
groupes d’animaux. C’est ainsi que chez les
Amphibiens Anoures le chant des mâles joue un
rôle fondamental dans l’isolement pré-éjacula-
toire entre espèces : chez ces animaux il est
fréquent de rencontrer des espèces morphologi¬
quement identiques ou très ressemblantes mais
ayant des chants fort différents. Une classifica¬
tion des Anoures qui accorderait au chant une
importance exagérée, comparable à celle que les
ornithologistes accordent parfois aux caractères
du plumage, pourrait amener à classer ces espèces
dans des genres différents. Il en irait de même
pour une classification des micromammifères qui
reposerait principalement sur des critères olfac¬
tifs.
On doit à Sibley (1957) un intéressant article
où des idées voisines de celles qui précèdent sont
exprimées de manière plus détaillée, et où cet
auteur écrit fort justement :
“ The high incidence of monotypic généra in groups of sexually dimorphic
Visual animais is due to erroneous human évaluation of the taxonomie value
of signal characters. Morphological structures evolved under the sélection
pressure of deleterious hybridization and/or sexual sélection seem highly
• specialized ’ to the intelligent discrimination of the human taxonomist who
therefore accords them generic rank on a ' degree of différence ’ basis. This
is a coincidental resuit of the fact that we too are visual animais and hence
can and do utilize visible characters in taxonomy. It is significant that
‘ intergeneric ' hybrids are found almost exclusively in visual animais,
principally birds and, to some extern, fish. It is apparent that généra in such
groups should not be based only upon secondary sexual characters nor upon
characters which hâve been reinforced by sélection against hybrids since
these, inevitably, are species characters. ” (Sibley, 1957: 187).
Source : MNHN, Paris
78
ALAIN DUBOIS
Il semble donc que la réduction du nombre de
genres d’Oiseaux qu’entraineraît l'emploi du cri¬
tère d’hybridation tel que nous l’avons proposé
serait une opération salutaire : les genres ainsi
définis auraient bien plus de signification biolo¬
gique que les nombreux genres monospécifiques
qui reposent à l’heure actuelle sur des caractères
de plumage ou d’autres caractères traduisant une
simple divergence entre espèces voisines sympa-
triques. Il est vraisemblable que la réduction du
nombre de genres d’Oiseaux, si elle était acceptée
par les ornithologistes, serait suivie d’une réduc¬
tion importante du nombre de familles et d’ordres
de cette classe. La classification actuelle des
Oiseaux dans son ensemble paraît du reste
encore susceptible de modifications importantes,
malgré les nombreux travaux qui y ont déjà été
consacrés. Il est en particulier possible que de
telles modifications s'imposent à la suite de la
réévaluation qui semble nécessaire de certains
aspects de la phylogénie de ce groupe (voir à ce
sujet Cracraft, 1972).
Ces dernières années, des travaux fort intéres¬
sants ont été consacrés à l’étude de l’évolution
moléculaire des Oiseaux, et ont abouti à la
conclusion relativement surprenante que la diver¬
gence, au niveau de la structure des protéines,
entre taxons inférieurs d’Oiseaux est extrême¬
ment faible par rapport à la divergence qui existe
entre de nombreux autres Vertébrés de niveaux
taxinomiques similaires (voir p. ex. : Prager et
al., 1974 ; Avise & Aquadro, 1982 ; Aquadro &
Avise, 1982; Avise, 1983; Pasteur. 1985 a;
Viot, 1985) ; il en va de même pour la divergence
au niveau de la séquence de l’ADN mitochon¬
drial (Kessler & Avise, 1985). Plusieurs hypo¬
thèses ont été avancées pour rendre compte de
ces observations, parmi lesquelles les plus sou¬
vent mentionnées et discutées (voir p. ex. : Zink,
1982 ; Avise, 1983 ; Kessler & Avise, 1985) sont
les deux suivantes : (1) les taxons d’Oiseaux
étudiés auraient une origine plus récente que les
taxons des autres groupes ; (2) l’évolution molé¬
culaire serait ralentie chez les Oiseaux par rap¬
port aux autres Vertébrés :
“ One possibility is that protein évolution is decelerated in birds: the
protein ‘ clock ’ may tick at a slower pace. ” (Avise, Patton & Aquadro,
1980: 303).
Une troisième hypothèse, qui mérite elle aussi
d’être considérée (Avise & Aquadro, 1982;
Sibley & Ahlquist, 1982; Viot, 1985) est
précisément celle selon laquelle la classification
supraspécifique des Oiseaux est trop divisée.
On touche ici du doigt, une fois de plus,
l’intérêt pratique de disposer d’un critère de
standardisation comme celui de l’hybridabilité :
en l’absence d'un tel critère, il reste assez gratuit
de discuter de l’éventuelle accélération on de
l’éventuel ralentissement du taux d’évolution
moléculaire dans un groupe animal. C’est ce
qu’ont bien souligné par exemple Sibley &
Ahlquist (1982), qui ressentent fortement la
nécessité d’un tel critère d'homogénéisation des
différentes classifications. Malheureusement, le
critère d'unification proposé par ces auteurs
(l’âge des taxons, tel qu’il peut être estimé par
l’hybridation de l’ADN) ne peut bien remplir ce
rôle, pour les raisons détaillées plus haut.
Comme nous l'avons vu, en fonction du critère
métataxinomique de Van Valen la classification
actuelle des Oiseaux apparaît comme “ trop
divisée ”, ce qui va dans le même sens que les
remarques qui précèdent. Il serait fort intéressant
de construire, au moins à titre indicatif, une
nouvelle classification supraspécifique des Oiseaux
où seraient regroupés deux à deux tous les genres
dont au moins une paire d’espèces sont suscep¬
tibles de s’hybrider, puis en réduisant le nombre
de familles et d’ordres en fonction de ces regrou¬
pements. À l’examen des listes d’hybrides d’Oi¬
seaux (Gray, 1958) et de Mammifères (Gray,
1972) actuellement connus, il est clair que la
réduction du nombre de genres entraînée par
l’emploi du critère d’hybridabilité serait bien plus
sensible chez les premiers que chez les seconds.
La classification des Oiseaux se retrouverait, à
l’issue de cette opération, certainement bien plus
proche d’une classification “ équilibrée " selon le
critère métataxinomique de Van Valen que celle
des Mammifères après les regroupements de
genres effectués par Van Gelder (1977, 1978)
(voir Tableau II et fig. 2). C’est alors qu’il serait
possible de tester valablement les hypothèses
évoquées plus haut sur les différences entre les
taux d’évolution des systèmes de régulation
génétique entre groupes différents.
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
79
Étude critique de l’emploi du critère d’hybridabilité
POUR DÉFINIR LES GENRES
Plusieurs arguments peuvent être avancés pour
ou contre l’emploi du critère défini ci-dessus
pour réunir des espèces dans un même genre.
Certains ont déjà été discutés ci-dessus. Il en
reste quelques autres, que nous allons mainte¬
nant examiner.
Quelques arguments contre l’emploi de ce critère
(1) Un premier argument consiste à dire que
ce critère n’est pas toujours utilisable. Dans
certains cas il ne l’est pas à cause de propriétés
intrinsèques aux espèces comparées : c’est ainsi
que le critère ne peut être employé en paléonto¬
logie, ni pour les espèces actuelles à reproduction
uniparentale (espèces à vraie reproduction asexuée ;
espèces à reproduction uniparentale dérivée de la
reproduction sexuée biparentale : autoféconda¬
tion, parthénogenèse, etc.). Dans d’autres cas il
ne l’est pas pour des raisons purement matérielles :
dans bien des groupes d’animaux, l'élevage est
difficile, la fécondation artificielle ne peut être
réalisée aussi aisément que chez les Amphibiens
ou les Echinodermes, et il est donc très difficile
ou impossible d’étudier l’hybridation au labora¬
toire.
En réalité un argument de ce type pourrait être
employé contre la plupart des méthodes utilisées
en systématique. En systématique moderne on
fait appel à des données portant sur la morpho¬
logie, l’anatomie, la biochimie, la caryologie,
l’écologie, l’éthologie, la bioacoustique, la parasi¬
tologie, etc. Il est bien rare que toutes ces
données soient disponibles pour un groupe parti¬
culier et, en paléontologie, la seule de ces
données qui soit utilisable est la morphologie des
parties fossilisables des animaux. Toutefois aucun
chercheur n’a, espérons-le, suggéré de n’employer
en systématique aucune autre méthode que celle
qui constitue le plus petit dénominateur commun
à toutes les études possibles, et n’a proposé de
fonder toute la systématique des animaux sur
les seules parties fossilisables ! La systématique
emploie le nombre le plus élevé possible d’infor¬
mations concernant les êtres vivants. Dans cer¬
tains cas les informations sont abondantes, dans
d’autres elles le sont moins, mais il est toujours
souhaitable d'en avoir le plus possible. Le critère
de l’hybridabilité n’est certes pas utilisable dans
tous les cas, mais ceci n’interdit nullement de
faire appel à lui quand cela est possible.
En outre, on peut espérer que dans certains
des groupes où ce critère est actuellement inutili¬
sable pour de simples raisons matérielles, les
progrès de nos connaissances sur la biologie de
ces animaux (comportant notamment la mise au
point d’élevages et la réalisation de fécondations
artificielles) permettront dans l’avenir de le rendre
utilisable.
En ce qui concerne les espèces à reproduction
uniparentale, tout dépend de la nature plus ou
moins isolée, exceptionnelle, de celles-ci. Quand
il ne s'agit que de quelques espèces, à reproduc¬
tion parthénogénétique par exemple, au sein
d’un vaste groupe dont la plupart des espèces
utilisent encore la reproduction sexuée, des ana¬
logies avec ces dernières pourront parfois aider à
construire la classification, y compris au niveau
générique. En revanche dans les groupes où la
règle est la reproduction uniparentale, comme
par exemple les Rotifères Bdelloïdes (De Beau-
champ, 1965), un tel recours à l’analogie n’est
guère possible et il faut se résoudre à ne pouvoir
définir les genres en s’inspirant, même de manière
indirecte, du critère ici proposé.
Source : MNHN, Paris
80
ALAIN DUBOIS
(2) On peut reprocher à ce critère son asymé¬
trie : il ne prend en compte que les résultats
positifs de l’hybridation et peut donc servir à
réunir des espèces dans un genre, mais pas à
séparer des genres.
Cette asymétrie est le fait de bien d’autres
critères d’emploi courant en systématique. Pour
n'en prendre qu’un exemple, l’un des critères qui
peuvent être employés pour établir que deux
populations différentes appartiennent à deux
espèces distinctes repose sur le fait que l’hybrida¬
tion entre individus de ces deux populations est
impossible ou aboutit toujours à un échec du
développement. Dans ce cas il existe un isole¬
ment génétique absolu entre les deux populations
et par définition celles-ci ne peuvent appartenir à
la même espèce. En revanche le résultat inverse
n'autorise nullement la conclusion inverse. Le
fait que deux populations puissent donner nais¬
sance à des hybrides entre elles, même éventuelle¬
ment dans la nature, n’implique nullement qu'elles
appartiennent à la même espèce. Des hybrides se
rencontrent parfois dans la nature dans la zone
d’hybridation entre deux sous-espèces d’une même
espèce, parfois dans la zone de chevauchement et
d’hybridation entre deux prospecies d’une même
superspecies, parfois enfin, à l’état d’individus
hybrides isolés, dans une zone de large sympatrie
entre deux bonnes espèces. Dans tous ces cas ce
sont d’autres arguments que la simple présence
d’hybrides qui permettent de choisir entre ces
différentes possibilités (voir p. ex. : Dubois,
1977 b; Bernardi, 1980). Il s’agit ici aussi d’un
critère asymétrique, ce qui ne l’empêche pas
d’être fort utile dans le sens où il peut être
employé.
(3) Une autre objection à l’emploi de ce critère
est que l’adoption de celui-ci entraînerait des
modifications importantes dans la systématique
de certains groupes. L’importance de ces change¬
ments serait extrêmement variable selon le groupe
considéré, comme nous l’ont montré les exemples
pris dans la classe des Vertébrés. Nous avons ci-
dessus abordé de manière relativement détaillée
le problème des Oiseaux, parce que c’est sans
doute dans cette classe que se pose avec le plus
d'acuité le probème du bouleversement de la
classification consécutif à l’application du nou¬
veau critère. Les arguments développés ci-dessus,
ou d’autres arguments voisins, sont aussi suscep¬
tibles d’être appliqués dans d’autres groupes, où
les hybrides “ intergénériques ” sont abondants.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas exceptionnel
que l’apport d’arguments nouveaux entraîne des
modifications dans la systématique d’un groupe,
et ces arguments ne sauraient être rejetés sous le
simple prétexte de “ préserver la stabilité de la
nomenclature ”. La stabilité de la classification et
celle de la nomenclature sont certes souhaitables
en général, tant que des informations nouvelles
ne contredisent pas la tradition, mais elles ne
doivent pas être un frein à l’amélioration de la
systématique qu’exigent parfois les progrès de
nos connaissances sur les êtres vivants.
En ce qui concerne les groupes, comme les
Oiseaux, où la mise en pratique du critère
d’hybridabilité entraînerait des changements
nomenclaturaux importants à l’échelle générique,
il pourrait être bon, au moins à titre de mesure
provisoire, de conserver les anciens noms de
genres très connus comme noms de sous-genres.
Alors que les objections discutées ci-dessus
reposent surtout sur des arguments formels et
nous paraissent de ce fait peu importantes, les
deux dernières objections que nous aborderons
évoquent des problèmes biologiques réels et sont
plus intéressantes. Dans l’état actuel des connais¬
sances, elles ne semblent pas devoir s’avérer
justifiées, mais il faut néanmoins les examiner.
(4) La première de ces objections porte sur
l’interprétation que nous avons ici adoptée de la
signification génétique de la réussite de l’hybrida¬
tion entre deux espèces. À la suite d’autres
auteurs (Whitt, Childers & Cho, 1973 ; Wil¬
son, Maxson & Sarich, 1974; Whitt, Philipp
& Childers, 1977 ; Wilson, Carlson & Whitt,
1977 ; Oliver, 1979 ; Philipp, Parker & Whitt,
1983; Parker, Philipp & Whitt, 1985 a, 1985 b;
etc.), nous avons admis que la réussite du
développement d’un hybride jusqu’à l’âge adulte
traduisait une forte similitude et une compatibi¬
lité des systèmes de régulation génétique des
deux espèces hybridées. Une autre interprétation
serait envisageable : celle selon laquelle un seul
des deux systèmes de régulation génétique pré¬
sents chez l’hybride serait en réalité actif. S’il se
trouvait que le génome de l’une des deux espèces
était totalement inactivé (réprimé) chez l’hybride,
celui-ci correspondrait du point de vue de son
matériel génétique actif à un individu haploïde
ou parthénogénétique et le critère de l’hybridabi-
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
81
lité perdrait alors la signification biologique
fondamentale que nous lui avons attribuée.
Les faits connus ne semblent nullement étayer
cette hypothèse. Dans certaines hybridations
entre espèces relativement éloignées, on a la
preuve que certains gènes de structure de l’un ou
l’autre des deux stocks parentaux sont inactifs,
par suite de phénomènes de répression, mais la
répression d’une part ne touche qu’une propor¬
tion limitée de gènes, d’autre part concerne
parfois les allèles maternels, parfois les allèles
paternels (voir p. ex. Whitt, Childers & Cho,
1973), ce qui indique que les deux génomes
interviennent, au moins en partie, dans l’ontoge¬
nèse. Dans le cas de l’inactivation des gènes
situés sur l’un des deux chromosomes X des
Mammifères, l’étude de certains hybrides, les uns
de Canidae et les autres d’Equidae. montre que
c'est tantôt l’X maternel, tantôt l’X paternel qui
est inactivé (Serov, Zakijan & Kulichkov,
1978 a, 1978 b). Discutant les résultats d’une
étude portant sur des hybrides de Téléostéens,
Whitt, Childers & Cho (1973 : 59) écrivent :
“ These results and those of previously published studies support the
postulate that there is a positive corrélation between the evolutionary
distance of the parental genomes and the extent of allelic repression in the
Fl hybrid. ”
C’est ainsi que chez les hybrides d’espèces très
voisines, il peut n’exister aucune répression allé¬
lique (voir p. ex. Champion & Whitt, 1976). En
revanche, il semble que lorsque la divergence
entre les deux génomes devient trop grande,
plutôt qu’une répression complète de l’un des
deux et un développement “ normal ” dû à un
seul génome, ce qui se produit est un échec du
développement. Il sera important à cet égard de
suivre les travaux futurs sur l’expression génique
chez les hybrides, mais dans l’état actuel des
connaissances cette objection ne semble pas
devoir être retenue.
(5) La dernière objection est la suivante :
l’emploi de ce critère ne risquerait-il pas d’aboutir à
la réunion dans un même genre d’organismes
susceptibles de s’hybrider de proche en proche et
constituant en quelque sorte une “ chaîne ” dont
les maillons extrêmes seraient très dissemblables?
Une telle situation se produirait si l’hybridation
est un succès entre A et B, puis entre B et C,
entre C et D, et ainsi de suite sans interruption.
Si tel était le cas, l’ensemble de la classification
risquerait de se défaire comme un tricot, pour
aboutir au maintien de quelques genres seule¬
ment au sein de chaque grand groupe !
Face à cette hypothèse théorique, seule l’expé¬
rience peut trancher. Or l’examen de listes
d’espèces susceptibles de donner entre elles des
hybrides viables adultes (ainsi, chez les Vertébrés :
Suchetet, 1897 ; Montalenti, 1938 ; Mertens,
1950, 1956, 1964, 1968, 1972; Hubbs, 1955;
Moore, 1955 ; Gray, 1958, 1972 ; Blair, 1972 b)
montre que les hybridations réussies permettent
en réalité de définir des groupes relativement
restreints, fermés sur eux-mêmes et séparés d’autres
groupes semblables par des discontinuités, et non
pas de longues chaînes ouvertes. En faisant appel
à ce critère, il apparaît donc que les genres
constituent des communautés fermées, des unités
naturelles, au même titre que les espèces quoique
de manière différente.
Quelques arguments pratiques en faveur de l’emploi de ce critère
L’emploi du critère d’hybridabilité pour réunir
des espèces dans un même genre présente un
grand intérêt, à la fois théorique et pratique.
Nous avons développé longuement déjà les
aspects théoriques de cette question. Quelques
arguments purement pratiques en faveur de
l’emploi de ce critère doivent également être
mentionnés.
(1) Les genres reconnus selon ce critère seront
vraisemblablement un peu plus grands en moyenne
qu’ils ne le sont actuellement, c’est-à-dire qu’ils
Source : MNHN, Paris
82
ALAIN DUBOIS
incluront un nombre moyen d’espèces plus élevé.
Dans bien des groupes, où le nombre excessif de
genres a déjà été souligné par maints auteurs
(p. ex. Mayr, 1943; Rosen & Bailey, 1953;
Crowson, 1970), un tel changement serait fort
bienvenu.
(2) Bien que ce critère ait déjà été évoqué par
certains auteurs et même employé dans quelques
cas, aucune tentative d’emploi systématique de
celui-ci pour redéfinir les genres au sein d’un
groupe donné n’a pour l’instant été effectuée, à
l'exception de celle de Van Gelder (1977, 1978)
chez les Mammifères. Comme nous l'avons vu,
les modifications qu’une telle opération apporte¬
rait seraient d’une ampleur très variable d'un
groupe à l’autre, par exemple fort limitées chez
les Amphibiens et fort importantes chez les
Oiseaux, ce qui n’est certainement pas propre,
malgré les arguments favorables à cette démarche
que nous avons présentés ci-dessus, à inciter les
spécialistes de groupes comme les Oiseaux à être
enthousiasmés par une telle proposition ! Il faut
toutefois insister sur le fait que le bouleversement
systématique aurait lieu une fois pour toutes et
que, une fois celui-ci effectué, la nomenclature
générique du groupe serait très fortement stabi¬
lisée. Ce critère d’hybridabilité, s’il est employé
convenablement, en évitant les quelques écueils
que nous avons signalés, est un critère “défini¬
tif”, sur lequel il n’y aura plus jamais lieu, par la
suite, de revenir : deux espèces susceptibles de
donner des hybrides adultes viables resteront
dans le même genre, indépendamment des autres
arguments concernant leur morphologie, leur
biologie, etc. Dans bien des cas, pour tous les
groupes dont le statut générique est actuellement
discuté et entre lesquels existent des hybrides
viables adultes, cette stabilisation sera la bien¬
venue : il cessera de se produire des va-et-vient
nomenclaturaux entre plusieurs noms de genre
pour une espèce donnée. Malgré un bouleverse¬
ment initial important dans certains groupes,
l’emploi de ce critère aurait à long terme un effet
profondément stabilisateur sur la classification et
la nomenclature génériques en zoologie.
(3) Ce critère est d'emploi relativement aisé et
“ économique ”, puisque la découverte d’une
seule paire hybridable peut entraîner la réunion
de deux genres même si ceux-ci comportent un
nombre bien plus élevé d’espèces.
(4) Enfin, alors que dans certains groupes
l’emploi de ce critère est difficile pour des raisons
matérielles, dans d’autres il est plus aisé que de
longues analyses morphologiques, moléculaires,
écologiques, etc. Dans certains groupes où les
études de ces derniers types avancent lentement,
l’emploi de ce critère devrait contribuer à une
stabilisation rapide de la nomenclature géné¬
rique, toute en autorisant bien entendu par
ailleurs la poursuite de travaux plus approfondis
sur les autres aspects.
Les critères du genre
Comme l’a souligné Crowson (1970 : 48-49),
les spécialistes d’un groupe particulier, qui le
connaissent bien et en apprécient toutes les
nuances, tendent souvent à le privilégier et à le
subdiviser au maximum, à y reconnaître de
nombreux sous-groupes hiérarchisés, et souvent
ensuite à élever le rang de ceux-ci (par rapport
aux groupes voisins moins travaillés). Il importe
de toujours tenter de replacer “ son ” groupe
dans le contexte général, pour permettre le plus
possible à la classification de jouer son rôle
d’information universelle. Les principes et cri¬
tères discutés ci-dessus pourront peut-être rendre
quelques services à cet égard.
Nous avons insisté tout particulièrement sur le
critère de l’hybridabilité, parce qu’il est nouveau
et que son application serait suivie de sensibles
modifications dans la classification actuelle de
nombreux groupes. Toutefois, il est bien évident
que ce critère ne peut et ne doit pas être utilisé
seul pour reconnaître les genres et construire les
classifications. Il doit l’être dans le cadre du
“ concept synthétique ” du genre tel que nous
l’avons caractérisé plus haut, et en conjonction
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
83
avec les autres critères disponibles dans ce cadre.
Plusieurs de ceux-ci ont d’ailleurs été employés
depuis longtemps par divers systématiciens.
Comme nous l’avons montré ailleurs (Dubois,
1977 b), il existe une certaine hiérarchie parmi les
critères permettant de décider si deux ensembles
de populations constituent ou non deux espèces
distinctes, certains critères étant plus importants,
plus décisifs que d’autres :
“ La notion d'espèce (pool génique protégé) est une notion synthétique et
dans ce domaine bien souvent l’emploi d’un critère unique ne permet pas
d’aboutir à des conclusions certaines. La considération conjointe de
plusieurs des caractères évoqués ci-dessus permet cependant, dans bien des
cas, de lever les difficultés. Il importe surtout de pouvoir disposer de
données sur plusieurs caractères indépendants , et de juger ensuite s’ils
mènent à des conclusions similaires. Dans la pratique c’est cette utilisation
conjointe de plusieurs caractères indépendants qui permet, bien souvent, de
trancher. Il est ainsi généralement inutile, d’un point de vue pratique, de
disposer de données sur un nombre élevé de caractères. Les combinaisons de
caractères utilisées sont très diverses et il est inutile d’en donner ici des
exemples. Il existe toutefois une certaine hiérarchie parmi les critères, qu’on
peut très brièvement résumer comme suit.
Le critère de l’incompatibilité génétique (démontrée, ou déduite de
considérations autres, par exemple caryologiques) est indéniablement le plus
sûr critère de l’existence de deux espèces (mises à part les réserves faites plus
haut à ce sujet). Dans les cas de compatibilité génétique, il faudra en premier
lieu étudier les relations spatio-temporelles entre les formes, et établir si elles
sont sym-, para- ou allopatriques (ou -chroniques). En sympatrie, tous les
critères permettant de déceler une discontinuité nette entre deux groupes
pourront être utilisés pour indiquer que deux pools géniques séparés existent
bien ; il sera précieux dans ce cas d’utiliser des critères indépendants
(morphologie des adultes et des larves, chants, biochimie, écologie, etc.). En
parapatrie, l’étude de la répartition fine des différentes formes, de l’hybrida¬
tion et de l’introgression dans les zones de contact prennent une importance
particulière. En allopatrie, de nouveau l’examen conjoint des caractères
divers et indépendants sera très utile. Plus le nombre de caractères
indépendants pour lesquels une divergence entre les deux stocks aura été
mise en évidence sera élevé, plus il sera clair que la divergence génétique
entre eux est élevée et donc que le processus de différenciation ou de
spéciation est bien avancé. Il reste que dans de nombreux cas il sera
impossible de trancher : seule une expérimentation sur le terrain, remettant
en contact des populations séparées par des obstacles naturels et ayant
divergé, permettrait de savoir comment celles-ci se comporteraient alors, et
donc de décider s’il s’agit de sous-espèces ou d’espèces. Aucun travail de
laboratoire ne permettra de répondre avec certitude à ce type de questions,
et de telles expériences sont difficiles à réaliser avec les Anoures, qui sont un
peu trop gros pour tenir dans des démomètres ! Les expériences réalisées
dans ce sens par Twitty (1961, 1964, 1966) sur des Urodèles du genre
Taricha sont à notre connaissance les seules de ce type qui aient été
effectuées chez les Amphibiens. ” (Dubois, 1977 b : 234).
De la même manière, l’adoption de la concep¬
tion du genre préconisée ici implique la recon¬
naissance d’une hiérarchie dans l’emploi des
critères présentés ci-dessus.
Tout d’abord, le fait que deux espèces A et B
soient susceptibles de produire des hybrides
adultes viables constitue une preuve absolue et
définitive que ces deux espèces présentent des
caractéristiques génétiques fonctionnelles très voi¬
sines et doivent donc être réunies dans un même
genre (critère non arbitraire pour l 'inclusion).
Etant donnée la complexité du génome des
Eucaryotes, on peut sans hésitation exclure
comme tout à fait impossible qu’une telle simili¬
tude génétique puisse être acquise par conver¬
gence entre espèces de deux groupes phylogénéti¬
quement distincts, et ce critère de l’hybridabilité
peut donc être considéré aussi comme un critère
d’homophylétisme. Mais pour satisfaire entière¬
ment à ce critère, il faut que l’ancêtre commun le
Source : MNHN, Paris
84
ALAIN DUBOIS
plus récent des espèces A et B appartienne au
même genre qu’elles, ce qui amène à réunir dans
ce genre toutes les espèces qui, par les autres
critères (homophylétisme, ressemblance morpho¬
logique et écologique, etc.) étaient auparavant
classées dans le même genre que A et dans le
même genre que B.
En l’absence de réussite de l’hybridation, ce
critère ne pouvant être employé de manière
négative il sera alors utile de comparer l’holo-
morphe des espèces étudiées, pour établir s’il
existe au sein du groupe considéré une ou
plusieurs discontinuités. La présence de telles
discontinuités holomorphologiques nettes, quelle
que soit par ailleurs leur “ taille ”, pourvu qu’elles
correspondent à des caractères à déterminisme
génétique supposé complexe et irréversible au
sens strict, constitue un bon argument pour
considérer qu’il existe plusieurs genres (critère
non arbitraire pour Yexclusion). Les groupes qui
subsistent alors doivent enfin faire l’objet d'une
analyse cladistique. Si celle-ci met en évidence
des phénomènes de parallélisme ou de conver¬
gence, les groupes polyphylétiques existants doi¬
vent être à leur tour démantelés (critère non
arbitraire pour Yexclusion), pour ne plus laisser
subsister que des groupes homophylétiques (holo-
phylétiques ou paraphylétiques).
Les critères de ressemblance morphologique et
écologique et d’homophylétisme ne doivent tou¬
jours être employés qu’avec prudence pour Y inclu¬
sion, car de réelles différences morphologiques ou
écologiques, tout comme de réelles convergences,
peuvent toujours échapper à l’analyse quand les
informations disponibles sont insuffisantes (voir
par exemple, chez les Amphibiens : Maxson &
Wilson, 1974; Maxson, 1977; Fouquette &
Delahoussaye, 1977). Les critères d’inclusion, à
l’exception de celui de l’hybridabilité, sont moins
fiables en général que les critères d’exclusion et
c’est ici que prend toute son importance l’expé¬
rience qu’un systématicien a du groupe qu’il
étudie.
Définis par cet ensemble de critères, les genres
peuvent être de “ tailles ” très variables, les uns
étant monotypiques tandis que d’autres compor¬
tent de très nombreuses espèces. Dans ces condi¬
tions, il est fort utile de reconnaître des sous-
unités taxinomiques au sein du genre. Nous
examinerons celles-ci plus en détail dans le dernier
chapitre du présent travail, mais disons-en quel¬
ques mots dès maintenant.
La reconnaissance de sous-unités taxinomiques
au sein du genre repose principalement sur le
type de divergences qui existent entre les diffé¬
rents ensembles naturels que l’analyse phénétique
permet de mettre en évidence. Lorsque ces
ensembles manifestent entre eux des différences
écologiques sensibles, sans être pour autant
séparés par des discontinuités, il sera indiqué
de leur attribuer le statut de sous-genres, tandis
que les ensembles ne présentant pas entre eux de
différenciation écologique marquée seront con¬
sidérés comme des groupes d’espèces (et éven¬
tuellement, plus finement, comme des complexes
d’espèces, des synkleptons, des superspecies ou
des ultraspecies). La catégorie du sous-genre
peut aussi être employée dans certains cas pour
conserver au moins provisoirement d’anciens
noms de genres très connus lorsque les anciens
genres ont dû être regroupés pour satisfaire aux
critères discutés ci-dessus.
Conclusion
Dans son intéressant travail sur le cladisme,
Dupuis (1979 : 52) écrivait :
“ De toute évidence, en effet, la contestation actuelle de tant d’idées
classiques en biologie ne se réduit pas à une simple affaire d’opinion et
n’aurait jamais pu être le fait des seuls taxinomistes , hennigiens ou autres.
Elle résulte, avant tout, des progrès contemporains considérables de la
biologie expérimentale, de la paléogéographie, de la paléontologie. Par là
même, je suis persuadé que l’éclairage convaincant en taxinomie phylogéné¬
tique sera reçu de nouveaux faits expérimentaux. Parler d’expérimentation
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
85
au sujet de la phylogénie pouvait naguère passer pour une gageure.
Aujourd’hui, l’immunotaxinomie, l’enzymotaxinomie, l’hybridation molécu¬
laire, les relations gènes-structures, les régulations ontogénétiques et l’amplifi¬
cation épigénétique sont devenues accessibles à l’expérience (c’est à peu près
1’ ' experimental systematics ’ de Crowson, 1970 : 296). Des données plus
nombreuses en ces domaines modifieront encore nos vues de l’évolution. Il
suffit d’attendre les constructions taxinomiques qu’elles imposeront. ”
Bien que cet auteur ne fasse pas mention de
l’hybridation interspécifique parmi les méthodes
modernes et intéressantes, le critère d’hybridabi-
lité que nous préconisons pour reconnaître les
genres est typiquement un critère de cette “systé¬
matique expérimentale ” qui appartient selon
Crowson (1970 : 292) au “ futur de la systéma¬
tique ”. Bien entendu l’application de critères de
ce type ne pourra se faire sans modifier sensible¬
ment les classifications existantes. Espérons que
malgré cette difficulté le nouveau critère sera pris
en considération par les taxinomistes, et que ne
s’appliquera pas à son endroit la prédiction
pessimiste de Sibley & Ahlquist (1982 : 14) :
“ it may take a génération or two of systematists to win acceptance. ”
Source : MNHN, Paris
Source : MNHN, Paris
RÉVOLUTION GÉNÉTIQUE ET GÉNIATION :
LE GENRE, UNITÉ ÉVOLUTIVE
Phylogénie et ontogénie
La biologie n’est pas actuellement une science
unifiée. Elle est traversée par le divorce fonda¬
mental entre ce que Jacob (1970 : 14-15) appelle
l’attitude “ intégriste ou évolutionniste ” et l’atti¬
tude “ tomiste ou réductionniste ”, qui joue un
rôle considérable non seulement dans l’histoire
récente de la biologie, mais encore dans celle de
la société moderne (voir par exemple Commoner,
1969, notamment chapitre III). Dans la réalité
contemporaine, la deuxième attitude est domi¬
nante, et la biologie souffre d’une extrême divi¬
sion en “ disciplines ”, souvent coupées complè¬
tement ou presque les unes des autres, qui
utilisent des concepts différents et dont les
“ spécialistes ” ne peuvent que très difficilement
mettre en commun leurs expériences, leurs con¬
naissances et leurs problématiques. Bien entendu,
cette différenciation en un certain nombre de
disciplines était historiquement indispensable pour
permettre à la “ science de la vie ” de s’épanouir :
il fallait préciser les concepts, affiner les méthodes
d’étude et d’appréhension de la réalité biologique
à ses divers niveaux d’intégration (molécule,
cellule, tissu, organe, individu, population, peu¬
plement, écosystème). Mais, pour bon nombre de
“ spécialistes ”, ces “ disciplines ”, créées de façon
artificielle de manière à faciliter (ou même, tout
simplement, à rendre possible) l’étude de phéno¬
mènes extrêmement complexes, ont fini par deve¬
nir des “ sciences ” en elles-mêmes. Rien n’est
plus dangereux que cette attitude pour l’avenir
de la biologie. Heureusement, une réaction salu¬
taire contre celle-ci se développe actuellement, et
certains biologistes tentent de rétablir une vision
globale, synthétique de la biologie, tenant compte
de tous les acquis particuliers dus à chacune de
ces disciplines : des ouvrages comme The Growth
of Biological Thought de Mayr (1982 a) ou le
Traité du Vivant de Ruffié (1982) témoignent de
la réalité de ce mouvement. De telles tentatives
de synthèse, même si elles sont par nécessité
encore incomplètes et imparfaites, ne peuvent
s’effectuer que dans le cadre d’une vision évolu¬
tionniste des faits biologiques, et ce n’est que
dans une telle perspective que pourra éventuelle¬
ment être rétablie dans l’avenir l’unité de la
biologie.
Bien que l’on parle depuis longtemps déjà de
la “ théorie synthétique de l’évolution ”, la
science de l’évolution elle-même est longtemps
restée une discipline coupée de certaines autres
disciplines de la biologie, et la synthèse n’est pas
encore complète. Il existe encore actuellement un
fossé important entre l’approche de l’étude de
l’évolution par le biais de la génétique des
populations et l’étude des phénomènes macro-
évolutifs qui fait notamment appel aux notions
récentes sur les gènes de régulation : ce fossé est
bien illustré par exemple par l’absence complète
de liaison entre les deux parties du livre Evolution
paru il y a une dizaine d’années chez Hermann
(Petit, 1976 ; Zuckerkandl, 1976 b ; voir Dubois,
1982 b; 372-373). La synthèse dans ce domaine
ne fait que commencer, avec des travaux comme
Ontogeny and Phylogeny de Gould (1977),
Macroevolution de Stanley (1979) ou Embryos,
Genes, and Evolution de Raff & Kaufman
(1983). Ces derniers auteurs présentent un inté-
Source : MNHN, Paris
ALAIN DUBOIS
ressant historique qui permet de comprendre
comment s’est effectué, au début du vingtième
siècle, le divorce entre la génétique et l’embryo¬
logie. Les deux disciplines commencent mainte¬
nant à se réconcilier, notamment autour du
concept de régulation génétique et développe¬
mentale, ouvrant la voie à un nouveau champ de
recherche, la génétique du développement : celui-
ci présente un intérêt extrême pour tous les
biologistes et particulièrement pour ceux qui
cherchent à comprendre les modalités de l’évolu¬
tion. Stanley (1979) pour sa part présente un
bref historique du divorce qui a longtemps
séparé la paléontologie de l’étude des méca¬
nismes de l’évolution. Il est intéressant de cons¬
tater que dans les deux cas, un rôle important a
été joué par l’effet “ repoussoir ” des théories de
Goldschmidt (1940) sur le rôle des “ monstres
prometteurs ” (“ hopeful monsters ”) dans l’évo¬
lution : en raison de la nature manifestement
erronée du modèle génétique proposé par cet
auteur, la “ synthèse moderne ” de la théorie de
l’évolution a rejeté non seulement ce modèle,
mais encore la réalité évolutive indéniable qui
l’avait inspiré, à savoir le fait que l’évolution
procède au moins en partie par phénomènes
brusques, ce que Simpson (1944, 1953) a appelé
évolution quantique ; malgré quelques articles
“ prophétiques ” (dont notamment celui de 1954
de Mayr), ce n’est que récemment que l’impor¬
tance de ce type d’évolution, et surtout le fait
qu’il est étroitement lié aux phénomènes de
spéciation, a été vraiment perçu.
Il est étonnant que, à l’exception de quelques
chercheurs isolés, tant de zoologistes se soient
intéressés à la morphologie et à l’évolution de
celle-ci au sein de groupes d’animaux sans se
pencher d’aucune manière sur les processus de la
morphogenèse. Or les formes adultes des êtres
vivants que les systématiciens comparent entre
elles sont certes les produits de processus d’évolu¬
tion (phylogenèse), mais ce sont également les
résultats de processus de développement (ontoge¬
nèse). Elles ne peuvent donc être uniquement
comparées entre elles comme on compare des
objets, des “ produits finis ”, sans tenir compte
de leur croissance.
Il est maintenant clair que l’évolution de la
morphologie des adultes ne peut être comprise
qu’à travers l’évolution des processus de mor¬
phogenèse. Les travaux récents sur la biologie du
développement (voir p. ex. Raff & Kaufman,
1983) ont mis en évidence un certain nombre de
phénomènes fondamentaux, qui font appel pour
leur compréhension aux notions, parfois anciennes
mais qui commencent seulement à être appré¬
hendées de manière vraiment claire, de régu¬
lation génétique, de canalisation, d’induction,
d’interactions moléculaires et cellulaires, de pléïo¬
tropie, d’épistasie, etc. L’ontogenèse d’un indi¬
vidu apparaît maintenant comme une suite de
processus interdépendants, s’influençant les uns
les autres, se suivant en cascade, etc. Toute
perturbation de l’un de ces processus (par exemple
tout changement de taux de croissance) pourra
avoir, dans la mesure où elle reste compatible
avec la vie de l’animal, des conséquences impor¬
tantes quant à la morphologie de l’adulte. Les
modifications de celle-ci seront d’autant plus
importantes que l’action perturbatrice aura eu
lieu à un stade plus précoce dans le développe¬
ment, car ce sera toute la chaîne des interactions,
inductions, etc., postérieure à ce stade, qui sera
modifiée par contrecoup. Il est alors compréhen¬
sible qu'il suffise de modifications génétiques
simples, portant sur très peu de gènes ou éven¬
tuellement sur un seul gène de régulation, pour
donner naissance à une nouvelle morphologie
adulte :
“ Macroevolutionary changes in development need not be extreme. We
propose that in fact the initial steps for rapid, and ultimately, large
evolutionary transitions require only that key regulatory genes be few in
number and accessible to nonlethal genetic alterations in their functions.
Initial, ‘ easy ’ genetic changes, which may hâve significant effects on the
organism and become established in a small population, are of necessity
viable, and présent open avenues for sélection of successive genetic changes.
Profound change may be rapid in this way without recourse to any
instantaneous hopeful monsters. ” (Raff & Kaufman, 1983: 163).
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
89
Parmi les mécanismes évolutifs qui commen¬
cent à être bien connus et qui permettent de telles
modifications spectaculaires à peu de frais (en
termes de mutation), citons les gènes à effets
pléiotropiques, les mutations ayant des consé¬
quences quant au taux de développement ou à la
maturation sexuelle (aneuchronie ; voir Dubois,
1987 a), ou encore les mutations homéotiques
(voir p. ex. : Ouweneel, 1976; Gould, 1977;
Dubois, 1979 b ; Raff & Kaufman, 1983). L’exis¬
tence de gènes à effets pléiotropiques, par
exemple, est connue depuis longtemps, mais n’a
pas empêché de nombreux théoriciens de l’évolu¬
tion d’adopter le postulat “ un gène, un carac¬
tère ”. De nos jours, on reconnaît deux types
d’effets pléiotropiques, la pléïotropie directe
(“ direct pleiotropy ”) et indirecte (“ relational
pleiotropy ”), dont l’étude est riche en enseigne¬
ments (voir p. ex. Raff & Kaufman, 1983).
Une autre idée relativement récente, du moins
pour les évolutionnistes néo-darwiniens, qui était
déjà formulée, sous la forme qu’elle pouvait
prendre à l’époque, par des auteurs comme
Goldschmidt (1940), est l’idée fort simple que
l’ontogenèse d’un individu, étant un processus
complexe, intégré, comportant de nombreuses
interactions, obéit à un certain nombre de
contraintes et que toutes les modifications ne
sont pas possibles, le développement étant en
grande partie “ canalisé” (voir p. ex. : Alberch,
1980, 1982 ; Wake, 1982 a, 1982 b ; Wake, Roth
& Wake, 1983). Des idées voisines étaient certes
évoquées en passant par les plus “ synthétiques ”
des théoriciens de l’évolution, mais sans qu’une
vraie discussion leur soit consacrée, comme le
montre par exemple cette citation :
“The students of development hâve various terms for these regulatory
powers, such as buffering, canalization, and developmental homeostasis.
These terms apply to models that help us to visualize the action of genes in
the developmental process, but they should not blind us to our basic
ignorance of the exact mechanisms by which the universally observed
régulation during development is achieved. (For further details on the
physiology of différentiation of tissues and organs in relation to gene action,
refer to books on epigenetics.) ” (Mayr, 1970: 168).
Récemment, Mayr (1975, 1982 b) a insisté sur
l’importance de ces notions, et de concepts
comme F “ unité ” ou la “ cohésion ” du géno¬
type. Celles-ci jettent un éclairage nouveau sur
les phénomènes de macroévolution, qui restaient
jusqu’à présent largement imperméables à l'in¬
terprétation scientifique et avaient donné lieu à
de nombreuses spéculations.
À la lumière des travaux récents sur la biologie
du développement, Raff & Kaufman (1983)
montrent comment l’évolution biologique n’est
possible que dans certaines directions, en raison
des contraintes imposées par les mécanismes de
l’ontogenèse :
“ If the notion of developmental constraints limiting evolutionary direc¬
tions has any meaning, it is in the sense that modifications of already
existing developmental processes provide the most readily available route
for evolutionary change. Once a modification becomes established, it in turn
makes acceptance of changes in certain directions more feasible than others.
But if existing developmental patterns constrain, they also provide opportu¬
nités for rapid evolutionary departures when sélection pressures on
morphology change because of their dissociability and apparently simple
genetic Controls. ” (Raff & Kaufman, 1983: 355).
Par ailleurs Raff & Kaufman (1983) insistent phogenèse sont sans doute peu nombreux, par
sur le fait que les gènes de régulation qui jouent rapport aux gènes de structure qui interviennent
un rôle important dans le contrôle de la mor- lors de celle-ci :
“ In both the fly Drosophila and the sea urchin Strongylocentrotus, a
relatively large proportion of the genes expressed at some time during the
life cycle are expressed in a spécifie manner during ontogeny. The crucial
Source : MNHN, Paris
90
ALAIN DUBOIS
question of how many of these genes control morphogenesis is simply
unanswerable at présent. The overall proportion of genes concerned with
morphogenesis may be great, but paradoxically the number of genes that
actually regulate morphogenesis may not be. Many structural genes required
for morphological ontogeny provide essential products without which
particular morphological entities could not be assembled. Yet these genes
provide little in the way of regulatory information: They are instead
regulated in their action. Genes of this type should not be thought trivial,
however, because the products of some of them, as for example, tubulins,
actins, or cell surface proteins, provide the actual machinery for cell shape-
change and cell movements directly underlying morphogenesis. Much of the
control exerted by regulatory genes, those genetic gray eminences, must be
devoted to orchestrating the expression of ontogeny-specific structural
genes. If regulatory genes were very large in number, interactions between
them would be so complex as to render viable evolutionary changes nearly
impossible. ” (Raff & Kaufman, 1983: 299).
“ Ontogeny involves the activity of many genes expressed in a whole set of
very stable processes. In Drosophila about one-third of the total number of
détectable genes are expressed in a developmentally spécifie manner, and are
needed for successful completion of spécifie developmental stages. Neverthe-
less, the number of switches is small, and changes in switch functions may
hâve correspondingly great effects in morphogenesis. It is important to note,
however, that évolution is not a single-step affair. The chief significance of
alterations in genes with regulatory functions may be to produce changes in
ontogeny that provide the raw material for further changes in a new
direction. Further change and consolidation of the novel direction occur
through mutational events in genes modifying the principal regulatory gene.
Canalization and intégration can be retained in the midst of evolutionary
transitions in morphogenesis. ” (Raff & Kaufman, 1983: 344).
L’ouvrage de Raff & Kaufman (1983) est
passionnant, et sera certainement fort utile à
tous les biologistes désireux de s’informer sur
l’état actuel de nos connaissances sur le détermi¬
nisme génétique de la morphogenèse, notamment
dans le but de mieux comprendre les relations
entre celle-ci et l’évolution. Toutefois, bien qu’il
débute par une critique du cloisonnement de la
biologie qui a longtemps séparé la génétique de
l’embryologie, ce livre n’est pas encore la syn¬
thèse que l’on peut attendre, et que semble
annoncer le titre de son dernier chapitre :
“ Regulatory hiérarchies and évolution: a synthe-
sis La raison en est simple : au même titre que
Goldschmidt (1940), à qui ils dédient leur
ouvrage, Raff & Kaufman (1983) ne compren¬
nent pas que l’évolution biologique n’est pas une
évolution d’organisme à organisme, d’individu à
individu, mais qu’il s’agit d'un processus qui met
en jeu des populations. À cet égard, l’absence de
toute référence aux travaux de Mayr dans leur
bibliographie, comme l’absence de toute discus¬
sion des phénomènes fondamentaux de génétique
des populations, de la révolution génétique, ou
même de la spéciation en général, sont sympto¬
matiques d’une lacune importante. Comme l’ont
souligné par exemple Mayr (1942, 1963, 1970,
1974 a, 1982 b, 1982 c), Rensch (1959) ou Stan¬
ley (1979), aucune théorie de l’évolution ne peut
éluder le problème central de la spéciation :
“ (...) I feel that it is the very process of creating so many species which
leads to evolutionary progress. Species, in the sense of évolution, are quite
comparable to mutations. They also are a necessity for evolutionary
progress, even though only one out of many mutations leads to a significant
improvement of the génotype. Since each coadapted gene complex has
different properties and since these properties are, so to speak, not
predictable, it requires the création of a large number of such gene
complexes before one is achieved that will lead to real evolutionary advance.
Seen in this light, it appears then that a prodigious multiplication of species
is a prerequisite for evolutionary progress. (...)
The evolutionary significance of species is now quite clear. Although the
evolutionist may speak of broad phenomena, such as trends, adaptations,
specializations, and régressions, they are really not separable from the
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
91
progression of entities that display these trends, the species. The species are
the real units of évolution, as the temporary incarnation of harmonious,
well-integrated gene complexes. And spéciation, the production of new gene
complexes capable of ecological shifts, is the method by which évolution
advances. Without spéciation there would be no diversification of the
organic world, no adaptive radiation, and very little evolutionary progress.
The species, then, is the keystone of évolution. ” (Mayr, 1963: 621).
La “synthèse” de Raff & Kaufman (1983)
reste donc fort incomplète. Ces auteurs nous
montrent de manière convaincante que des chan¬
gements considérables dans la morphologie peu¬
vent être produits par quelques mutations seule¬
ment au niveau des gènes de régulation, mais ils
ne s’intéressent nullement aux mécanismes qui
peuvent être responsables de l’apparition et de la
fixation de telles mutations dans les populations
naturelles : c’est pourtant seulement quand de
tels mécanismes seront connus que l’on pourra
commencer à comprendre vraiment les phéno¬
mènes de spéciation et de macroévolution.
Ce n’est à notre avis que dans une synthèse des
données modernes de la génétique du développe¬
ment et de celles de l’étude de la spéciation (y
compris, mais pas seulement, à l’aide de concepts
et techniques de la génétique des populations),
que l’on trouvera les moyens d’appréhender
réellement les phénomènes évolutifs, comme l’a
déjà souligné Mayr (1970, 1982 b) :
" Much that is now explained as ‘ epistatic interactions between different
loci ' might well be due to the activities of regulatory genes. (...)
The day will corne when much of population genetics will hâve to be
rewritten in terms of the interaction between regulator and structural genes.
This will be one more nail in the coffin of beanbag genetics. It will lead to a
strong reinforcement of the concept that the génotype of the individual is a
whole and that the genes of a gene pool form a unit. ” (Mayr, 1970: 183).
“ We now know that the génotype, even though ail of it is composed of
DNA, consists of highly heterogeneous classes of DNA, each of which is
likely to hâve a somewhat or altogether different function. Those of us who
for a long time hâve been on the road toward the explanation of spéciation
and évolution and who thought that we were nearing the goal now feel
suddenly like the player in a parlor game who is told to go back to position
zéro. Indeed as far as our understanding of the genetics of spéciation is
concerned we are almost at position zéro.” (Mayr, 1982b: 1124).
Une autre tentative récente de synthèse est mènes évolutifs qui sont sous-estimés, notam-
celle de Stanley (1979). Contrairement à Raff ment les phénomènes de sélection et d’adaptation
& Kaufman (1983), cet auteur accorde toute à l’échelle des populations. Il est probable que
l’importance qu’elle mérite à l’étude de la spé- Stanley serait d’accord avec Mayr (1978 : 478),
dation, qu’il relie à la notion de régulation quand celui-ci remarque avec surprise
génétique, mais cette fois ce sont d’autres phéno-
“ how little population genetics has contributed to our understanding of
spéciation. ”
Toutefois, quelle que soit son importance, la
spéciation n’est pas tout dans l’évolution, et
l’absence de toute considération des résultats de
la génétique des populations dans le travail de
Stanley (1979) limite l’intérêt de ce livre à
l’étude des phénomènes macroévolutifs (comme
son titre l’indique).
La synthèse globale de nos connaissances sur
l’ensemble des phénomènes évolutifs reste encore
à écrire, et nous ne partageons pas à cet égard
l’optimisme de Stebbins & Ayala (1981), pour
qui cette synthèse ne nécessitera qu’une modeste
transformation de la “ modem synthesis ”, ou
celui de Mayr (1982 b) pour lequel aucune
transformation ne serait nécessaire — voir Gould
& Lewontin (1979), Gould (1980), Wake,
Roth & Wake (1983), etc.
Les remarques qui précèdent vont nous per¬
mettre d’aborder le problème des modalités
d’apparition des genres nouveaux dans l’évolu¬
tion : il s’agit en effet typiquement d’un domaine
où se rencontrent les divers types de phénomènes
(au niveau du génotype et du développement ; au
niveau des populations) évoqués ci-dessus.
Source : MNHN, Paris
92
ALAIN DUBOIS
Gradualisme phylétique et évolution quantique :
LES GENRES SONT-ILS DISCONTINUS?
Au niveau du genre, première des catégories
supérieures, on peut se poser de manière simple
et quasi testable la question fondamentale de
l’étude de la macroévolution : les innovations
évolutives, les nouveaux types de morphologies,
apparaissent-ils de manière purement graduelle ,
sans rupture, sans discontinuité, comme le pré¬
tendent certains (mais pas tous) des tenants de la
théorie synthétique de l’évolution (p. ex. : Tha-
ler, 1982; Charlesworth, Lande & Slatkin,
1982 ; Barton & Charlesworth, 1984), ou bien
leur apparition exige-t-elle une certaine rupture,
une évolution brusque, de type quantique au sens
de Simpson (1944, 1953) ou de Stanley (1979)?
Dans la deuxième hypothèse, deux possibilités
subsistent encore : soit cette évolution quantique
exige le passage par un “ monstre prometteur ”
au sens de Goldschmidt (1940), comme sem¬
blent le penser les auteurs de la théorie des
équilibres ponctués (Eldredge & Gould, 1972 ;
Gould & Eldredge, 1977) ; soit cette évolution
se produit à l’occasion d’une révolution géné¬
tique, au sens de Mayr (1954), ou d’autres
mécanismes comparables.
Dans un travail fort intéressant, Lemen &
Freeman (1984) ont récemment abordé ce pro¬
blème de manière originale, en étudiant, pour
trois familles de microchiroptères, la manière
dont les espèces sont réparties dans un hyper-
espace défini par une analyse multivariable de
leur morphologie, dans laquelle les composantes
“ taille ” et “ forme ” de cette dernière étaient
dissociées en faisant usage de courbes de crois¬
sance allométrique (les morphologies successives
le long d’une même courbe étant interprétées
comme étant la même “ forme biologique ”, mais
différant entre elles seulement par un facteur
“ taille ”, alors que les changements perpendicu¬
laires à la courbe correspondent à un change¬
ment de “ forme ”). Ils ont comparé ces données
recueillies sur trois groupes réels d’animaux avec
les données obtenues par simulation à partir de
trois modèles évolutifs reposant sur des postulats
différents : (1) un modèle “ uni-modal ”, compa¬
tible avec une évolution graduelle, dans lequel les
changements morphologiques d’un caractère au
cours du temps ont une distribution normale ;
(2) un modèle “ dissocié ” (“ decoupled
model ”), dans lequel il existe deux types d’évène¬
ments évolutifs produisant le changement mor¬
phologique, les uns liés à la taille et les autres
non corrélés avec celle-ci (dissociés) ; (3) enfin un
modèle “ saltationnel ”, dans lequel il existe
également deux types d’évènements évolutifs, les
uns liés à la taille et les autres de type saltation¬
nel (changements de grande amplitude, mais
dans lesquels taille et forme restent corrélés).
Pour les trois familles de Chauves-Souris
étudiées, Lemen & Freeman (1984) ont montré
que les genres tels que les reconnaissent actuelle¬
ment les systématiciens correspondent à des
groupes d’espèces de “ formes ” similaires mais
de “ tailles ” variables ; en revanche, d’un genre à
l’autre on observe une modification significative
de la “ forme ”. Comparant ces résultats avec
ceux obtenus au moyen des trois modèles décrits
ci-dessus, Lemen & Freeman (1984) ont constaté
qu’un seul de ces modèles, le modèle “ dissocié ”,
donnait des résultats similaires, tandis que les
deux autres modèles ne produisaient pas de tels
groupes d’espèces “ variables en taille et homo¬
gènes en forme”. Lemen & Freeman (1984)
concluent que ces résultats sont en accord avec
l’hypothèse selon laquelle l’évolution procéderait
en deux temps : tout d’abord, diversification en
“ taille ” à l'intérieur d’un groupe d’espèces de
“ formes ” similaires ; ensuite, dissociation de
caractères initialement corrélés et apparition
d’un nouveau groupe d’espèces, ayant une
“ forme ” différente. Ces auteurs en déduisent
que la taille et la forme ne se diversifient pas de
la même manière, et que ces deux processus
doivent être considérés comme des évènements
évolutifs différents : l'interaction de ces deux
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
93
types d’évolution produirait les groupes d’espè¬
ces homogènes pour la “ forme ” et fortement
hétérogènes pour la “ taille ” qui sont observés ;
ce sont de tels groupes qui sont en général
reconnus par les systématiciens comme des gen¬
res. De tels groupes peuvent être holophylétiques
ou paraphylétiques, mais il est hautement impro¬
bable qu’ils soient polyphylétiques (c’est-à-dire
que les groupes ainsi définis ne peuvent que
rarement être formés par convergence entre
plusieurs lignées indépendantes). L’importance
de la “ distance ” qui sépare de tels groupes est
variable, et dépend de celle des “ sauts disso¬
ciés ” (“ decoupled jumps ”) qui permettent le
passage d’un “ groupe de forme ” à un autre, ou
de la nature des zones adaptatives : il n’existe
donc pas toujours de fossé entre ces groupes,
mais il existe toujours une discontinuité. Enfin les
taux respectifs d’évènements “ corrélés ” et “dis¬
sociés ” dans l’évolution d’un groupe détermine¬
ront le nombre d’espèces dans chaque genre et la
diversité en formes de ce groupe.
Pour conclure leur travail, Lemen & Freeman
(1984 : 1236-1237) écrivent :
“ We can speculate that the evolutionary mechanism that makes shape-
conservative généra may work at higher taxonomie levels as well. This idea
leaves us to wonder to what extern the typological concept of discrète
hierarchical categories in systematics might hâve originally hinged on the
shape groups produced by the interaction of two different processes, the
évolution of size and the évolution of shape. ”
L’article de Lemen & Freeman (1984) ne (1) Quelle définition du genre ces auteurs
répond pas à certaines questions que l’on peut se utilisent-ils, ou préconisent-ils ? Ils ne prennent
poser à sa lecture (Dubois, 1988) : pas parti entre les différentes théories actuelles de
la classification zoologique :
“ We take no stand on how généra are actually formed, or on how généra
should be formed ” (Lemen & Freeman, 1984: 1220).
En réalité, ils semblent adopter une conception
empiriste de la classification, puisqu’ils consi¬
dèrent
“ the actual formation of généra difficult and perhaps a matter of art in
science” (Lemen & Freeman, 1984: 1236).
(2) Qu’entendent-ils par des expressions comme
“ real généra ” ou “ the real world ”, qui appa¬
raissent régulièrement dans leur texte? S’agit-il
des genres “ réels ” dans la pratique taxinomique
(par opposition à une définition ou conception
“ idéale ” du genre, ou aux groupes artificiels que
peuvent produire des simulations sur ordinateur
comme celles qu’ils emploient dans leur travail),
ou bien des genres “ réels ” dans la nature,
existant indépendamment de l’idée que les sys¬
tématiciens peuvent en avoir ? Une lecture atten¬
tive de leur article permet de constater que
l’expression “ real généra ” prend alternative¬
ment ces deux sens dans diverses parties du texte.
Il est vrai que les deux sens ne sont pas
nécessairement exclusifs l’un de l’autre : il est en
effet parfaitement possible de soutenir, et c’est
précisément ce que nous faisons dans le présent
mémoire, qu’il existe dans la nature, comme
conséquence de l’évolution biologique, de “ réelles
entités ”, de réels groupes d’espèces auxquels la
catégorie du genre peut être appliquée ; la tâche
des systématiciens serait alors de reconnaître ou
identifier de telles entités dans la nature, plutôt
que de “ construire ” des groupes artificiels. Il
semble bien qu’une telle idée soit sous-jacente à
la pensée de Lemen & Freeman (1984) quand ils
écrivent par exemple :
“ It is the interaction of the évolution of size and shape that produces the
shape-conservative groups that can vary greatly in size. ” (Lemen &
Freeman, 1984: 1236).
Source : MNHN, Paris
94
ALAIN DUBOIS
Toutefois, si une telle hypothèse est faite, elle
devrait être clairement explicitée, et, de plus, elle
a d'autres conséquences : par exemple, si les
genres existent dans la nature et doivent y être
reconnus, ce ne peut être une simple question d’
“ art ”, mais des règles scientifiques doivent être
proposées pour atteindre ce but, contrairement à
ce qu'en pensent Lemen & Freeman (1984).
(3) Lemen & Freeman (1984) ne discutent pas
la nature des phénomènes génétiques susceptibles
d'être responsables des deux processus évolutifs
fondamentalement différents qui expliquent selon
eux l’émergence de ces groupes homogènes en
“ forme ” et variables en “ taille ” qu’ils ont
découverts. Quels peuvent être ces mécanismes ?
C’est à cette question que nous allons nous
attacher maintenant.
Notons toutefois auparavant que la disconti¬
nuité entre genres, mise en évidence dans le
travail de Lemen & Freeman (1984), est connue
depuis longtemps des systématiciens. Elle peut
être démontrée par diverses méthodes d’étude de
la morphologie, mais également, de manière fort
différente, par l’étude de l’hybridation : comme
nous l’avons vu plus haut, l’examen des listes
d'espèces susceptibles de donner entre elles des
hybrides viables permet de reconnaître l’existence
de groupes fermés, de tailles variables, et non pas
d’un continuum d’espèces hybridables de proche
en proche. Il se trouve de plus que ces groupes
d’espèces potentiellement hybridables sont géné¬
ralement reconnus depuis longtemps comme des
unités systématiques, bien que le rang attribué à
ces taxons soit variable d’un groupe à l’autre
(genre, famille, etc.) : notre proposition d’utiliser
le critère d’hybridabilité pour définir les genres
revient à choisir un niveau de standardisation et
à faire coïncider entre eux les deux types de
discontinuités (selon la morphologie et selon
l’hybridabilité). Le fait que les deux critères
puissent coïncider assez facilement indique que
les discontinuités entre genres sont principale¬
ment dues aux conditions particulières dans
lesquelles les genres apparaissent bien plus qu’aux
extinctions d’espèces soi-disant intermédiaires
auxquelles certains auteurs ont fait appel, peut-
être par crainte de devoir, sinon, croire aux
“ monstres prometteurs ” pour pouvoir rendre
compte des phénomènes de “ saltation ” dans
l’évolution. Il est donc intéressant de se pencher
maintenant sur les processus à l’œuvre dans la
naissance des genres.
Transilience, révolution génétique et géniation
La géniation
En 1981, nous avons proposé le nouveau
terme de géniation (du latin genus, genre) pour
désigner la “ formation ou naissance d'un nou¬
veau genre” (Dubois, 1981c : 508). L’emploi
d’un tel terme implique d’admettre qu’il existe
bel et bien dans la nature des entités que l’on
peut désigner du nom de genre, et que ces entités
ne sont donc pas seulement des créations de
l'esprit humain. Si l’on admet que ces entités
existent, il est légitime de se pencher sur les
mécanismes responsables de leur naissance, de
leur apparition. Toutefois le terme de géniation,
en soi, n’implique aucun mécanisme a priori : on
peut envisager une géniation graduelle, progres¬
sive, et une géniation quantique, rapide, brusque.
Si nous en croyons Lemen & Freeman (1984),
les genres apparaissent dans la nature à la suite
d’“ évènements dissociés ”, à l’occasion desquels
les facteurs “ taille ” et “ forme ” de la morpho¬
logie des organismes se trouvent séparés pour un
temps. Il s’agit donc, comme nous l’avons vu,
d’évènements discontinus, de type quantique et
non pas graduel.
Lemen & Freeman (1984 : 1221) désignent le
modèle qui rend compte de tels évènements du
nom de “ decoupled/adaptive zone model ”. Ils
font ainsi référence au concept de zone adapta¬
tive, tel qu’il a été élaboré par Simpson (1944,
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
95
1953). Chaque genre peut être considéré comme
un ensemble d’espèces occupant une zone adap¬
tative donnée. L’idée de base sur laquelle s’ap¬
puie cette conception est la suivante : les zones
adaptatives sont discontinues, et le passage de
l’une à l’autre exige des changements génétiques
importants, irréversibles à peu de frais (Dubois,
1975, 1976, 1981 c, 1982 a). Le passage dans une
nouvelle zone adaptative exige le franchissement
d’un fossé de déséquilibre adaptatif séparant celle-
ci de la précédente (Simpson, 1944, 1953). La
question est de savoir comment ce fossé peut être
franchi.
À ce sujet, les hypothèses de Simpson sont
vagues et fort discutables : il a proposé la
formule de quantum évolution (“ évolution quan¬
tique ”) pour désigner ce type d’évènements,
mais le mécanisme proposé (fragmentation d’une
grande population en populations petites et
isolées, puis passage de ces dernières par une
phase “ inadaptée ”, avant d’ “ accoster ” dans
une zone adaptative nouvelle) n’est guère vrai¬
semblable (Pasteur, 1982 : 512). De plus, Simp¬
son n’a proposé aucun modèle génétique pour
rendre compte de cette “ évolution quantique ”
(Dubois, 1982 b : 398).
La révolution génétique selon Mayr
Le premier modèle génétique cohérent proposé
à cet égard est celui de la révolution génétique de
Mayr (1954, 1963, 1970, 1974 a, 1975). Il s’agit
d’un modèle particulier de spéciation, récemment
rebaptisé “ spéciation péripatrique ” par Mayr
(1982 b : 1122, 1982 c : 3-4) lui-même, dans
lequel l’accent est mis sur : (1) l’isolement, dans
des conditions de milieu hostiles, d’un ou quel¬
ques individus fondateur(s), à l’égard de la
population initiale (large, panmictique et compor¬
tant un polymorphisme génétique important) ;
(2) la réorganisation du génotype sur des bases
nouvelles ; (3) le passage dans une zone adapta¬
tive nouvelle. Ce modèle vient compléter celui de
l’évolution quantique de Simpson (1944, 1953),
avec lequel il est parfaitement compatible (Dubois,
1982 b), et Pasteur (1982 : 512) a proposé de
combiner les deux théories sous le nom général
de “ Simpson-Mayr model of transspecific évolu¬
tion ”. Le concept de révolution génétique per¬
mettrait ainsi de rendre compte des cas d’appari¬
tion “ soudaine ” de types d’organisation tout à
fait nouveaux au sein de groupes homogènes, qui
ont depuis longtemps attiré l’attention des évolu¬
tionnistes.
La révolution génétique ne consisterait pas
tant en l’apparition de mutations nouvelles qu’en
une réorganisation selon un nouveau mode des
gènes déjà présents dans la souche initiale. Dans
son travail de 1954, Mayr insistait sur le fait que
l’aspect le plus important de cet évènement serait
la grande augmentation du degré d’homozygotie
dans la petite population fondatrice isolée. Dans
cette population de petite taille, cette homozy-
gotie serait maintenue et même encore aug¬
mentée au cours des générations. Elle affecterait
la valeur sélective de nombreux gènes, ainsi que
l’équilibre interne global du génotype. Sous
l’effet de la forte sélection naturelle qui s’exerce¬
rait dans cette population, le génotype serait
profondément remanié, avant d’atteindre un
nouvel état d’équilibre. La population pourrait
ainsi passer d’un “pic adaptatif” (“ adaptive
peak ”) à un autre, pour reprendre l’image de
Wright (1932). Mayr (1954 : 169-170) n'écrit
pas que tous les gènes seraient directement
modifiés, mais qu’ils seraient tout au moins pour
la plupart “ affectés ” dans leur “ environnement
génétique ” et leur valeur sélective :
“ We corne thus to the important conclusion that the mere change of the
genetic environment may change the sélective value of a gene very consider-
ably. Isolating a few individuals (the ‘ founders ’) from a variable population
which is situated in the midst of the stream of genes which flows ceaselessly
through every widespread species will produce a sudden change of the
genetic environment of most loci. This change, in fact, is the most drastic
genetic change (except for polyploidy and hybridization) which may occur in
a natural population, since it may affect ail loci at once. Indeed, it may hâve
Source : MNHN, Paris
96
ALAIN DUBOIS
the character of a véritable ‘ genetic révolution Furthermore, this ‘ genetic
révolution released by the isolation of the founder population, may well
hâve the character of a chain reaction. Changes in any locus will in tum
affect the sélective values at many other loci, until finally the System has
reached a new State of equilibrium. ”
On comprend dès lors que divers auteurs aient l’examen, et que Mayr (1982 b : 1124) affirme
attribué à Mayr (1954) l’idée que la plupart des n’avoir jamais soutenue :
gènes seraient changés, idée qui ne résiste pas à
“ I did not daim in the least that every founder population expériences a
genetic révolution. Neither did I claim that ail or even most genes were
genetically affected. Ail 1 claimed was that by changing their genetic milieu
the phenotypic expression and hence the sélective value of many genes
would be affected. "
Le processus décrit ci-dessus, qui se produirait
dans certaines populations isolées mais pas dans
toutes, pourrait entraîner l’apparition d’innova¬
tions morphologiques et permettre le passage
dans une nouvelle zone adaptative.
Mayr (1982 a, 1982 b, 1982 c) a récemment
proposé une formulation légèrement modifiée de
sa théorie, tenant compte des développements
récents de la génétique et de l’étude de la
spéciation. La caractéristique la plus importante
de ce qu’il appelle maintenant spéciation péripa-
trique est la réorganisation du génotype sur des
bases nouvelles, sans que pour autant la plupart
des locus soient modifiés :
“ I did not claim in the least that every founder population expériences a
genetic révolution. Neither did I claim that ail or even most genes were
genetically affected. Ail 1 claimed was that by changing their genetic milieu
the phenotypic expression and hence the sélective value of many genes
would be affected .”
Les hypothèses de Mayr sur la révolution
génétique ont donné lieu à de nombreuses cri¬
tiques, dont plusieurs sont importantes (Lewon-
tin, 1965 ; Lande, 1980 ; Carson & Templeton,
1984), et dont la principale est sans doute le fait
que ce modèle est fondé sur des conditions
mutuellement contradictoires en génétique des
populations :
“ Genetic révolution requires a significant increase in homozygosity
relative to the ancestral condition. By emphasizing that the founders corne
primarily from peripheral demes, however, Mayr makes it more difficult to
satisfy this requirement in the many species in which peripheral demes are
already characterized by inbreeding and increased homozygosity. More
damaging is the fact that a population’s ability to respond to intense
sélection is directly proportional to the amount of genetic variation it has.
Yet the genetic révolution model demands a rapid and effective response to
sélection precisely when genetic variation is at a minimum — conditions that
make a rapid and effective response impossible. Thus, Mayr’s genetic
révolution model is based upon mutually contradictory population-genetic
conditions.” (Carson & Templeton, 1984: 119).
Autres modèles de révolution génétique
D’autres modèles de spéciation par effet de
fondateur ont été proposés après celui de Mayr
(1954). Ainsi Carson (1975, 1982) a proposé la
“ founder-flush spéciation theory ” (Powell,
1978), récemment rediscutée par Carson &
Templeton (1984), qui fait appel, comme son
nom l’indique, à un effet de fondateur suivi d’une
explosion démographique.
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
97
Dans un article fondamental, Carson (1975)
suggère que toute espèce diploïde possède deux
systèmes distincts de variabilité génétique. Le
système “ ouvert ” consiste en l’ensemble des
gènes qui sont fréquemment polymorphes et qui
peuvent se recombiner librement sans que cela
ait des conséquences importantes sur la viabilité :
il cite comme exemple de tels gènes ceux qui
interviennent dans le polymorphisme enzyma¬
tique, dans la variabilité clinale et subspécifique.
Ces gènes sont éventuellement susceptibles d’être
introgressés d'une espèce à l’autre dans le cas des
espèces s’hybridant occasionnellement dans la
nature (Sene & Carson, 1977). En revanche le
système “ fermé ” consiste en blocs de gènes
(“ internally balanced gene blocks ”) constituant
des complexes coadaptés. De tels supergènes
(Darlington & Mather, 1949 : 46) peuvent être
préservés de la dissociation par recombinaison,
par exemple par la présence d’inversions (voir
Wasserman, 1968). Leur dissociation par cros¬
sing-over entraîne une forte réduction de la
viabilité dans les conditions normales de la
sélection naturelle. Ces blocs sont stables au sein
d’une espèce mais diffèrent d’une espèce à l’autre.
Ils ne peuvent être introgressés par hybridation
d’une espèce à l’autre (Sene & Carson, 1977). La
spéciation exige donc de briser les blocs existants
et d’en établir de nouveaux.
Les travaux récents sur la structure et le
fonctionnement du génome des Eucaryotes ont
permis de préciser la nature des supergènes qui
constituent le système génétique “ fermé ” au
sens de Carson (1975, 1982). C’est ainsi que
Demarly (1979) définit le concept de linkai :
“ The linkat is presented as:
1. A set of loci which aggregated in a same chromosomal sector during
species différentiation. These clusters show strong epistasy and generally
represent coadapted functions.
2. Each of the loci are constituted by a sériés (of) duplicated transcrip-
tional units. Their expression has some fiexibility caused either by hierarchi-
cal repression or derepression between slightly differentiated duplicates or
by rearrangements of introns to exons after DNA transcription, which
breaks the dogma ‘ one gene one polypeptide chain ’.
3. On these chromosomal segments the allelic arrangements which
possess the highest adaptive value hâve been stabilized by génie and epigenic
factors lowering the rate of recombination between them. Therefore they are
inherited as a semistable block.
4. In some case it could be postulated that these arrangements contain
inside them antimutator factors which give a longer perennity to the
clusters.
Therefore linkats appear to be semi-stable functional units, the expression
of which having some fiexibility following environmental corrélations and
genetic background. This concept is included in a genetic System which
minimizes genetic load. ” (Demarly, 1979: 258).
Dans le modèle “ founder-flush ” de spécia¬
tion, une population fondatrice est isolée à partir
d’une population ancestrale polymorphe et coa-
daptée. La dérive génétique qui suit l’évènement
de fondation commence à désorganiser le com¬
plexe génétique coadapté ancestral. La popula¬
tion s’installant dans un nouvel environnement,
elle passe par une phase d’explosion démogra¬
phique dans laquelle, en raison du relâchement
de la sélection naturelle, la variabilité génétique
de la population ancestrale est non seulement
maintenue, mais encore augmentée par des
phénomènes de recombinaison et d’altération des
équilibres pléiotropiques. A la fin de cette phase
d’explosion démographique, la population est
donc hautement polymorphe. L’environnement
devenant saturé, les forces sélectives réapparais¬
sent, et peuvent entraîner une phase de mortalité
massive, ce qui peut aboutir à ne plus laisser
subsister qu’un individu ou quelques-uns, chez
le(s)quel(s) les systèmes génétiques équilibrés et
coadaptés initiaux ont pu être modifiés et réor¬
ganisés différemment. Ces individus atypiques,
caractérisés par un nouveau système génétique
“ fermé ” coadapté, peuvent être à l’origine
d’une nouvelle espèce.
Source : MNHN, Paris
98
ALAIN DUBOIS
Le modèle de la “ transilience génétique”, des travaux de laboratoire (Powell, 1978 ; Wal-
proposé par Templeton (1979, 1980 a) et récem- lace, 1978 ; Templeton, 1979 ; Arita & Kanes-
ment rediscuté par Carson & Templeton (1984), hiro, 1979 ; Ahearn, 1980), ainsi que par l’étude
est voisin du précédent, en ce sens qu'il ne fait des processus de spéciation dans certains groupes
pas appel à une forte augmentation du degré animaux, dont le plus spectaculaire à cet égard
d'homozygotie, mais dans ce modèle le facteur est celui des Drosophiles de Hawaii (Carson &
principal de sélection, au lieu d’être externe Kaneshiro, 1976). Dans un groupe très différent,
(forte sélection après la période d'explosion celui des Geckos, Pasteur (1964, 1977, 1982) a
démographique), est endogène : il s’agit de la également montré que certains phénomènes de
modification au hasard, dans une population très spéciation s’expliquent manifestement par de tels
réduite, des fréquences de quelques rares allèles effets de fondateurs.
“ principaux ” (“ major alleles "), c’est-à-dire de Dans leurs travaux récents, Templeton (1980 a,
gènes ayant d'importants effets pléiotropiques. 1980 b, 1981, 1982) et Carson & Templeton
L’altération des fréquences initiales de ces allèles (1984) ne se sont pas contentés de décrire le
peut aboutir à la fixation à l’état homozygote de processus de la révolution génétique, mais ils ont
certains d’entre eux. La transformation de l’envi- tenté d’intégrer dans l’étude de ce processus des
ronnement génétique qui s’ensuit entraîne une concepts théoriques de génétique des popula-
modification fondamentale de la valeur sélective tions. Ils ont ainsi montré que la révolution
du génotype, et la population entre dans une génétique ne peut se produire que dans certaines
phase de sélection. Si la population fondatrice conditions bien précises , non seulement écolo-
possède une variabilité génétique élevée à de giques et géographiques, mais encore génétiques :
nombreux locus (donc une hétérozygotie élevée), en d’autres termes, seules certaines espèces cons-
elle pourra répondre à cette sélection par une tituent un bon “ terrain ” pour un tel évènement,
dérive génétique rapide vers un nouvel état Ces auteurs ne prétendent donc nullement que
d’équilibre (un nouveau génotype coadapté). tous les évènements de spéciation ont lieu par
La validité des modèles de Carson (1975, révolution génétique, mais que certains de ces
1982) et de Templeton (1980 a) est étayée non évènements ont lieu ainsi. De plus, il insistent sur
seulement par une étude théorique de ceux-ci le fait qu’il existe plusieurs types distincts de
(Carson & Templeton, 1984), mais encore par révolution génétique :
“ there is not one founder principle in spéciation, but several ” (Temple¬
ton, 1980 a: 1030).
Pour sa part. Pasteur (1982) a donné une liste celui de la spéciation par effet de fondateur
des propriétés (prédispositions, préadaptation, (Carson & Templeton, 1984). Ensuite, il est
autres propriétés) d’une espèce ancestrale ou de inexact que, comme le pensent Stanley (1979)
certaines de ses populations qui faciliteront ou ou Gould (1982), la référence à un modèle de
rendront possible la naissance à partir de celle-ci révolution génétique implique que la sélection et
d'une espèce fille par effet de fondateur et l’adaptation au sein d’une espèce (“ phyletic
révolution génétique. gradualism ”) ne jouent aucun rôle évolutif. En
À cet égard, il est intéressant de relever que effet le rôle principal de la révolution génétique
l’accord avec la théorie de la révolution génétique est de libérer l’espèce des contraintes épistatiques
(spéciation par effet de fondateur) n’implique de son système génétique “ fermé ”, mais, ceci
nullement de manière automatique l’accord avec fait, il restera à reconstruire un nouveau système
la théorie récente des équilibres ponctués “ fermé ” coadapté, ce qui ne peut être un
(Eldredge & Gould, 1972 ; Gould & Eldredge, phénomène instantané. Il y a de ce point de vue
1977 ; Stanley, 1979 ; Gould, 1982). Tout accord entre des auteurs qui ont développé des
d’abord, des résultats compatibles avec ce modèle modèles différents pour la révolution génétique,
peuvent être obtenus par d'autres modèles que comme Mayr, Carson & Templeton :
“ The évolution of a new coadapted gene complex (the event actually
associated with the development of a new species) generally occurs after the
genetic révolution, and it occurs via the normal operation of sélection,
mutation, drift, and so on within a single breeding population. The inference
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
99
that microevolutionary processes are unimportant in spéciation because of
genetic révolution is totally unfounded.’’ (Carson & Templeton. 1984:
126).
“ What is crucial is the fact that prior epistatic and regulatory Systems are
broken up during a genetic révolution in the founder population, making
room for new ones. This greatly facilitâtes and speeds up the acquisition of
new adaptations. These are, of course, not acquired by single steps, and
sélection for their improvement continues. It may even be accelerated by the
establishment of descendant founder populations. It is unknown and
presumably variable whether such an evolutionary shift requires a few,
scores, hundreds, or thousands of générations, but it is certainly by several
orders of magnitude faster than the traditional phyletic évolution described
in the paleontological literature as requiring millions of years. Even so,
évolution through changes in founder populations is not a process of
saltation but one of graduai évolution. The most important departure in the
new way of thinking is to treat it as a populational phenomenon. " (Mayr,
1982 a: 618).
“ One of the major effects of the disorganization described above is that it
often may bring the relevant population close to extinction. Numbers
become small; adaptations are impaired by stochastic effects. The mean
fitness of the population is lowered as the various balanced genetic
components of the gene pool are destabilized. If the population is to survive
the threatened extinction, then, the générations that immediately follow the
disorganization phase become crucial. Under these circumstances, a change
in ambient environment is not a necessary prerequisite for genetic change. It
is not a matter of the details of the génotype slavishly tracking the
environment. What has happened is that the former genetic organizations of
the gene pool, its old epistases and balances, are suddenly in disarray.
Accordingly, sélection begins to actively form new balances, using the
remnant genetic éléments segregating in the depauperate gene pool, which
may continue to hâve a small effective size.
The ensuing one hundred to one thousand générations are considered
crucial in the building of the organization of the new gene pool, and the
synthesis of the new adaptations. In fact, this stage in the life history of the
species, in this reductionist view, is the most important one from the point
of view of progressive, significant genetic change per unit time. It is during
this time that the adaptations characteristic of the species as a whole are
forged by mutation, sélection, and recombination along with other corre-
lated morphological, behavioral, and physiological novelties of the new
species. Basically, it is a graduai, anagenetic intrapopulational process; there
is nothing saltational, rectangular, punctuated, concerted, or instantaneous
about it. Macromutations and mutations profoundly affecting development
are not required. As the gene pool expands in size and gradually
équilibrâtes, the rate of genetic change is gradually reduced. In most diploid
organisms, what has been achieved is considered to be a new complex
dynamic balance, not a new fixed homozygous State. The biggest change
may well be a change in internai genetic environment and interaction
between the many component genes. ” (Carson, 1982: 423-424).
Pour le paléontologiste, des évènements peu¬
vent apparaître “ instantanés ”, alors que ceux-ci
se sont déroulés sur de nombreuses générations :
néontologistes et paléontologistes travaillent à
des “ échelles ” différentes, et c’est principale¬
ment là que se situe la racine de la différence
d'appréciation sur la nature plus ou moins
“ graduelle ” des phénomènes évolutifs (voir
p. ex. Mayr, 1982 b).
Par ailleurs, Templeton (1980 a) a souligné
que de nombreux groupes fossiles dont l’histoire
a été interprétée comme appuyant la théorie des
équilibres ponctués ne remplissaient probable¬
ment pas les conditions requises pour permettre
la spéciation par effet de fondateur :
Source : MNHN, Paris
100
ALAIN DUBOIS
“ Consequently, founder-induced spéciation models do not provide either
a general theory of macroevolution or a general interprétation framework
for the fossil data. ” (Carson & Templeton, 1984: 126).
La théorie des équilibres ponctués souffre
d’autres difficultés ou incohérences, analysées
par exemple par Mayr (1982 b). Il existe plu¬
sieurs versions de cette théorie, dont les extrêmes
sont d’une part une version “ modérée ”, “may-
rienne ”, ou “ simpso-mayrienne ”, qui reconnaît
que la révolution génétique est un phénomène
graduel et populationnel, bien que très rapide, et
une version “ drastique ” ou “ goldschmidtienne ”,
qui fait appel à des notions comme les “muta¬
tions systémiques ” ou les “ monstres promet¬
teurs ”. Cette dernière version ignore l’aspect
populationnel des phénomènes évolutifs et ne
constitue qu’une simplification inacceptable des
faits observés.
RÉVOLUTION GÉNÉTIQUE ET RÉARRANGEMENTS CHROMOSOMIQUES
Il est tentant de chercher à “ visualiser ” la
révolution génétique, notamment au niveau des
chromosomes. C’est ainsi que Wilson, Sarich &
Maxson (1974) ont suggéré qu’une révolution
génétique pourrait être produite par un réarran¬
gement de la position des gènes sur les chromo¬
somes ; les données de Wilson et al. (1975)
parlent aussi dans ce sens. Selon ces auteurs, de
tels réarrangements chromosomiques seraient par¬
ticulièrement fréquents et rapides dans les groupes
où l’effectif efficace (Wright, 1931) des popula¬
tions reproductrices est faible (Wilson et al.,
1975, 1977 ; Bush et al., 1977), comme les
populations fondatrices évoquées dans les modèles
ci-dessus. Les réarrangements chromosomiques
en question entraîneraient des modifications des
systèmes de régulation génétique, sans que les
gènes de structure soient modifiés, mais avec des
changements dans les taux des différents types de
molécules régulatrices de l’activité génétique et,
partant, dans les rapports quantitatifs entre les
activités de différents gènes, des franchissements
de seuils (Zuckerkandl, 1979, 1980). Ces modifi¬
cations des systèmes de régulation génétique
pourraient avoir des conséquences importantes
tant en ce qui concerne la morphologie que
l’isolement postzygotique à l’égard de la souche
initiale. S’il est clair que tous les cas de spécia¬
tion, même par révolution génétique, ne rentrent
pas dans le cadre de ce modèle, il est difficile
pour l’instant d’estimer la proportion des cas de
spéciation qui y rentrent. Selon White (1978 :
324), plus de 90 % des cas de spéciation s’accom¬
pagneraient de réarrangements chromosomiques,
mais la nature des implications de ces remanie¬
ments, notamment en ce qui concerne les méca¬
nismes de régulation génétique, est encore fort
mal connue :
“ In fact, each chromosomal rearrangement — whether fusion or
dissociation, translocation, inversion, gain or loss of heterochromatin —
must be regarded as a unique event whose conséquences will be almost
impossible to predict in the présent State of our knowledge. ” (White, 1978:
336).
It seems unlikely that the chromosomal rearrangements that lead to
changes in chromosome number or in the number of chromosome arms
would themselves directly produce regulatory genetic changes. ” (White,
1982: 88).
“ The introduction of the concept that changes in gene régulation may
hâve greater evolutionary significance than changes in the genes themselves
has had a major impact on evolutionary studies in the last decade. (...) By
potentially altering the cü-acting regulatory circuitry, a chromosome
rearrangement may affect gene régulation, and thus organismal phenotype.
(...) There is, however, little hard evidence on the types of chromosomal
rearrangements observable by standard cytogenetic techniques that supports
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
101
this view. On the contrary, systematic studies of rodents hâve discovered
numerous examples of cryptic chromosomal ‘ species many of which
involve substantial reorganization of the karyotype. (...) In these cases,
cytological rearrangements hâve had no discernible phenotypic efïects ;
those that do produce noticeable pathologies would be rapidly eliminated
from natural populations. (...) Phenotypic changes clearly are not a general
conséquence of karyotypic change. ” (Patton & Sherwood, 1983: 149).
“ There is a reciprocal relationship between chromosome structure and
gene function. The rôle of genes in determining the behavior, function, and
even structure of chromosomes has been almost entirely neglected and is
absent from discussions of the rôle of chromosome change in population
divergence. The data available to date suggest that chromosome change may
well be of secondary importance in processes of spéciation and phyletic
divergence. ” (Patton & Sherwood, 1983: 152).
“ Our own view is that genomic reorganization is crucial to morphologi-
cal évolution. However, these changes are achieved by mechanisms more
subtle than gross chromosomal rearrangement, and gross changes are not a
necessary component of spéciation and morphological change. ” (Raff &
Kaufman, 1983: 82).
Il est donc probable qu’il n’existe pas de
relation directe, simple, entre les remaniements
chromosomiques et l’évolution des systèmes de
régulation génétique, elle-même associée à la
spéciation et à l’évolution morphologique. Cette
indépendance est soulignée par le fait maintenant
bien connu que la spéciation peut avoir lieu sans
que des réarrangements chromosomiques se pro¬
duisent, comme en témoignent par exemple
certaines espèces de Drosophiles hawaiiennes
(Carson, Clayton & Stalker, 1967 ; Carson &
Kaneshiro, 1976; etc.).
La révolution génétique, un mode DE SPÉCIATION PARMI D’AUTRES
Quelques conclusions générales se dégagent de
ce qui précède.
Il est tout d’abord certain que, dans des
populations de petite taille et isolées, peut se
produire, dans certaines conditions, une réorga¬
nisation fondamentale du génotype qui peut
entraîner une modification de la morphologie, le
passage dans une niche écologique nouvelle et la
naissance d’une nouvelle espèce, laquelle pourra
parfois être le point de départ d’un nouveau
genre.
Plusieurs mécanismes ont été proposés pour
tenter d’expliquer comment une telle réorganisa¬
tion du génotype peut avoir lieu et, surtout, être
fixée dans la population fondatrice. Certains de
ces mécanismes sont peu vraisemblables, d’autres
le sont plus, mais pour l’instant les données
concrètes, reposant autant sur des faits expéri¬
mentaux que sur l’étude des populations et
espèces naturelles, sont encore trop peu abon¬
dantes et détaillées pour permettre de savoir
quels sont les mécanismes réellement en œuvre
dans la nature, et quelle importance relative
occupe chacun d’entre eux à l’échelle globale de
l’évolution. Il est toutefois fort probable qu’il
n’existe pas un seul mécanisme susceptible de
produire un tel résultat, mais plusieurs, qui ne
sont probablement pas encore tous connus (même
sous la forme de “ modèles ”).
Il serait bon à cet égard de ne pas répéter
l’erreur qui a été commise dans le domaine de
l’étude générale de la spéciation, où les polé¬
miques se sont multipliées pendant des années :
ces polémiques étaient en partie faussées car elles
reposaient notamment sur l'hypothèse erronée
que tous les cas de spéciation devaient obéir à
des mécanismes similaires. Divers travaux récents
ont au contraire amené à la conclusion qu’il
existe certainement plusieurs types bien distincts
de spéciation (voir p. ex. : Scudder, 1974 ; Bush,
1975; Carson, 1975, 1982; Endler, 1977;
Pasteur, 1977, 1982 ; White, 1978 ; Templeton,
1980 a, 1980 b, 1981, 1982; Barigozzi, 1982:
Rose & Doolittle, 1983; Carson & Temple-
Source : MNHN, Paris
102
ALAIN DUBOIS
ton, 1984; Barton & Charlesworth, 1984).
Ces différents modes de spéciation sont notam¬
ment en rapport avec le type d'écologie des
espèces ancestrales (type d'environnement, taille
et structure des populations), avec leur structure
génétique, et avec les conditions géographiques
(voir par exemple les divers chapitres dans
Barigozzi, 1982) :
” Quite often it has been concluded that one aspect of evolutionary
change is the most important one with respect to spéciation, such as
karyotypic évolution (...), or that certain levels of genetic divergence
correspond to certain levels of taxonomie status. (...) However, the evidence
has dashed ail these hopes: Spéciation can occur in the absence of, or is
uncorrelated in some groups with, karyotypic change (...), significant DNA
sequence divergence (...), significant isozyme différentiation (...), morpholo-
gical change (...), and shifts in niche or habitat (...). These studies do not
imply that these factors are never involved in spéciation, simply that one
factor is not critical or necessary for ail modes of spéciation. Because of the
failure of individual éléments to identify a universal marker of spéciation,
some workers hâve investigated joint patterns of two or more of these
différences and their relation to spéciation. For example, in some verte-
brates, karyotypic and morphological évolution are positively correlated
with each other and with spéciation rates, whereas protein évolution is
uncorrelated with ail the others (...). However, other studies do not support
this pattern (...). Thus, there is also no universal joint pattern relative to
spéciation. However, predictable patterns and différences do emerge for
particular groups of organisms (...), and population-genetic considérations
are apparently important déterminants of these patterns (...). ” (Templeton,
1981: 24).
Malgré cette diversité, il semble possible de
rapporter les différents modes de spéciation à
deux grandes catégories. Les spéciations apparte¬
nant à la première catégorie sont des phénomènes
lents, dans lesquels des différences génétiques
s’accumulent graduellement entre populations
séparées ; quand celles-ci se retrouvent en con¬
tact, l’isolement reproducteur entre elles existe
déjà, ou s’établit peu à peu. Les espèces issues
d’un tel type de spéciation peuvent n’être sépa¬
rées que par quelques changements génétiques
“ mineurs ”, portant sur quelques locus structu¬
raux seulement. La morphologie des deux espèces
peut être très similaire ou même identique (notion
d’ “ espèces jumelles ” ou dualspecies ; voir
Bernardi, 1980). Il peut en être de même pour la
structure de leurs chromosomes, pour leur com¬
portement, leur écologie, etc. (sauf éventuelle¬
ment quelques différences comportementales fonc¬
tionnant comme mécanismes pré-éjaculatoires
d'isolement). Ces espèces restent souvent suscep¬
tibles de donner des hybrides viables, du moins
dans des conditions expérimentales.
Dans les cas de spéciation appartenant à la
deuxième catégorie en revanche, les modifica¬
tions génétiques sont plus importantes et bru¬
tales. Sans pour autant concerner la totalité du
génotype comme on le pensait initialement, ces
modifications peuvent être de nature différente,
puisqu’elles peuvent concerner les systèmes de
régulation génétique eux-mêmes, et pas seule¬
ment les gènes de structure. Les spéciations de ce
type ont vraisemblablement lieu surtout dans des
petites populations fondatrices isolées. Elles don¬
nent parfois, mais pas toujours, des espèces très
dissemblables dans leurs morphologies, compor¬
tements, écologies, etc.
Les deux catégories de spéciation, “ graduelle ”
et “ quantique ”, sont fondamentalement distinc¬
tes et se produisent dans des conditions fort
différentes. Chacune de ces deux grandes catégo¬
ries comporte de plus plusieurs modes distincts
de spéciation (Templeton, 1980 b, 1981, 1982).
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
103
Questions de terminologie
Comment désigner les cas de spéciation brusque,
qui ont lieu dans des petites populations fonda¬
trices isolées, et dans lesquelles le génotype subit
une réorganisation fondamentale ? Plusieurs for¬
mules ont été proposées, qui pourraient convenir
pour ce type de spéciation : “ transilience ”
(Galton, 1894; terme repris avec un sens
modifié par Templeton, 1979, 1980 a, 1980 b,
1981, 1982) ; “ genetic révolution ” (Mayr, 1954) ;
spéciation par “ catastrophic sélection ” (Lewis,
1962); “quantum spéciation” (Grant, 1963;
formule reprise par Stanley, 1979) ; “ founder-
flush spéciation” (Powell, 1978); “ regulatory
révolution ” (Templeton, 1979) ; “ peripatric spé¬
ciation ” (Mayr, 1982 b) ; “ rapid spéciation ” et
“ saltational spéciation ” (Ayala, 1982) ; “foun-
der-induced spéciation ” (Carson & Templeton,
1984); etc.
Il est certain que ces différents termes ne sont
pas strictement équivalents les uns des autres. La
plupart d’entre eux furent justement introduits
par leurs auteurs en raison du fait que les
mécanismes (notamment génétiques) supposés
pour ce type de spéciation étaient différents de
ceux postulés par les auteurs précédents. Toute¬
fois il est clair que ces différents concepts sont
apparentés, puisqu’ils désignent tous des cas de
spéciation brusque, et opposent ceux-ci aux
phénomènes de spéciation graduelle et lente qui
ont longtemps été considérés comme les seuls
existants.
La formule de “ révolution génétique ” de
Mayr (1954) a longtemps été employée pour
désigner les cas de spéciation brusque par effet de
fondateur dans une petite population isolée.
Templeton (1979, 1980 a) ayant proposé la
nouvelle formule de “ genetic transilience ",
Mayr (1982 a : 885-886) écrit à ce sujet :
“ Templeton assumed that his modified interprétation of genetic révolu¬
tions would require the introduction of a new term (‘ genetic transilience ’).
However, this change of interprétation is far less than between the species of
Linnaeus, the gene of Johannsen, the mutation of de Vries, and the current
concepts designated by these terms. We would drown in terminology if a
new term were introduced every time a scientific concept was modified.
Furthermore, Galton coined the term ‘ transilience ’ for a major saltation
in a single individual. ”
La remarque de Mayr est justifiée, mais on
s’explique mal alors pourquoi ce même auteur a
éprouvé le besoin de proposer une autre formule,
celle de “ peripatric spéciation ”, pour désigner le
même phénomène (Mayr, 1982 b, 1982 c) ! Pour
notre part, nous estimons avec Bernardi (1956,
1980) et Mayr (1982 a) que seule la règle de
priorité doit être appliquée pour choisir entre
différents termes “ synonymes ”. Toutefois nous
pensons que les termes de “ transilience ” et de
“ révolution génétique ” ne sont pas synonymes,
mais que le deuxième désigne un cas particulier
seulement parmi l’ensemble des phénomènes
visés par le premier.
Galton (1894 : -368) a défini le terme de
transilience par opposition avec celui de diver¬
gence :
“ The phrase of organic stability must not as yet be taken to connote
more than it actually dénotés. Thus far it has been merely used to express
the well-substantiated fact that a race does sometimes abruptly produce
individuals who hâve a distinctly different typical centre, in the sense in
which those words were defined. The inference or connotation is that no
variation can establish itself unless it be of the character of a sport, that is,
by a ieap from one position of organic stability to another, or as we may
phrase it, through ‘ transilienl ’ variation. If there be no such leap the
variation is, so to speak, a mere bend or divergence from the parent form,
towards which the off-spring in the next génération will tend to regress ; it
Source : MNHN, Paris
104
ALAIN DUBOIS
may therefore be called a ‘ divergent' variation. Thus the unqualified word
variation comprises and confuses what I maintain to be two fundamentally
different processes, that of transilience and that of divergence, and its use
destroys the possibility of reasoning correctly in not a few important
matters. The interval leapt over in a transilience may be at least as large as it
has been in any hitherto observed instance, and it may be smaller in any less
degree. Still, whether it has been large or small. a leap has taken place into a
new position of stability. ”
Bien entendu, comme le remarque Mayr
(1982 a, 1982 c), le “ modèle génétique ” évoqué
par Galton (1894), qui consiste en une évolu¬
tion brusque par macromutation chez un seul
individu, est du même type que le modèle du
“ monstre prometteur ” de Goldschmidt (1940),
et n’est plus actuellement soutenable. Un tel
modèle n'était toutefois pas absurde en 1894,
avant la redécouverte des lois de Mendel et
avant la naissance de la génétique des popula¬
tions. Le mérite de Galton (1894) a été de
distinguer deux types fondamentaux d’évolution,
par divergence et par transilience. Cette distinc¬
tion est encore valable de nos jours bien que
d’autres termes aient parfois été utilisés pour la
désigner : “ phyletic gradualism ” et “ quantum
évolution ” (p. ex. : Simpson, 1944, 1953 ; Stan¬
ley, 1979), “géographie spéciation" et “quan¬
tum spéciation” (Ayala, 1982), etc. En accord
avec Templeton (1980 b, 1981, 1982), nous
estimons que les termes de divergence et de
transilience de Galton (1894) doivent être con¬
servés pour désigner les deux grandes catégories
de modes de spéciation.
Par ailleurs, comme l'a montré Templeton
(1980 b, 1981, 1982), la catégorie de la transi¬
lience, tout comme celle de la divergence, n’est
pas homogène. Cet auteur distingue quatre modes
fondamentaux de spéciation au sein de la pre¬
mière catégorie : “ genetic transilience ”, “chro¬
mosomal transilience ”, “ hybrid maintenance ”
et “ hybrid recombination ”. Certains de ces
modes de spéciation ne font nullement appel à
une population fondatrice de petite taille. C’est
ainsi que la spéciation par polyploïdisation peut
se produire en sympatrie et en une seule généra¬
tion (voir à ce sujet Dubois, 1977 b et Bogart,
1980), et pourtant l’espèce polyploïde qui en
résulte peut n’avoir aucun allèle différent de
l’espèce diploïde (ou des deux espèces diploïdes,
dans le cas de l’allopolyploïdie) dont elle découle :
la nouvelle espèce polyploïde peut donner des
hybrides parfaitement viables avec l’espèce (ou
les espèces) diploïde(s) ancestrale(s), mais ces
hybrides produisent des gamètes aneuploïdes et
leur descendance manifeste de graves déséqui¬
libres chromosomiques et n’est pas viable (voir
p. ex. Dubois, 1977 b : 195). Dans de tels cas il
est clair qu’il y a bien eu spéciation par “ transi¬
lience ”, mais nullement “ révolution génétique ”.
Ce n’est qu'après une longue période de sépara¬
tion que l’espèce polyploïde et son (ou ses)
espèce(s) ancestrale(s) auront divergé suffisam¬
ment pour manifester des différences au niveau
génique, et non plus seulement chromosomique.
Parmi les quatre types de transilience reconnus
par Templeton (1980 b, 1981, 1982), seul celui
qu’il nomme “ genetic transilience ”, et que
Carson & Templeton (1984) ont plus tard
appelé “ founder-induced spéciation ”, corres¬
pond au phénomène qui nous intéresse ici. De
plus, comme nous l’avons vu, cette catégorie elle-
même n’est pas homogène. 11 est clair que la
première désignation disponible pour cette caté¬
gorie est celle de spéciation par révolution géné¬
tique (Mayr, 1954). Nous proposons donc de
conserver cette formule pour désigner un des
types, seulement, de la catégorie plus vaste de
la spéciation par transilience. Nous proposons
d’employer ce terme dans un but purement
descriptif, pour désigner les spéciations brusques
dans les populations isolées, ce qui n’implique
nullement un accord avec le modèle proposé, de
manière purement spéculative, par Mayr (1954),
pour expliquer le mécanisme à l’œuvre dans de
telles spéciations. Quand il s’agit de mécanismes,
il nous paraît préférable de les désigner, comme
le font par exemple Barton & Charlesworth
(1984), de noms tels que “ modèle (ou théorie) de
Mayr (1954)”, “modèle de Carson (1975)”,
“modèle de Templeton (1980a)”, etc.
Bien que, selon les règles proposées par Ber-
nardi (1956, 1980), un terme ne doive pas être
rejeté pour “ impropriété ”, notons que celui de
“ révolution génétique ”, qui a été critiqué à cet
égard, nous paraît pour notre part fort bien
choisi :
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
105
“ O has been questioned, with some justification, whether the term
1 révolution ’ was not too strong. The student of history, however, knows
that many révolutions hardly touched any other institution of a country
except the form of its government. Furthermore, nothing ever occurs in
other kinds of populations that even approaches the drastic genetic turnover
of those founder populations that expérience a genetic révolution. ” (Mayr,
1982 b: 1124).
Il est clair par ailleurs que Gould &
Eldredge (1977) voient juste quand ils attribuent
la résistance manifestée par de nombreux biolo¬
gistes à l’égard de la notion d’évolution quan¬
tique, et plus particulièrement de la théorie de la
révolution génétique, à des facteurs idéologiques,
et nous nous associons à leur plaidoyer en faveur
d’une “ philosophie générale du changement ” :
“ We believe that a cohérent, punctuational theory, fully consistent with
Darwinism (though not with Darwin’s own unnecessary preference for
gradualism), will be forged from a study of the genetics of régulation,
supported by the résurrection of long-neglected data on the relationship
between ontogeny and phylogeny (see Gould 1977). Ager (1973, p. 100)
(...) speaks in simile of the tempo that we support as most characteristic of
the way our world works: ‘ The history of any one part of the earth, like the
life of a soldier, consists of long periods of boredom and short periods of
terror ’. ” (Gould & Eldredge, 1977: 147).
Révolution génétique et gêniation
Comme nous l’avons rappelé ci-dessus, il est
maintenant clair qu’il n'existe pas un, mais
plusieurs modèles de spéciation. Il y a tout lieu
de penser également qu’il doit exister plusieurs
modalités de spéciation par révolution génétique :
les modèles de Carson (1975, 1982) et de
Templeton (1980 a) en fournissent déjà deux
possibilités (Carson & Templeton, 1984). Sans
spéculer plus avant sur ces modèles de génétique
des populations, ce qui nous paraît prématuré,
nous voudrions pour terminer ce travail réfléchir
un peu plus sur les relations qui peuvent exister
entre révolution génétique et gêniation.
Soulignons tout d’abord que nous ne pensons
pas que les deux phénomènes soient toujours liés.
En d’autres termes, nous pensons : (1) qu'il peut
y avoir révolution génétique suivie d’une “ simple
spéciation ”, sans apparition d’un nouveau genre ;
(2) que, dans certains cas, un nouveau genre peut
apparaître de manière progressive, graduelle,
notamment dans une lignée soumise à un fort
taux d’anagenèse. Toutefois, nous estimons que,
(3) dans la plupart des cas, la gêniation se produit
à l'occasion d'une révolution génétique. En
d’autres termes, nous estimons que, si les deux
types fondamentaux de gêniation (graduelle et
quantique) existent vraisemblablement, le deuxième
est bien plus fréquent que le premier.
La distinction fondamentale qui sépare, à
notre avis, la gêniation de la “ simple spécia¬
tion ”, est le fait que dans la deuxième les
modifications du génotype portent uniquement
ou principalement sur des gènes de structure,
alors que dans la gêniation elles portent principa¬
lement sur des gènes de régulation (sur le système
génétique “ fermé ” de Carson, 1975, 1982, et de
Sene & Carson, 1977).
Le fait que la modification des systèmes
de régulation génétique puisse entraîner des
transformations fondamentales dans l’expression
génique (notamment lors du développement),
donc dans les caractéristiques de la morphoge¬
nèse et, pour finir, dans la morphologie, la
physiologie, l'écologie des adultes, a été évoqué à
plusieurs reprises ci-dessus. Il fait l’objet d’une
discussion détaillée dans l'ouvrage de Raff &
Kaufman (1983), qui insistent particulièrement
sur le fait que les gènes de régulation, qui jouent
un rôle évolutif considérable, sont en nombre
relativement restreint : il suffira donc de la
fixation, à l'occasion d'une révolution génétique,
d’une mutation ou de quelques mutations seule-
Source : MNHN, Paris
106
ALAIN DUBOIS
ment portant sur de tels gènes, dans une popula¬
tion fondatrice isolée et de petite taille, pour
aboutir à un changement “ dissocié ” au sens de
Lemen & Freeman (1984) et au passage dans une
zone adaptative nouvelle.
À la lumière de ce qui précède, nous croyons
pouvoir formuler les affirmations suivantes :
(1) La naissance d’un nouveau genre n'est pas
un évènement simple et fréquent, en raison à la
fois de contraintes génétiques et développemen¬
tales, et de contraintes écologiques. Les contraintes
du premier type sont connues depuis longtemps,
et exprimées dans des concepts comme la canali¬
sation, la coadaptation, l’épistasie, etc. Elles ont
été évoquées de divers points de vue par exemple
dans les discussions de Mayr (1975, 1982 b) sur
P “ unité ” ou la “ cohésion ” du génotype, dans
celles de Carson (1975, 1982) sur la notion de
système génétique “ fermé ”, dans celles d’ALBERCH
(1980, 1982), Wake (1982 a, 982 b), Wake,
Roth & Wake (1983) et bien d’autres sur le rôle
des contraintes développementales dans les pro¬
cessus évolutifs, etc. Ces contraintes sont évo¬
quées en détail dans le livre de Raff & Kaufman
(1983). Les contraintes écologiques pour leur
part sont évoquées par exemple dans les travaux
de Simpson (1944, 1953) sur la discontinuité des
zones adaptatives, séparées par des zones non-
adaptatives.
(2) En raison de ces contraintes, la naissance
d’un nouveau genre est surtout vraisemblable
dans des conditions exceptionnelles. Ces condi¬
tions peuvent être réunies dans une population
fondatrice de petite taille, soumise à un nouvel
environnement : il peut alors se produire une
révolution génétique, dans laquelle la “ cohésion
du génotype ” est brisée, le système génétique
“ fermé ” dissocié par recombinaison ou par
mutation, et les systèmes de régulation génétique
fondamentalement modifiés, réorganisés. Le phé¬
nomène de révolution génétique se déroule à
l’échelle d’une population et non pas d’un indi¬
vidu isolé. Il s’agit de la fixation, par des
phénomènes de génétique de population (sélec¬
tion, adaptation, etc.), donc graduels même s’ils
sont rapides, de gènes régulateurs nouveaux ou
de nouvelles modalités d’interaction entre ces
gènes. Le modèle proposé pour ce processus
réconcilie les approches moléculaire, développe¬
mentale et populationnelle des phénomènes évo¬
lutifs.
(3) Toutes les révolutions génétiques ne don¬
nent pas naissance à un nouveau genre, mais
certaines le font.
Pasteur (1982) a proposé de distinguer deux
types d’évènements dus à des effets de fondateurs :
l’un, pour lequel il emploie le nom de transilience
génétique, serait très brusque, presque instan¬
tané ; l’autre, qu’il appelle révolution génétique,
serait plus étalé dans le temps. Cet auteur a
suggéré que la naissance d’un nouveau genre
devait exiger un processus de révolution géné¬
tique étalé sur une très longue période de temps,
permettant de franchir le fossé qui sépare deux
zones adaptatives. Pour ce processus, il a pro¬
posé le nom de “ hopeful transilience ” (Pas¬
teur, 1982), ou, en français, “hypertransi-
lience” (Pasteur, 1985 b). Il donne pour illus¬
trer ce modèle l’exemple convaincant du genre de
Gekkonidae malgaches Millotisaurus, pour
lequel dès son travail de 1964, dont on relira avec
profit la discussion, il employait la formule
simpsonienne de “ genèse quantique d’un taxon
de catégorie supérieure” (Pasteur, 1964 : 105).
Il ne nous paraît cependant pas indispensable
de faire appel à une phase d’instabilité de longue
durée pour expliquer tous les cas de géniation
par effet de fondateur. La particularité de la
révolution génétique étant précisément de disso¬
cier le système génétique “ fermé ” et de rendre
possible la reconstruction d’un nouveau com¬
plexe génétique coadapté, ce processus permet
précisément le passage rapide d’une zone adapta¬
tive à l’autre, sans “ s’attarder ” dans les zones
inadaptatives qui séparent celles-ci. De plus,
comme le souligne Carson (1982), les espèces
jeunes, qui n’ont pas encore eu le temps de
reconstituer un système génétique “ fermé ”, sont
susceptibles plus que d’autres d’entrer de nou¬
veau dans des phases de déséquilibre aboutissant
à de nouvelles spéciations :
“ It may well be that an old mature species becomes so locked into
obligatory balances that this condition is not conducive to the formation of
new species, since the genetic System is résistant to the disorganization
phase. Such old species thus may not be competent for the budding off of
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
107
new ones; they may be looked upon as having essentially become inert from
the evolutionary point of view.
Conversely, a fairly young species that has perhaps been through only
several thousand générations of organizational balance may be capable of
early budding off populations capable of disorganization and reorganiza-
tion. This may account for the repeated observation, in the contemporary
fauna and flora, of clusters of very closely related species (‘ explosive
spéciation '). I refer to species clusters found in some freshwater lakes (eg
Lake Baikal) or species in clusters such as are found in Hawaiian
drosophilids. ” (Carson, 1982: 425).
Pour l’apparition de Millotisaurus comme pour
d’autres cas semblables, il faut donc sans doute
supposer une série de spéciations par révolutions
génétiques successives plutôt qu’une longue période
de déséquilibre “ entre ” deux genres.
Les révolutions génétiques qui interviennent
dans le processus de géniation doivent être d’un
type particulier, ou être suffisamment “impor¬
tantes ” en termes de remaniements génétiques,
pour avoir les trois conséquences suivantes, qui
caractérisent la naissance d’un nouveau genre
(selon la conception du genre que nous avons
développée ci-dessus) : (a) une modification de la
morphologie, dont le facteur “ forme ” se trouve
dissocié pour un temps du facteur “ taille ”
(“ decoupled event ” de Lemen & Freeman,
1984) ; (b) une isolation génétique postzygotique
vis-à-vis de l’espèce ancestrale, avec laquelle
l’hybridation devient impossible, en raison de
l’incompatibilité des systèmes génétiques des
deux espèces durant le développement de l’em¬
bryon hybride ; (c) une modification d’autres
dimensions de Pholomorphe, et notamment un
changement d’écologie et un passage dans une
zone adaptative nouvelle. À notre avis ces trois
phénomènes ne constituent pas des évènements
indépendants, mais sont ensemble les résultats
d’un unique évènement de “ révolution géné¬
tique ”. Ces trois caractéristiques distinguent la
géniation de la “ simple spéciation ”, c’est-à-dire
des phénomènes de spéciation qui entraînent
seulement une multiplication d’espèces au sein
d’un même genre, ce qui correspond à ce que
Lemen & Freeman (1984 : 1234) appellent
“ diversification in size within one shape group ”.
La “ simple spéciation ” n’est pas accompagnée
d’un changement de morphologie et d’écologie
aussi important que celui qui sépare deux genres
tels que nous les définissons. Dans quelques cas,
la perte de l’aptitude à l’hybridation peut surve¬
nir au cours d’évènements de “ simple spécia¬
tion ” : ceci n’est pas çontradictoire avec ce qui
précède, dans la mesure où l’incapacité de deux
espèces à s’hybrider peut être causée par quel¬
ques facteurs génétiques seulement, parfois un
seul gène. Cette incapacité n’a donc aucune
signification évolutive ou systématique particu¬
lière. En revanche, le fait que deux espèces
restent susceptibles de donner des hybrides adultes
viables traduit le fait que leurs systèmes de
régulation génétique sont restés compatibles,
donc très voisins, et donc que les deux espèces
restent membres d’un même genre.
(4) Nous avons vu que, dans une conception
synthétique de la classification, les genres peu¬
vent être définis par trois types de critères. Ceux-
ci représentent les trois faces d’une même réalité :
unités génétiques, phylogénétiques et écologiques,
les genres sont des unités évolutives, qui existent
comme telles dans la nature. A la lumière de ce
qui précède, le genre apparaît comme une caté¬
gorie cruciale, qui traduit le fait qu’une espèce
est sortie de la zone adaptative des espèces
ancestrales et commence à conquérir un nouveau
milieu. Le genre est ainsi la première des catégo¬
ries supérieures, et pas seulement un “ groupe
d’espèces voisines Les genres ainsi définis sont
à la fois des clades et des grades. L’apparition
d’un nouveau genre est un phénomène qualitati¬
vement différent de la “ simple spéciation ” : une
fois qu’une espèce a franchi un “ fossé ” de
déséquilibre adaptatif et “ accosté ” dans une
nouvelle zone adaptative, une nouvelle explosion
de spéciation pourra y avoir lieu. En ce sens, et
sous forme d’abord d'une seule espèce, le genre
“ préexiste ” aux espèces qui le composeront, son
apparition permet leur multiplication. Après
l’arrivée dans le nouveau grade, la radiation peut
éventuellement donner naissance à des espèces de
mieux en mieux adaptées et l’espèce ancestrale
du genre peut disparaître, mais c’est elle qui a
permis la spéciation ultérieure. En ce sens chaque
genre est clairement un taxon naturel, traduisant
Source : MMHN, Paris
108
ALAIN DUBOIS
l'existence d’un phénomène réel dans la nature
(voir aussi à ce sujet Schaefer, 1976).
(5) Les genres ainsi conçus peuvent avoir une
" taille ” très variable, certains étant monoty¬
piques, d’autres très vastes (plusieurs centaines
ou même milliers d’espèces). Plutôt que de tenter,
par divers artifices, de démanteler les genres
“ trop vastes ” et de regrouper les genres “ trop
petits ”, par exemple en exigeant que la taille des
“ fossés ” qui séparent les genres soit inverse¬
ment proportionnelle à la taille de ces derniers
(Mayr, Linsley & Usinger, 1953 ; Mayr, 1969),
nous croyons au contraire qu’il faut respecter
cette disparité, car elle traduit un phénomène
réel. Les grands genres sont des genres qui ont
“ réussi ”, qui ont conquis une zone adaptative
large. Les petits genres en revanche se trouvent
dans des zones adaptatives plus étroites ou déjà
en partie occupées par des espèces d’origine
phylogénétique différente. Ce serait vider la
notion de genre de beaucoup de son sens que de
briser automatiquement les grands genres. Il est
alors utile de reconnaître, au sein des genres, des
sous-unités taxinomiques : le dernier chapitre de
ce travail est consacré à un bref examen de celles-
ci.
CONCLUSION
Bien que le présent mémoire soit principale¬
ment consacré à la discussion des critères utili¬
sables pour reconnaître les genres en zoologie, et
notamment du nouveau critère d’hybridabilité, il
nous a paru utile de nous pencher sur les
mécanismes susceptibles de rendre compte du
processus de géniation. La discussion qui précède
s'appuie sur l’état actuel de nos connaissances en
matière de spéciation animale : comme on l’a vu,
celles-ci sont fort incomplètes, et la part des
hypothèses est encore importante. Il se pourrait
fort que certaines de celles-ci doivent être modi¬
fiées, ou même totalement abandonnées, dans
l'avenir. Soulignons toutefois que ces modifica¬
tions éventuelles ne devraient pas infirmer la
validité des principales propositions que nous
avons faites dans ce travail. En d’autres termes,
s’il est vrai que le critère d’hybridabilité pour
reconnaître les genres a l’avantage d’être en
accord avec le modèle de géniation proposé ci-
dessus (ce qui lui donne à notre avis toute sa
signification biologique et évolutive), les deux
toutefois peuvent être dissociés : il n’est pas
indispensable d’adhérer à ce modèle de génia¬
tion pour accepter le critère d’hybridabilité, qui
présente, comme nous l’avons vu, beaucoup
d’avantages pratiques, indépendamment de la
signification biologique et évolutive que nous lui
accordons. Une telle adhésion n’est pas non plus
nécessaire pour accepter le terme de géniation :
celui-ci est purement descriptif, il désigne un
phénomène évolutif indéniable, quels que soient
les modèles que l’on propose pour en rendre
compte. Si l’on reconnaît avec Gould &
Eldredge (1977 : 139)
“ that the importance of a phenomenon is not recognized unless it has a
spécial name ",
il faut admettre que l’absence jusqu’en 1981 d’un
terme propre pour désigner l’apparition d’un
nouveau genre traduit le manque d’intérêt des
évolutionnistes pour ce type d’évènements jus¬
qu’à présent : nous voulons espérer que le
présent travail suscitera un regain de réflexions et
de recherches à cet égard.
Source : MMHN, Paris
LES CATÉGORIES TAXINOMIQUES
ENTRE LE GENRE ET L’ESPÈCE
SUPERSPECIES, ULTRASPECIES ET SUPRASPECIES
Nous ne reviendrons pas ici sur la définition,
l’historique et la synonymie des catégories de
superspecies et d 'ultraspecies : le lecteur est prié
de se reporter à leur sujet au travail de Bernardi
(1980). Cet auteur s’est appliqué à éclaircir les
problèmes, et à montrer que les nombreuses
catégories forgées par les systématiciens dans le
passé pour prendre place entre le sous-genre et
l’espèce pouvaient se ramener à quelques-unes
seulement, dont la superspecies de Mayr (regrou¬
pant des prospecies de Birula) et l’ultraspecies
de Kiriakoff (regroupant des dualspecies de
Pryer) sont les deux plus importantes. Espérons
que cette mise au point fera autorité et que, à
dater de ce travail, tous les systématiciens et
évolutionnistes emploieront les mêmes termes
pour désigner les mêmes phénomènes.
L’objectif de la démarche de Bernardi est
“ de transformer les catégories taxinomiques en un instrument de travail
pour l’étude de l’évolution au (lieu) d’être un obstacle à cette étude. ”
(Bernardi, 1962 : 333).
C’est pourquoi il s’avère nécessaire de recon¬
naître plusieurs catégories entre le genre et
l'espèce, ces catégories n’étant pas nécessaire¬
ment emboîtées les unes dans les autres comme
c’est le cas dans le reste de la hiérarchie linnéenne :
il est ainsi tout à fait possible qu’un ensemble
d’espèces constitue à la fois une superspecies et
une ultraspecies.
Dans le volume-même où figure le travail de
Bernardi (1980), Gênermont & Lamotte (1980)
ont proposé une nouvelle catégorie superspé¬
cifique et infrasubgénérique, celle de supraspe-
cies, qui regroupe en fait toutes les catégories
supraspécifiques définies par Bernardi (1980).
La démarche de ces auteurs est donc inverse de
celle de Bernardi (1980) : ils proposent de réunir
sous un même nom, dans une même catégorie,
des ensembles d’espèces traduisant des phéno¬
mènes évolutifs bien différents, au lieu de réser¬
ver un terme distinct à chacun de ces phéno¬
mènes. La supraspecies de Gênermont & Lamotte
(1980) est une catégorie taxinomique dépourvue
de signification évolutive précise et qui a un
intérêt principalement “ pratique ”. Alors que
l’emploi des catégories discutées par Bernardi
(1980) devrait inciter les auteurs à affiner autant
que possible leurs analyses des phénomènes
évolutifs, l’emploi de la supraspecies tendrait
plutôt à décourager une telle entreprise, et pour
cette raison ne nous paraît pas recommandable.
Source : MNHN, Paris
110
ALAIN DUBOIS
Complexe d’espèces et groupe d’espèces
La plus intéressante, pour l’évolutionniste, des
catégories immédiatement supérieures à l'espèce,
est certainement celle de la superspecies. Très
schématiquement, on peut concevoir la superspe¬
cies comme suit : lorsqu’une espèce a une aire de
répartition relativement vaste, et que celle-ci est
scindée en plusieurs zones discontinues, il peut y
avoir évolution divergente, en allopatrie, des
divers ensembles de populations ; ceux-ci peu¬
vent rester membres d’une même espèce, dont ils
constituent les sous-espèces, mais ils peuvent
aussi atteindre le statut spécifique. Ces divers
groupes peuvent alors être désignés comme les
prospecies d'une même superspecies. Lorsqu’une
zone de contact secondaire s'établit entre deux
prospecies, il peut y avoir instauration dans cette
région d'une “ zone de chevauchement et d’hybri¬
dation ”, et les deux espèces ont dès lors une
distribution parapatrique (voir p. ex. Dubois,
1977 b).
La distribution parapatrique est maintenue
comme telle, pendant un certain temps, grâce à
des mécanismes souvent mal connus : il semble
que ce soit la simple présence de chacune des
deux espèces qui soit la barrière qui interdise à
l’autre d'être présente au-delà. Mais il s'agit là
d’une situation transitoire, qui ne peut se mainte¬
nir durant des périodes géologiques importantes.
Deux évolutions fondamentales peuvent être
envisagées à partir de cette situation : soit les
deux espèces continuent à s’exclure mutuellement
dans les régions qu’elle occupent, mais la zone de
contact entre elles se déplace progressivement,
jusqu’à l’élimination de l’une des deux, rejetée
contre une barrière naturelle (Dubois, 1977 b :
173) ; soit la divergence génétique ou éco-étholo-
gique entre les deux espèces se poursuit, autori¬
sant peu à peu celles-ci à devenir sympatriques,
au moins dans certaines régions.
Dans ce dernier cas, il n’est plus possible de
parler de superspecies. On peut alors parler de
complexe d'espèces ou de groupe d’espèces. Ces
deux catégories sont souvent employées indiffé¬
remment, de manière relativement informelle,
par les auteurs. Il nous semble toutefois qu’il
pourrait être utile de les appliquer à deux
situations évolutives légèrement différentes, et ce
faisant de poursuivre le travail de clarification
terminologique de Bernardi (1980).
Le complexe d’espèces pourrait correspondre
au premier stade évolutif qui succède à la
superspecies après l’instauration d’une sympatrie
au moins partielle entre deux (ou plusieurs)
espèces. À ce stade l’hybridation peut encore
avoir lieu, quoique assez exceptionnellement,
dans la nature. Notons toutefois que les hybrides
obtenus sont alors soit non viables, soit stériles,
et ne sont donc pas à l’origine d’un flux génique
efficace (avec introgression) entre les deux espèces,
car sinon nous nous trouverions dans la situation
de deux entités n’ayant pas réellement atteint le
statut d’espèces mais correspondant à ce que
Bernardi (1980) appelle des quasispecies ou des
vicespecies.
L’hybridation naturelle tend ensuite à dispa¬
raître, pour être totalement ou presque totale¬
ment absente dans le cas du groupe d’espèces,
dont de surcroît les espèces peuvent être large¬
ment sympatriques, et ne plus retenir grand trace
de leur ancienne distribution allopatrique ou
parapatrique. Les espèces d’un groupe d’espèces,
toutefois, restent encore morphologiquement fort
ressemblantes à l’espèce ancestrale unique dont
elles descendent, ce qui leur donne cet “ air de
famille” dont parle Pasteur (1964 : 118), qui
remarque de plus que les groupes d’espèces
“ sont des entités à signification essentiellement phylogénique qui peuvent
ne pas être utilisables pour la détermination : ils se définissent positivement
par les affinités qui rapprochent certaines espèces les unes des autres, non
pas dichotomiquement et négativement par des critères diagnostiques ; ils ne
sont pas forcément discriminables les uns des autres avec absolu. ”
(Pasteur, 1964 : 97).
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
111
Il existe divers degrés de complexification, à la
suite de spéciations supplémentaires au sein du
groupe, et, dans un but purement pratique, il
peut être utile de reconnaître des subdivisions
supplémentaires : sous-groupe, super-groupe d’es¬
pèces, etc. (voir p. ex. Dubois, 1976, 1977 c;
Dubois & Khan, 1980; Dubois & Matsui,
1983). Ces diverses catégories n’ont aucun statut
formel en systématique et sont uniquement des
conventions utiles.
Les groupes d'espèces sont des taxons bien
moins diversifiés que les genres. De même qu’une
espèce à large distribution peut être subdivisée en
sous-espèces, un genre à vaste répartition peut
l’être en groupes d’espèces. Les groupes d’espèces
se forment plutôt, mais pas nécessairement, en
allopatrie : il s'agit alors d’une différenciation
géographique au sein d’un genre. Mais si la zone
adaptative du genre ne présente pas de change¬
ments majeurs dans toute l’aire du genre, il y
aura peu de divergence entre les groupes d’espè¬
ces, notamment pas de divergence écologique,
chaque groupe jouant un rôle similaire dans
chaque région. Un bon exemple à ce sujet est le
genre cosmopolite d’Amphibiens Anoures Bufo
(Blair, 1972 a).
Chaque spéciation implique toutefois une cer¬
taine divergence écologique, à l’échelle des espèces,
permettant que plusieurs groupes d’espèces soient
sympatriques. Le nombre de groupes d’espèces
sympatriques dans une même région reste néan¬
moins limité, comme l’illustre aussi le genre Bufo
(Blair, 1972 a).
II peut être bon d’envisager brièvement la
notation des différentes catégories de taxinomie
évolutive que nous venons d’évoquer. Pour l’ins¬
tant, les auteurs qui veulent exprimer l’apparte¬
nance d’une espèce à un complexe ou à un
groupe d’espèces sont obligés de recourir à une
périphrase, du type : “ Rcma palus tris, du groupe
de Rana pipiens Le mode de notation exposé
par Bernardi (1980 : 413-414), et qui a récem¬
ment été intégré dans le Code international de
Nomenclature zoologique (Anonyme, 1985), per¬
met d’alléger cette notation. L’exemple précédent
pourrait ainsi s’écrire : Rana (gr. pipiens) palus-
tris. Les quatre catégories supraspécifiques et
infrasubgénériques envisagées ci-dessus pourraient
être distinguées, dans une telle notation, par
l’emploi au sein de la parenthèse de l’une des
quatre abréviations suivantes ; supersp. pour
superspecies, cplx. pour complexe d’espèces, gr.
pour groupe d’espèces et ultrasp. pour ultraspe-
cies.
Le synklepton
Durant les vingt dernières années, divers tra¬
vaux ont mis en évidence l’existence dans la
nature de “ formes ” animales particulières qui
ne peuvent pas être considérées comme de
“ vraies espèces ”, telles que les formes uni-
sexuées, gynogénétiques et hybridogénétiques, de
poissons des genres Poeciliopsis et Poecilia (voir
p. ex. Schultz, 1977), ou les formes hybridogé¬
nétiques d’Anoures du genre Rana (voir p. ex.
Dubois, 1977 b, 1982 c).
Toutes ces formes, malgré leur diversité, ont
les caractéristiques suivantes en commun :
(1) Elles sont d’origine hybride. Certaines
d’entre elles proviennent d’hybridations entre
deux “ bonnes ” espèces, d’autres d’hybridations
entre une “ bonne ” espèce et une forme hybride.
(2) Ces formes ne se comportent pas généti¬
quement comme de “ bonnes ” espèces, mais ont
les caractéristiques génétiques des clones. Les
formes hybridogénétiques sont des hémiclones, et
les formes gynogénétiques des clones à part
entière.
(3) Ces formes ne peuvent pas se perpétuer
seules dans la nature. Elles ont besoin de
“ voler ” des gamètes à de “ bonnes ” espèces
pour réaliser leur reproduction, ayant ainsi recours
à une sorte de “ parasitisme sexuel ”.
Insistant sur le fait que de telles formes ne
peuvent être considérées comme de vraies “ espèces
biologiques ” (lesquelles se reproduisent et évo¬
luent indépendamment les unes des autres, et se
caractérisent par une reproduction sexuée bipa-
rentale, comportant un flux génique potentielle¬
ment libre entre tous les membres de l’espèce, des
recombinaisons entre les génomes parentaux
pendant la méiose, etc.). Dubois & Günther
Source : MNHN, Paris
112
ALAIN DUBOIS
(1982) ont proposé de désigner ces formes du
nom de kleptons, et d'appeler synkleptons les
groupes consistant en deux “ bonnes espèces ”
(ou plus) et un (ou plusieurs) klepton(s) issu(s) de
l’hybridation de ces espèces. Il ont proposé de
considérer les kleptons comme des taxons du
groupe-espèce, appartenant à une troisième caté¬
gorie taxinomique distincte de celle d’espèce et
de sous-espèce, et il ont suggéré des règles pour
la nomenclature de ces formes. Ainsi, au sein du
synklepton esculenta du genre Rana, présent
dans toute l’Europe, où il comporte plus d'une
dizaine d’espèces et de kleptons distincts (Dubois,
1982 c), et où existent de surcroît de nombreux
types différents de populations (Günther, 1983),
les noms suggérés pour les diverses formes
existantes sont du type Rana (synkl. esculenta)
lessonae pour les espèces, et Rana (synkl. escu¬
lenta) kl. esculenta pour les kleptons.
Synkleptons et kleptons sont des unités évolu¬
tives indéniables dans la nature : ce sont des
unités phylogénétiques et génétiques (au sein
desquelles des échanges génétiques continuent à
avoir lieu entre formes séparées) et des unités
écologiques (voir Dubois & Günther, 1982). Les
kleptons peuvent se maintenir comme tels dans
la nature pendant de longues périodes (parfois
des milliers d’années), mais ce ne sont pas
nécessairement des culs-de-sac évolutifs : ils
peuvent constituer des stades intermédiaires
menant à d’autres formes, comme de “ bonnes ”
espèces bisexuées polyploïdes (voir notamment
Dubois, 1977 b et Bogart, 1980).
Pour l’instant, kleptons et synkleptons ne sont
connus avec certitude que chez les Vertébrés,
mais, ainsi que nous l’avons suggéré (Dubois &
Günther, 1982), il est fort possible que des
situations similaires existent aussi chez les
invertébrés, où elles n’ont pas encore été recon¬
nues comme telles. Il est probable que ces
situations sont bien plus abondantes dans la
nature qu’on ne l’a cru jusqu’à présent, et que
divers ensembles considérés jusqu’ici comme des
“ groupes d’espèces ” s’avéreront dans l’avenir
être des synkleptons, composés de “ bonnes ”
espèces et de kleptons.
Le sous-genre
Introduction
Bien que reconnue officiellement par le Code
international de Nomenclature zoologique, la caté¬
gorie du sous-genre est employée de manière très
inégale dans les différentes branches de la zoo¬
logie. Pour beaucoup d’auteurs, il s’agit simple¬
ment d’un “ petit genre ” ou d’un “ grand
groupe d’espèces ”. Le sous-genre est rejeté par
certains auteurs, notamment ceux qui estiment
gênante la présence d’un nom latin, qui risque
ensuite d’être élevé au rang générique (Dunn,
1943 ; Duellman, 1977). Une telle conception
semble indiquer que c’est la classification qui
reflète la nomenclature, et pas l’inverse, ce qui est
inacceptable en théorie et fort inquiétant si cela
arrive en pratique.
Dans le cadre de la définition du genre ici
proposée, il semble que le sous-genre puisse être
conçu comme une catégorie distincte à la fois du
genre et du groupe d’espèces, et qui permettrait
de souligner l'existence de phénomènes évolutifs
d’un type différent. Pour illustrer de manière
concrète ces différences, nous ferons largement
appel ci-dessous à des exemples, pris dans le
groupe des Amphibiens.
Le sous-genre pourrait être employé dans deux
situations particulières :
(1) Il paraît tout d’abord indiqué de recon¬
naître des sous-genres lorsqu’on peut déceler, au
sein d’un genre, une tendance manifeste à Y amé¬
lioration, raffinement progressif de l’adaptation
des espèces à la zone adaptative du genre : les
premières espèces accostant dans la zone y sont
encore assez mal adaptées, les suivantes le sont
plus finement. Il peut y avoir une tendance au
remplacement des premières par les suivantes (les
sous-genres étant alors successifs), tout comme il
est possible, dans certaines conditions, que les
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
113
deux sous-genres subsistent ensemble, éventuelle¬
ment dans des régions différentes. Un bon
exemple dans ce domaine est le cas des deux
sous-genres du genre asiatique d’Amphibiens
Anoures Scutiger, qui montrent deux étapes
successives, d’ailleurs non clairement séparées
par une discontinuité, dans l’adaptation à la vie
torrenticole de haute altitude (Dubois, 1979 a,
1980 b).
(2) Un deuxième cas où la notion de sous-
genre peut s’appliquer est celui où la zone
adaptative d’un genre est assez large, ou assez
diversifiée, pour permettre une subdivision en
plusieurs sous-zones contigües, dans lesquelles
des groupes d’espèces se spécialisent (ce qui
n’exclut pas que d’autres espèces ou groupes
d’espèces conservent une écologie moins spécia¬
lisée, couvrant l’ensemble de la zone adaptative
ou plusieurs sous-zones). Ces sous-genres sont
alors contemporains et éventuellement sympa-
triques, se partageant les ressources et les niches.
Un bon exemple dans ce cas est le genre Rana,
dont la zone adaptative est exceptionnellement
large et s’est découpée en plusieurs sous-zones,
qui correspondent à autant de sous-genres (Bou-
LENGER, 1918, 1920; Dubois, 1975, 1976, 1981 b,
1984 a, 1984 e).
Cette spécialisation au sein d’une zone, qui
n’implique aucune discontinuité, est distincte du
passage dans une zone différente. Il est possible
de poser le postulat (Dubois, 1975, 1976, 1981 c,
1982 a) que, dans ce cas, les changements géné¬
tiques qui ont eu lieu seraient mineurs et donc
éventuellement réversibles, qu’ils ne constitue¬
raient pas une véritable révolution génétique.
Les critères du sous-genre
D’une telle conception du sous-genre découle
la possibilité d’employer trois types de critères
pour distinguer sous-genre de genre.
Hybridabilitè
Les espèces de divers sous-genres d’un même
genre, malgré d’éventuelles différences relative¬
ment importantes sur les plans de la morphologie
et de l’écologie, peuvent être susceptibles de
donner entre elles des hybrides adultes viables.
L’emploi de ce critère d’ hybridabilitè, longue¬
ment discuté plus haut, permettrait de trancher
définitivement dans un bon nombre de pro¬
blèmes systématiques sur lesquels les auteurs se
sont longtemps divisés. Il existe en effet de
nombreux cas où il est clair que deux ensembles
d’espèces sont très voisins, mais en même temps
présentent des différences significatives. De tels
cas ne sont pas rares notamment chez les
Amphibiens, où de plus, depuis Noble (1924), la
catégorie du sous-genre est tombée en disgrâce.
Les auteurs sont alors placés devant l’alternative
suivante : ou bien il s’agit de deux genres, ou
bien de simples groupes d’espèces. Certains
auteurs insistant sur les différences et les autres
sur les ressemblances, on a souvent assisté, sans
que la découverte de nouveaux faits le justifie, à
un va-et-vient entre ces deux attitudes, ce qui est
largement préjudiciable à la stabilité de la nomen¬
clature. Dans bien des cas, l’attitude inter¬
médiaire, consistant à les considérer comme
sous-genres d’un même genre, semble à même de
résoudre au mieux le problème, en affirmant à la
fois la ressemblance (même genre) et la différence
(sous-genres différents).
Un très bon exemple à ce sujet est le problème
du statut des “ Rainettes ” américaines regrou¬
pées sous le nom de Pseudacris (voir Dubois,
1982 a, 1984 b). Ce nom est d’un usage très
ancien en Amérique du Nord et pour cette raison
les auteurs le conservent comme nom générique
bien que les caractères qui séparent Pseudacris de
Hyla soient assez faibles. C’est ainsi que Duell-
man (1970 : 642) écrit :
“ The frogs of the genus Pseudacris differ from most North and Middle
American Hyla by having small dises and greatly reduced webbing on the
feet. No other external features will distinguish them from Hyla. If these
frogs occurred in South America, they probably would not hâve been
recognized generically. ”
Source : MNHN, Paris
114
ALAIN DUBOIS
Les espèces groupées sous Pseudacris sont en
effet manifestement proches d’un point de vue
phylogénétique de certains groupes de Hyla.
comme en témoignent l’étude des chants (Blair,
1958, 1959), de l’ostéologie (Gaudin, 1974) et
des albumines (Maxson & Wilson, 1975), ainsi
que le fait que certaines combinaisons peuvent
donner des hybrides (Ralin, 1970). Il est vrai
néanmoins que les Pseudacris ont un faciès
différent et un type d’écologie particulier, ces
espèces étant qualifiées de “ terrestrial ” ou “ter-
restrial-fossorial ” par Ralin (1970 : 44). Il existe
donc à la fois de bons arguments pour considérer
que ces espèces sont des Hyla et pour considérer
que ce sont des Hyla “ pas comme les autres ”. Il
paraît donc tout indiqué de traiter Pseudacris
comme un sous-genre de Hyla, ce que jusqu’à
nos travaux, malgré d’abondantes discussions
sur le problème de “ la validité de Pseudacris ”,
aucun auteur ne semble avoir songé à faire, le
problème étant toujours posé dans les termes de
la fausse alternative : “ c’est un genre ou ce n’est
rien ”.
Un deuxième exemple peut être emprunté aux
Amphibiens Urodèles, chez lesquels la réussite
de l’hybridation entre l’espèce européenne
Pleurodeles waltl et l’espèce asiatique Tylototri-
ton verrucosus (Ferrier, Beetschen & Jaylet,
1971) suffit à elle seule pour considérer, à notre
avis, les deux espèces actuelles de Pleurodeles et
les quatre espèces actuelles de Tylototriton
(Thorn, 1969; Nussbaum & Brodie, 1982)
comme appartenant à un seul genre Pleurodeles,
tout en les maintenant dans deux sous-genres
distincts, auxquels il faut ajouter un troisième
sous-genre Echinotriton (voir Nussbaum &
Brodie, 1982; Frost, 1985; Dubois, 1987 b).
Réversibilité évolutive des caractères
Un deuxième critère intéressant est celui de la
réversibilité évolutive des caractères adaptatifs.
Le fait que cette réversibilité soit possible traduit
le fait que ces caractères sont déterminés par un
très petit nombre de gènes, éventuellement par
un seul gène de régulation. Il est permis de citer à
ce sujet quelques exemples chez les Amphibiens.
La présence ou l’absence de ventouses à
l’extrémité des doigts et orteils a pendant long¬
temps été considérée comme un caractère impor¬
tant, permettant de définir des genres, sinon des
familles d'Anoures. Il est aisé toutefois de cons¬
tater que de telles ventouses sont apparues de
manière indépendante et parallèle dans de nom¬
breuses lignées d’Anoures. Des espèces d’un
même genre, parfois très voisines, peuvent diffé¬
rer entre elles pour ce caractère : c’est ainsi que
certaines espèces sont “ intermédiaires ” à ce titre
entre les sous-genres Rana et Hylarana du genre
Rana (Boulenger, 1920) ou que des espèces qui
appartiennent manifestement au sous-genre Hyla¬
rana, comme Rana galamensis et Rana darlingi en
Afrique (Laurent, 1956) ou comme Rana mala-
barica en Asie (Dubois, 1981 b), sont dépourvues
de ventouses. Il semble bien qu’il puisse suffire
d’une seule mutation ou d’un très petit nombre
de mutations pour déterminer la présence de
dilatations terminales à l’extrémité des doigts et
orteils chez une espèce qui en est habituellement
dépourvue (Smith & List, 1951). Même si,
comme c’est vraisemblablement le cas, de telles
“ dilatations ” ne sont pas identiques à de vraies
ventouses, il semble clair que la présence ou
l’absence de ventouses est chez les Anoures un
caractère très labile, susceptible d’apparaître ou
de disparaître indépendamment dans différentes
lignées, et qui ne saurait permettre à lui seul de
séparer des genres.
De la même manière, la présence de phalanges
intercalaires, pourtant considérée par certains
auteurs comme suffisante pour définir des familles
d’Anoures, semble aussi un caractère de peu
d’intérêt, puisque des phalanges surnuméraires
peuvent apparaître à titre d’anomalies chez des
espèces qui n’en présentent pas habituellement
(Dubois, 1974 b). Il en va de même pour la
présence d’épines nuptiales sur la poitrine et les
bras des mâles reproducteurs, ces caractères
étant apparus indépendamment dans diverses
familles et pouvant faire défaut chez des espèces
très voisines d’espèces qui en sont pourvues,
comme c’est le cas entre les espèces presque
jumelles Rana liebigii et Rana vicina (Dubois,
1980 a). Citons enfin l’absence d’un orteil aux
pattes postérieures, qui a parfois été considérée
comme un caractère générique, par exemple pour
séparer Salamandrella de Hynobius, alors que
l’ectrodactylie se rencontre dans certaines popu¬
lations de Hynobius (Maruyama, 1977) et qu’on
sait qu’elle peut être, dans certains cas, d’un
déterminisme simple, monogénique, chez les
Amphibiens (Dubois, 1977 a).
Le critère de la réversibilité peut également
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
115
être considéré de manière négative. Il est clair
que certaines structures morphologiques ou cer¬
taines adaptations écologiques, physiologiques,
etc., dépendent d’un déterminisme génétique
complexe et ne permettent pas d’envisager une
réversibilité vraie, c’est-à-dire un simple retour
en arrière à des conditions strictement identiques
aux conditions ancestrales, plésiomorphes, ce qui
impliquerait pour ainsi dire une “ contre-révolu¬
tion génétique ”. C’est ainsi que la ventouse
ventrale des têtards rhéophiles d 'Amolops (Inger,
1954, 1966) ne semble pas pouvoir être perdue à
peu de frais et il est permis de supposer que le
têtard d’une espèce issue du genre Amolops mais
qui serait retournée secondairement à un mode
de vie non torrenticole garderait quelque trace de
la morphologie très particulière de ses ancêtres
proches, et en tout cas manifesterait très vraisem¬
blablement des différences notables avec les têtards
du genre Rana, d’où le genre Amolops est sans
doute issu (Dubois, 1982 a; voir aussi Kura-
moto, Wang & Yü, 1984).
Un autre exemple intéressant à ce titre est celui
des Anoures africains actuellement réunis dans le
genre Nectophrynoides (Grandison, 1978). Cet
ensemble d’espèces constitue manifestement une
unité homophylétique, séparée par un “ fossé ”
morphologique net du genre Bufo et des autres
genres de Bufonidae (Grandison, 1978). Toute¬
fois, malgré le faible nombre d’espèces de ce
groupe actuellement connues, celles-ci présentent
une grande diversité de types de reproduction et
de développement, qui peuvent être classés en
quatre catégories principales (Grandison, 1978 ;
Wake, 1980). Ces quatre groupes manifestent
entre eux des différences qui traduisent très
vraisemblablement des changements génétiques
importants et irréversibles, et il paraît fort
indiqué de rendre compte de ce phénomène
important en subdivisant cet ensemble en quatre
genres distincts (Dubois, 1982 a, 1987 b) : un
premier correspond à N. osgoodi, qui pond dans
l’eau de nombreux œufs petits et pigmentés qui
donnent naissance à des têtards de type classique
(Grandison, 1978); un deuxième genre com¬
prend N. malcolmi, qui pond à terre des œufs
gros, peu nombreux et dépigmentés, et dont le
déroulement se déroule hors de l’eau (Grandi¬
son, 1978) ; un troisième genre, qui conserve le
nom Nectophrynoides, regroupe les espèces ovo¬
vivipares comme N. tornieri et N. viviparus, à
œufs gros et peu nombreux (Lamotte & Xavier,
1972; Lamotte & Lescure, 1977); enfin un
quatrième genre accueille les espèces vivipares N.
occidentalis et N. liberiensis, à œufs petits et peu
nombreux (Lamotte & Lescure, 1977; Xavier,
1979). Rien ne s’oppose à la création d’une sous-
famille des Tornieriobatinae (Dubois, 1982 a,
1983 b, 1984 d, 1985, 1987 b), regroupant les
quatre genres ci-dessus et quelques genres voi¬
sins, et soulignant le fait qu’ils constituent, au
sein des Bufonidae, un groupe homophylétique,
mais de rang supérieur à celui de genre. Bien
d’autres exemples de ce type pourraient être
cités.
Absence de discontinuités entre sous-genres
Un troisième et dernier critère est l'absence de
discontinuités entre sous-genres. Il n’est pas rare
qu’existent des espèces intermédiaires entre deux
sous-genres, difficiles à classer et devant être
assez arbitrairement rattachées à l'un des deux.
La découverte de telles espèces peut amener à
considérer comme sous-genres d’un même genre
deux ensembles d’espèces qui avaient jusque-là
été considérés comme des genres distincts : c’est
le cas par exemple chez les Anoures des sous-
genres Scutiger et Oreolalax du genre Scutiger
(Dubois, 1979 a, 1980 b).
Quant à la distinction entre sous-genre et
groupe d’espèces, ce n’est nullement une question
de taille (nombre d'espèces). Un genre peut
comporter soit des sous-genres, soit des groupes
d’espèces, soit les deux, soit aucun des deux (voir
p. ex. Rosen & Bailey, 1963). Le choix entre les
deux catégories implique, dans la présente optique,
un jugement de valeur sur le type d’évolution qui
a donné naissance au groupe considéré. S’il ne
s’est produit que des phénomènes de cladogenèse
(spéciation), au sein d’une zone adaptative donnée,
on parlera de groupes d’espèces. Si des phénomè¬
nes d’anagenèse (différenciation) s’y sont ajoutés,
et comportant notamment une spécialisation
écologique, il sera plus indiqué de reconnaître
des sous-genres. Les grands genres d’Anoures
sont à cet égard exemplaires : alors que Bufo
et Hyperolius ne comportent que des groupes
d’espèces, la différenciation écologique et mor¬
phologique est en revanche bien plus poussée au
sein des genres comme Rana et Hyla, où il paraît
justifié de reconnaître des sous-genres, comme
Boulenger (1918, 1920) et Dubois (1975, 1976,
1981b, 1984 a, 1984 e, 1987 b) l’ont fait pour
Source : MNHN, Paris
116
ALAIN DUBOIS
Rana , mais comme nul ne semble encore l’avoir
fait pour Hyla, malgré les intéressantes remar¬
ques de Martin & Watson (1971), qui n'ont pas
envisagé clairement cette possibilité.
Alors que les groupes d’espèces, dont les
écologies sont similaires, cohabitent assez rare¬
ment, les sous-genres, étant spécialisés, peuvent
être aisément sympatriques sur de vastes régions :
c’est le cas pour plusieurs sous-genres de Rana en
Afrique et en Asie.
Souvent, parce qu’ils sont adaptatifs, les carac¬
tères d’un sous-genre seront de “ bons ” carac¬
tères taxinomiques, utilisables par exemple dans
des clefs de détermination et permettant une
identification aisée (Pasteur, 1964 : 97). Toute¬
fois, et en raison notamment de la réversibilité
des caractères, ce ne sera pas toujours le cas : les
sous-genres comme les genres peuvent être poly¬
thétiques.
À l’échelle du sous-genre il peut être difficile
d’établir si l’on a affaire à un homophylétisme
vrai ou à un parallélisme évolutif. C’est ainsi que
le “ grade ” Hylarana est peut-être issu plusieurs
fois, en Asie, du “ grade ” Rana s. str., donnant
ainsi naissance aux divers groupes d'espèces du
sous-genre Hylarana (Boulenger, 1920; Dubois,
1981 b, 1982 a). Bien qu’il soit indiqué de déman¬
teler autant que possible les sous-genres qui
s’avèrent ainsi artificiels, c’est ici un problème
moins grave qu’au niveau du genre, le sous-
genre, contrairement au genre, exprimant une
tendance plus qu’une rupture.
Intérêt nomenclatural du sous-genre
Le sous-genre présente de grands avantages
nomenclaturaux qui semblent avoir, au moins en
partie, échappé à bien des systématiciens, notam¬
ment parmi les spécialistes d’Amphibiens, bien
qu’ils aient été soulignés par quelques auteurs
(Metcalf, 1915 ; Schenck, 1937 ; Simpson, 1943 ;
Edwards, 1953 ; Crowson, 1970 ; Dubois, 1981 c,
1982 a, 1984 e; etc.).
Le sous-genre est tout d’abord conservatif. Il
permet de conserver d’anciens noms particulière¬
ment connus. Ce serait par exemple le cas si l’on
était amené, pour satisfaire au critère d’hybrida-
bilité, à supprimer divers genres actuels d’Oiseaux,
de Téléostéens : les noms de ces anciens genres
pourraient être gardés, au moins en partie, pour
désigner des sous-genres.
L’emploi du nom de sous-genre, lorsqu’on
désigne une espèce, est facultatif. Ce nom doit
être employé dans les travaux purement systéma¬
tiques ou faunistiques, et peut l’être pour dési¬
gner, par exemple, une unité écologique intéres¬
sante dans un travail d'écologie. Ce nom peut
être totalement omis dans les travaux éloignés de
ces préoccupations, travaux embryologiques,
physiologiques, biochimiques, etc., travaux pour
lesquels il est surtout fondamental de connaître
le groupe générique auquel se rattache l’espèce
(voir Rosen & Bailey, 1963). Le nom de sous-
genre peut également être délibérément omis
dans des travaux systématiques, quand l’attribu¬
tion d’une espèce à un sous-genre donné pose des
problèmes, par exemple nomenclaturaux (voir
Dubois, 1977 c).
Dans certains travaux de révision, un auteur
peut être amené à subdiviser de manière provi¬
soire un genre en plusieurs sous-genres, sans être
toujours certain de la validité de chacun de ceux-
ci. S’il existe des noms disponibles pour ceux-ci,
il est alors possible de les employer, mais sinon il
faut éviter de créer des noms tant que de bons
arguments ne sont pas venus confirmer la vali¬
dité des sous-genres. Ceci ne pose aucun pro¬
blème nomenclatural puisque seuls les noms de
genre et d’espèce sont indispensables.
Le nom de sous-genre est enfin un nom latin
unique, collectif. Il permet de désigner un groupe
par un nom, sans avoir à chaque fois à le décrire
ou le qualifier. Cela peut être fort utile lorsque,
par exemple dans un travail de révision systéma¬
tique, ce groupe doit être désigné comme tel des
dizaines de fois dans le texte (voir p. ex. Dubois,
1976). Cette simplification de l’écriture est, ne
l’oublions pas, la raison d’être fondamentale
d’une nomenclature comme la nomenclature
linnéenne.
Mayr (1969 : 197) suggérait que lorsqu’on
hésite quant au statut à attribuer à deux ensembles
allopatriques de populations (espèces ou sous-
espèces ?), l’on choisisse le statut de sous-espèces.
De la même manière, lorsqu’on hésite quant au
Source : MNHN, Paris
LE GENRE EN ZOOLOGIE
117
statut d’un groupe (genre ou sous-genre?), il
paraît indiqué de considérer celui-ci comme un
sous-genre. Cette attitude est en effet conserva¬
trice, permettant de garder provisoirement les
deux noms s’ils existent. Une telle procédure
indique à la fois le groupe large auquel on
rattache les espèces et l’existence d’une diver¬
gence, et est de nature à stimuler des recherches
plus approfondies sur les relations entre les deux
groupes (Dubois, 1982 a, 1984 e).
Conclusion
La hiérarchie genre/sous-genre/groupe d’espèces
n’a rien d’obligatoire. De grands genres peuvent
n'admettre aucune subdivision et des genres très
petits peuvent comporter des sous-genres. Parmi
les divers noms latins qui peuvent figurer dans la
désignation d’une forme (noms de sous-espèce,
espèce, groupe d’espèces, sous-genre, etc.), les
deux noms générique et spécifique restent les plus
importants et les seuls indispensables dans tous
les cas. La complication de la nomenclature
binominale traduit l’accroissement de nos con¬
naissances, mais cela ne doit pas faire oublier
que le binomen linnéen reste le nom le plus
important, notamment pour les non-systémati-
ciens, auxquels la systématique se doit d’appor¬
ter des informations utiles. En acceptant un
concept assez “ large ” du genre, nous donnons
la prééminence aux discontinuités importantes :
pour un non-systématicien, la distinction entre
Rana et Platymantis (caractérisé par son dévelop¬
pement “ terrestre ”) ou entre Rana et Amolops
(caractérisé par son têtard très particulier) est
plus importante que celles entre Rana et Hyla-
rana (Inger, 1954, 1966) ou entre Scutiger et
Oreolalax (Dubois, 1979 a, 1980 b), car entre ces
derniers ensembles il n’existe pas de discontinuité
nette. Cette différence doit être traduite dans la
classification.
Source : MNHN, Paris
118
ALAIN DUBOIS
Remerciements
Pour les aides diverses qu’ils nous ont appor¬
tées lors de la préparation de ce mémoire, nous
adressons nos remerciements les plus sincères à
John C. Avise (Athens), Jacques Daget (Paris),
Georges et Nicole Pasteur (Montpellier), Luc
Plateaux (Paris), Louis Thaler (Montpellier),
Simon Tillier (Paris), Gregory S. Whitt
(Urbana), Émile Zuckerkandl (Menlo Park),
et particulièrement Roger Bour, Jean-Jacques
Morère, Dominique Payen et Marie-Noëlle
Uhl (Paris).
Paris, le 7 novembre 1985
Source : MNHN, Paris
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Source : MNHN, Paris
Date de distribution : 18 novembre 1988.
Dépôt légal : novembre 1988.
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Source : MNHN, Paris
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28 KOV. '9S3
Alain Dubois, Maître de Conférences au Muséum national d’histoire naturelle, est spécialisé dans
l’étude des Amphibiens actuels. Il a consacré de nombreux travaux à l’étude de leur systématique, de leur
évolution et de leur biogéographie, principalement en Europe et en Asie, où il a effectué de nombreuses
missions de terrain. Il est également l’auteur de plusieurs travaux théoriques concernant diverses questions
générales de zoologie et de biologie de l’évolution. Il présente ici une réflexion sur la notion de genre en
zoologie, et préconise une conception évolutionniste de celle-ci : conçus comme des unités génétiques,
phylogénétiques et écologiques, les genres sont des unités évolutives réelles dans la nature, reconnaissables
par le critère de l’hybridabilité.
ÉDITIONS
DU MUSÉUM
38,
RUE GEOFFROY
SAINT-HILAIRE
75005 - PARIS
1988
isbn . 2-85653-152-0
issn . 0078-9747
PRIX : 156 FF TTC (France)
150 FF (Étranger)
Source : MNHN, Paris